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Dyonisos

 

DYONISOS

 

Mon article sur The Good Wife étant (provisoirement) complété, il me faut aussi ajouter deux ou trois choses à mon article sur Treme. C’est qu’entre-temps j’ai regardé l’épisode 7 de sa deuxième saison. À défaut d’invitation aux projections de presse au Mip-TV, je suis tenu comme n’importe quel spectateur par la programmation des chaînes.

L’épisode 7 de la deuxième saison de Treme se déroule entre New-York et la Nouvelle Orléans. Les allers-retours entre ces deux villes étaient courants depuis le début de cette série et tenaient à deux personnages : le trompettiste Delmond Lambreaux et la restauratrice Janette Desautel (!). Le premier fait carrière dans les clubs sophistiqués de New-York, la seconde, après avoir tout tenté, abandonne son restaurant de la Nouvelle- Orléans pour gagner sa vie dans les cuisines new-yorkaises. Dans les deux cas, New-York est la ville où l’on travaille, où l’on construit sa carrière et sa fortune, la ville froide et raffinée, la ville de l’accumulation du capital. C’est une phrase de Janette qui m’a mis la puce à l’oreille. Un soir où elle se fait offrir un dîner dans le restaurant où elle travaille, elle s’exclame, impressionnée par la qualité de la prestation : «Quand tu bosses en cuisine, tu oublies ce que ça peut donner en salle. »

Autrement dit, notre Jeanneton vient de découvrir la valeur ajoutée. Pas encore la plus- value, puisque ce n’est pas elle qui paie son repas mais c’est le début d’une conscience de classe.

Inversement, Delmond, étoile montante du jazz contemporain, se remet à écouter de vieux enregistrements. Intuition d’un retour aux sources, nostalgie de la Nouvelle- Orléans, fidélité au père… Sa copine se moque gentiment de son goût pour les vieilleries. Un soir, en plein milieu d’un concert, il reprend (génialement) un vieux standard. Janette, qui est dans la salle, se met à danser. Le public new-yorkais chic et coincé hésite sur ce qu’il convient de faire. Seule une néo-orléanaise se fiche pas mal du qu’en-dira-t-on. Ce jazz est fait pour danser, pas pour tapoter du bout des doigts sur son coin de table. Deux épisodes plus tard, Desmond est à la Nouvelle-Orléans, tambourin à la main, à la parade du carnaval, derrière son père, le Grand Chef de la tribu indienne.

DYONISOS

C’est exactement là que nous amenait Treme d’épisode en épisode, tout comme la vie entière de la Nouvelle-Orléans nous amène jour après jour au carnaval. Du haut des chars, on jette sur la foule quantité de colifichets ou de colliers de perles en toc. On parade dans des costumes qui ont nécessité une année de travail, qui ont coûté des sommes considérables de plumes, de perles et de strass et qui ne serviront qu’un jour. Au carnaval, on peut montrer ses seins à tout le monde et se faire applaudir, devenir quelqu’un d’autre et se faire applaudir, picoler comme un trou et ne pas se faire embarquer. Le carnaval abolit les hiérarchies et fait sauter les barrières. Le carnaval, c’est le triomphe de la dépense inutile. Ce qui ne va pas sans joie, bien sûr, mais aussi sans un certain sens, très digne, du tragique.

Treme, c’est donc (aussi) la Nouvelle-Orléans contre New-York, la dépense contre l’accumulation. La véritable et inépuisable énergie est dans ces quartiers cahoteux du sud où l’on accompagne les morts en dansant, pas entre ces tours de verre où l’on capitalise pour conjurer la mort. C’est ce que prétend Treme et, ce faisant, cette série est certainement le plus redoutable missile qui ait été lancé à la tête du capitalisme, comme le fut à son époque Dallas.

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