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L’ordinaire du monstre

 

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La monstruosité est-elle représentable ? Tel est le défi que se donne tout film, tout feuilleton traitant d’un tueur en série. La question est évidemment intranchable. Car le mythe fondateur, celui dont tout découle, est celui de Jack l’Eventreur. 1888, cinq meurtres abominables de prostituées, peut être davantage, au cœur de l’East End londonien, cette zone obscure où survivent dans des conditions ignobles des centaines de milliers de miséreux. Les trois aspects les plus frappants de cette épiphanie du Mal sont que Jack n’a jamais été identifié, que les rares messages qu’il est supposé avoir envoyé trahissent un esprit totalement chaotique et qu’enfin que ses meurtres ont révélé la misère à laquelle le sous-prolétariat anglais était contraint. C’est dire que l’invisibilité est contingente à la monstruosité. Trop de conséquences sociales et psychologiques seraient à attendre d’une réelle mise à nu. Il faudrait affronter le désarroi sexuel, l’ignorance, l’alcoolisme, les tares génétiques, les abus sur enfants, la violence des parents, et foule d’autres dimensions. On n’exhibe pas si facilement la monstruosité. Elle reste hors-champ. Vouloir la faire entrer dans le champ, c’est déjà l’apprivoiser, l’affaiblir, la rendre acceptable. En un mot : s’en débarrasser.

Néanmoins, le moins que l’on puisse dire, est qu’à la télévision, le genre ne faiblit pas. Pour n’évoquer que les productions récentes, The Fall vient juste après The Following, Hannibal, Broen/Bron, The Killing ou True Detective. Et j’en oublie certainement. Presque chaque fois, les ressorts sont les mêmes. Le criminel est un être particulièrement intelligent et manipulateur, le récit se réduit vite à un duel avec celui qui le traque. La vulgarisation de la criminologie a amené tout un public et de nombreux scénaristes à se faire une image type du tueur en série, image sans doute fondée mais qui tend à se réduire à un cliché. Effectivement, que pourrait-on dire d’un psychotique tel que Francis Heaulmes ? Là serait peut-être la véritable gageure scénaristique.

Seul, peut-être, True Detective échappe à ce schéma en proposant un tueur fruit d’une lignée dégénérée dans une région hantée par des superstitions délirantes. The Fall tente une autre approche, bien plus risquée : la banalité. The Fall est en cela une série contemporaine.

Belfast, Irlande du Nord, cela aurait pu être ailleurs. Un tueur ordinaire, psychologue de métier, père attentif de deux enfants et époux sans défaut, vole de son temps pour visiter des maisons et assassiner des jeunes femmes. Pas n’importe lesquelles : autonomes, libres et professionnellement accomplies. Pour le traquer, une commissaire aguerrie, elle même femme indépendante et très au point dans ses rapports aux hommes. Sa référence : les Musuo, peuple tibétain pour lequel le mariage est inconnu et les amants ne sont que passagers. Pour la seconder, une flic gay, et, pour la patronner, un chef un peu corrompu. Bref, les classification habituelles sont bousculées mais avec ce mélange de respect de l’autre et de franchise tout à fait britannique. Pas un mot plus haut que l’autre, très peu de cris ou de larmes, aucune violence excessive, si ce n’est, évidemment pour tuer et même en cette extrémité, la caméra ne franchit guère les limites de la pudeur.

Nous aurions ainsi affaire à un tueur en série « ordinaire », qui tuerait comme d’autres jouent au courses, à peine plus honteux de son vice, juste curieux, vaguement effrayé peut-être, d’être ce qu’il est. Un tueur en série qui, le jour venu, laisse tomber son vice et rentre dans le rang. Mais en face, et c’est là toute l’intelligence de ce récit, il a un adversaire avec lequel nul rapport de fascination n’est envisageable comme la plupart des séries et des films le veulent. Pas d’effet de miroir, pas de contemplation entre le Bien et le Mal. Ne serait-ce que parce que Bien n’est ici pas totalement bien et le Mal pas totalement mal. Non, celle qui le pourchasse est toute autre. Elle est sa victime idéale : autonome, affectivement et sexuellement libérée, assumant un poste à responsabilité et sans enfant. Dans cette histoire, c’est donc la victime qui traque son bourreau potentiel.

