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Janus perd la tête

 

JANUS PERD LA TÊTE

 

Orphan Black vient juste de s’achever. La première impression est que tout est allé trop vite, trop loin, avec trop de choses, sans avoir donné le temps de s’installer. Il faudrait laisser l’écume retomber, attendre que la chair réapparaisse, débarrassée du surplus. Cette chair qui pourrait être faite de certains lieux, de personnages secondaires, de certains rapports entre les personnages aussi, de la tension propre à ce récit.

JANUS PERD LA TÊTE

Hello, Dolly

À l’instant même où l’on apprit la naissance de Dolly, le premier mammifère cloné, nous avons tous pensé que ce n’était plus qu’une question de temps avant que le premier clone humain voit le jour. Quelques savants chenus ont interdit aux frankenstein en herbe de passer à l’acte, notre ami Raël leur a répondu qu’il se lançait dans la course afin de prouver que les humains avaient été créés par les extra-terrestres et on en est resté là.

Néanmoins, quelque part dans nos consciences, la menace a fait son nid. Un jour ou l’autre, il faudra bien se confronter à un être humain qui ne sera pas né d’un ovocyte et d’un spermatozoïde. Il se pourrait même que l’on ait affaire à son double exact. The Pretender (le Caméléon) avait consacré un épisode à cette question, on y voyait Jarrod arracher son jeune clone des griffes du Centre et passer quelques temps avec lui. Au moins, on avait vu comment les choses pouvaient se gérer. Comment  on peut parler à son clone, comment lui dire bonjour, s’il faut lui serrer la main ou lui faire la bise, par exemple. Mais depuis, rien, et pendant ce temps les généticiens continuent à faire des leurs, comme  cette équipe franco-uruguayenne qui vient de créer un mouton phosphorescent ou ces chercheurs brésiliens qui ont « inventé » des chèvres dont le lait contient des protéines à usage humain. Mis à part la possibilité de sortir en discothèque (1),on imagine mal l’intérêt pour les moutons d’être devenus phosphorescents. L’ombre menaçante de Monsanto (ici le Dyad Institute) aggrave la suspiçion. C’est sur ce fond d’inquiétude qu’il convient d’aborder Orphan Black.

JANUS PERD LA TÊTEAu tout début d’Orphan Black, Sarah, une jeune femme en rupture de ban voit une autre jeune femme, Beth, se jeter sous un train. Elle pique le sac à main abandonné sur le quai. Elle y trouve un peu d’argent, bien sûr, mais surtout des papiers d’identité, une adresse et une photo. La photo lui ressemble trait pour trait. Coup de chance, elle peut changer d’identité et disparaître des radars de la police. Coup de malchance, en vérité, parce que sa sosie était flic et qu’elle va devoir non seulement en supporter l’amant mais aussi les collègues, la hiérarchie et le banquier pour commencer par ceux-là. On imagine sans mal les quiproquos qui peuvent naître de ce genre d’usurpation d’identité.

JANUS PERD LA TÊTEHélas, ce sosie n’est que le premier d’une longue liste. Une autre, une allemande, se manifeste et se fait abattre quasi-immédiatement. Puis c’est une troisième, une quatrième qui prennent contact… Ce ne sont plus des sosies mais, comme l’apprend très vite l’héroïne, des clones. D’où viennent-elles ? Elles ne le savent pas. Ce qu’elles savent, c’est que quelqu’un cherche à se débarrasser d’elles, que ce quelqu’un n’est autre que l’une d’elles, et qu’elles sont toutes sous surveillance. La Guerre des Clones, en quelque sorte, sur fond de transhumanisme…

JANUS PERD LA TÊTETout le suspens va se jouer dans la course entre la police qui cherche à élucider le meurtre de l’allemande et va donc nécessairement l’existence des clones et, de l’autre côté, le réseau des clones qui veut découvrir qui leur en veut, sans que la police ne découvre leur existence, avec, au point d’intersection, Sarah/Beth, la clone devenue détective malgré elle. Le véritable enjeu est dans cette poursuite entre deux groupes pour découvrir la vérité. Comme souvent, cette vérité, quand elle sera connue, n’aura rien de très passionnant, on la connaît déjà. À moins que ce soit nous qui nous en désintéressions parce que rarement une résolution est à la mesure d’un suspens. Sauf dans Kiss me deadly, bien sûr.

 

JANUS PERD LA TÊTETout comme Atka Människor, Orphan Black est donc une série de science-fiction qui traite d’un futur très proche, semblable à notre présent dont un ou plusieurs aspects particuliers seraient extrapolés. Les robots dans la série suédoise, les clones dans cette série canadienne. Disons qu’il s’agit de science-fiction ‟ proche ˮ. Les décors sont ceux d’aujourd’hui et nous sommes directement concernés par une histoire ancrée dans un monde qui est le nôtre.

Ces deux séries diffèrent par leur ton. Akta Människor usait d’un humour subtil, Orphan Black est un drame. Sur ce plan, celui du genre dramatique, Orphan Black souffre néanmoins de sérieuses erreurs d’aiguillage. Dans une histoire de clones, la tentation est grande de jouer sur la ressemblance parfaite et de substituer un clone à l’autre pour voir comment il s’en tire. Un peu comme le serviteur de Molière se substituait à son maître pour éprouver la belle, sans savoir que celle-ci ayant eu la même idée, et qu’elle avait fait passer sa servante pour elle-même. Ce qui fonctionnait dans le théâtre du XVIIème siècle devient délicat dans une série fondée sur une toute autre tension dramatique.

JANUS PERD LA TÊTEL’une des clones, Alison, est réduite à une caricature de femme au foyer hystérique. Dans un autre cadre, ce personnage aurait sa place. Dans une comédie, un remake de Desperate Housewives, par exemple, mais pas ici. Si l’une des versions du personnage principal sombre dans la caricature, tous deviennent potentiellement des caricatures. Helena, la clone ratée, la tueuse, devient une caricature, Cosima, la scientifique lesbienne, devient une caricature. Le frère, la mère, le flic, tous deviennent des marionnettes aux mains des scénaristes. D’autant que ceux-ci s’ingénient à faire rebondir l’action en dévoilant le double-jeu de personnages secondaires tels que l’amant de Beth, la mère adoptive de Sarah ou le mari d’Alison. Procédé pour le moins facile voire déloyal envers le spectateur.

En dépit de ces reproches, le talent de Tatiana Maslany, qui interprète tour à tour et parfois simultanément 8 ou 9 clones, n’est pas à remettre en cause. Certes, quelques uns sont plus crédibles que d’autres. La technique de l’actrice prend parfois le pas sur la profondeur du personnage. Mais l’agacement que l’on éprouve n’est-il l’émergence d’un autre rapport au personnage ? Peut-être n’aurait-on pas affaire à 8 ou 9 clones, 8 ou 9 fois la même personne mais une seule, éclatée en 8 ou 9. Un syndrome de personnalités multiples, une Billy Mulligan (2) à l’ère des manipulations génétiques.

 

JANUS PERD LA TÊTEJanus

Janus, représenté par une figure humaine à deux visages, l’un tourné vers le passé, l’autre vers le futur, était le dieu des commencements et des fins, des choix, des clés et des portes. Orphan Black n’a conservé que la figure. Deux visages identiques, certes, ou même – pourquoi pas – trois, quatre, cinq, dix visages, mais pour quels commencements et pour quelle fin ? Pour ouvrir quelle(s) porte(s) ?

Quelles portes ouvre Sarah ? Une porte qui ouvre sur une autre qui ouvre sur une autre et ainsi de suite jusqu’à épuisement…

Pourtant, contradictoirement, dans cet intervalle entre la réalité et l’imaginaire qu’offre les séries, il semble qu’Orphan Black tienne bien sa place. Un pied dans le réalisme, un pied dans la confusion, cette série nous désigne assez justement notre place actuelle.

Oublions les caricatures, les facilités, tout le travail de l’actrice pour rendre crédibles quelques unes de ses interprétations. Qu’on y croie ou pas n’est pas l’essentiel. On y croit et, en même temps, on n’y croit pas, ce n’est qu’une série télévisée. Je dis cela comme je dirais ‟ ce n’est qu’un roman ˮ ou ‟ ce n’est qu’un film ˮ, d’une façon aussi détachée et aussi anxieuse à la fois. A la foi ?

 

orphan-black-ladies

 Orphan Black est une série canadienne produite par BBC America, crée par Graeme Manson et John Fawcett et interprétée par Tatiana Maslany, Dylan Bruce, Jordan Gavaris, Kevin Hanchard, Michael Mando, Maria Doyle Kennedy, Matt Frewer.

Notes
(1)La blague est de ma fille, Liv
(2) Billy Mulligan fut arrêté pour attaques à main armée et viols en 1975 dans l’Ohio. Les examens psychiatriques révélèrent 24 personnalités différentes dont 10 occupaient tour à tour le ‟ spot ˮ.

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