 

 

Une histoire sans fin

D’autres lignes annexes comme les méfaits du fils d’un politicien ou l’assassinat d’un policier par le complice d’un malfrat, toutes entretenant une proximité avec l’intrigue principale, l’enrichissent et surtout, suggèrent des histoires à venir. Ordinairement, le règle exige que les lignes narratives secondaires soient résolues avant la ligne narrative principale et si possible en s’y “ reversant ”, comme les affluents d’un fleuve avant son estuaire. The Fall suggère une nouvelle possibilité, qui serait propre aux séries télévisées : les histoires secondaires qui se poseraient comme les prolongements possibles du récit principal, les saisons suivantes, les développements.

Car la résolution est surprenante : il n’y en a pas. Il y a bien une fin, une vraie fin, mais rien est résolu. Le tueur en série décide de laisser tomber et de se consacrer à sa vie de famille après avoir appris que sa femme est enceinte. Il en avertit la commissaire qui lui confirme qu’elle n’est pas loin de le démasquer. L’assassin du policier n’est pas arrêté mais on connaît le commanditaire. Le fils du politicien s’envole avant d’être arrêté. Dite de cette façon, cette fin paraît ridicule, ce qui n’est pas le cas. Tout est si calme, si posé, si mesuré dans cette série que l’on ne s’y sent soumis à aucune pression. Ce qui arrive, arrive.

Il est de la nature même d’une série de ne pas postuler sa fin. Ses auteurs espérant toujours convaincre les diffuseurs de financer une seconde saison, ils insèrent dans la série les éléments qui inviteront à la prolonger. Ici, ce sont ces deux ou trois histoires tangentes et non-résolues qui impliquent l’une l’héroïne, l’autre son patron. Parfois, les séries doivent s’arrêter mais il est rare que le résultat ne soit pas frustrant. Lost ou Twin Peaks n’étant que deux exemples parmi d’autres.

Voici donc une autre spécificité des séries télévisées, et d’ailleurs aussi de la télévision toute entière : elles n’ont pas de fin, pas de résolution, seulement un suspens.


Il m’arrive rarement d’évoquer la mise en scène, le cadrage ou le jeu des acteurs, préférant m’en tenir au scénario puisque c’est là. me semble-t-il, les séries inventent. J’enfreindrai cette fois cette ligne de conduite en complétant par deux remarques, l’une concernant le cadrage, l’autre une actrice :

Ceux qui se sont extasiés du fameux plan-séquence de six minutes dans le quatrième épisode de True Detective auront l’occasion de renouveler l’exercice d’admiration devant un plan-séquence de The Fall qui suit les personnages évoluant à l’intérieur de leur maison mais entièrement d’un point de vue zénithal, c’est à dire en survolant les murs. Ce n’est pas l’action tumultueuse de True Detective, avec ce qu’il faut de coups de feu, de gangs et de police, mais la vie quotidienne d’une famille au coucher des enfants.
De même. je n’ai pas pour habitude d’encenser les acteurs qui sont, me semble-t-il, censés effectuer leur travail comme tout un chacun. Cette fois pourtant, l’actrice principale est Gillian Anderson, l’ex Scully de X-files et c’est une partie de notre passé qui remonte à la surface. On la retrouve ici mûrie, accomplie et l’on se dit, peut-être que ces vingt ans écoulés ne l’ont pas été pour rien. Il n’y a qu’avec une actrice de télévision qu’on a ce sentiment de vie partagée, éloignements compris*. On ne s’est pas quittés, même si on ne s’est pas trop vu ces derniers temps.

The Fall est une série créée par Allan Cubitt et diffusée depuis mai 2013 en Irlande sur la chaîne RTÉ One et en Grande-Bretagne sur BBC 2. Elle est interprétée notamment par Jamie Dornan, Niamh McGrady, Gillian Anderson, John Lynch.

 

Note :

* On retrouve aussi Archie Panjabi, que l’on avait quitté il y a moins longtemps, avec The Good Wife.

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