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Parmi les criminels, les séries télévisées soignent particulièrement les tueurs en série si l’on se réfère à des productions telles que The Following, The Fall, Profiler ou Dexter, par exemple, sans même compter le spin-off télévisuel du Silence des Agneaux annoncé pour cette année. Ce constat a amené France-Culture à risquer une émission sur le sujet intitulée : le tueur en série, essence même de la série télévisée. La proposition semble aller de soi portée par le simple concept de sérialité, j’y reviendrai.

L’attrait du crime de sang est tel l’on s’est même offusqué de l’image glamour donnée aux descendants de Jack l’Eventreur dans beaucoup de séries. Une fascination si bien partagée a toutefois été contredite par des productions plus raisonnables telles qu’Aquarius, qui, adoptant le point de vue du policier, portraiturait Charles Manson comme le dangereux déséquilibré qu’il était (et est toujours). De même, Mindhunter, avec un rare souci de fidélité historique, offrait une galerie de tueurs en série rencontrés en prison par deux apprentis profileurs en adoptant, à l’instar de ces derniers, une relative neutralité envers les assassins. The Serpent est de cette veine.

Le Serpent raconte, en effet, l’histoire d’un tueur en série que l’on a peut-être oublié mais qui connut son quart d’heure de célébrité dans les années 70 : Charles Sobhraj. Ce français d’origine mi-vietnamienne mi-indienne sévit dans le sud de l’Asie à l’époque où des milliers de jeunes hippies débarquaient d’occident à la recherche d’un mode de vie plus libre et d’une nouvelle spiritualité. Son activité la plus lucrative résidait dans le vol et le trafic de pierres précieuses. Il l’assortissait d’activités moins rentables mais indispensables comme le vol de traveler’s cheques et de passeports. Outre ses multiples vols, généralement après avoir drogué ses victimes, il est suspecté d’avoir commis 12 meurtres, pour l’essentiel en 1975 et 76, en Thaïlande mais aussi au Népal et en Inde. Son talent pour falsifier les passeports volés et se déplacer sous de multiples noms d’emprunts brouilla longtemps les pistes. La porosité des frontières et le laxisme des polices de l’époque facilitaient grandement les choses.

La disparition d’un couple de Néerlandais, Henk Bintanja and Cornelia Hemker, fut signalée par la famille à l’ambassade des Pays-Bas à Bangkok. Sans qu’il en ait la moindre idée, la vie criminelle de Charles Sobhraj changea de registre, le prédateur devenait aussi une proie. Némesis avait jugé que les limites avaient été dépassées et que la balance devait retrouver son équilibre. Un jeune secrétaire d’ambassade, Herman Knippenberg, lui servit de bras armé. Prenant l’affaire particulièrement à coeur, il enquêta avec obstination jusqu’à ce qu’il découve que le jeune couple avait été assassiné et que les deux corps avaient été brûlés alors qu’ils respiraient encore. Knippenberg finit aussi par dénicher Kanith House, la résidence où un certain Alain Gautier les avait hébergés. Aidé par des témoins, il en vint à réunir un faisceau de présomptions assez dense pour faire un intervenir la police thaï. L’acharnement de Knippenberg, qui lui valut bien des réprimandes hiérarchiques, poussa le pseudo Alain Gautier, c’est-à-dire le véritable Charles Sobhraj, à fuir la Thaïlande.

C’est en Inde qu’il fut interpelé sur la base d’autres chefs d’accusations. Défendu par Jacques Vergès, qui ne pouvait que jouer la carte du racisme et de la victimisation, il débuta une carrière médiatique en se laissant interviewer par Richard Neville et Julie Clarke, auxquels il avoua tous ses crimes avant de se rétracter. Curieusement, il échappa à la peine de mort et ne fut condamné qu’à 12 ans de prison.

Parvenu au terme de sa peine, il misa sur l’expiration de son extradition vers la Thaïlande et une peine de mort certaine en s’évadant et en se faisant condamner pour une dizaine d’années supplémentaires en Inde. Revenu en France après avoir purgé sa peine, il y poursuivit sa carrière médiatique. En 2003, il commit cependant l’erreur de retourner au Népal où il fut reconnu et emprisonné à vie pour le double meurtre d’un canadien et d’une américaine. En 2014, une nouvelle condamnation lui fut infligée pour le meurtre d’un canadien.
Sobhraj agissait rarement seul puisqu’en plus de complices occasionnels, il pouvait compter sur sa compagne, la canadienne Marie-André Leclerc et un indien, Ajay Chowdhury. Si ce dernier disparut, Marie-André Leclerc, alias Monique, beaucoup plus impliquée dans les meurtres que la série ne le laisse paraître, fut condamnée à 6 ans de prison et décéda un an après sa libération.

Le Serpent raconte tout cela en huit épisodes.

Il faut surmonter l’impression produite par des acteurs qui ne cessent d’allumer des cigarettes sans avoir visiblement jamais fumé de leur vie, ou par des détails aussi faux que l’accent français de Monique, supposée être canadienne francophone, ou même les emportements excessifs de Knippenberg. Il faut admettre le principe d’un montage qui saute à chaque séquence d’une période de l’histoire à une autre, dans le passé comme dans le futur, avec 2 jours ou 3 mois ou 10 ans d’écart. Il faut enfin accepter le recours ponctuel à des images granuleuses au format 4/3 pour situer le récit dans une esthétique vieillotte et un affichage des dates façon tableau de départ d’aéroport. Ces conditions remplies, on finit par entrer dans le récit. On est tout de même déjà parvenu au 4ème ou 5ème épisode, ce qui est un peu tard. Il aura fallu tout ce temps en effet pour que le suspens prenne et que l’on participe plus émotionnellement à ce qui n’était jusqu’alors qu’un exposé un peu compliqué des faits.

Pour être juste, si la fragmentation temporelle s’avère déroutante de prime abord, le recoupement de nombreuses scènes fait que l’on finit par reconstituer une chronologie cohérente et surtout permet de revoir ces scènes de point de vue associés à différents personnages, ce qui étoffe la narration de voix supplémentaires. Seul le grand flash-back qui nous présente le premier mariage de Sobhraj, en France, déstabilise l’ensemble en révélant bien trop tard un long pan de sa vie.

Le portrait qui nous est fait de ce tueur en série nous montre un personnage mutique, inquiétant, dangereux, loin de l’attrait qu’il a pu avoir aux yeux de ses victimes. Son visage étonnement lisse, sa maîtrise de ses affects et des signes physiques qui les trahiraient, ont été noté par ceux qui l’ont rencontré. Ils lui donnaient un aspect artificiel que la série rapporte fidèlement, tout comme son attention extrême envers les possibles failles de ses interlocuteurs. Les auteurs font dire à la mère de Sobhraj que celui-ci ne ressentait rien, qu’il observait les autres et copiait leurs attitudes. C’est là le profil d’un psychopathe dont on décrypte d’autant mieux le masque qu’il contraste avec le tempérament impulsif de son adversaire, Knippenberg.

Dans la réalité, l’indéniable charisme de Sobhraj et son emprise sur ceux qui l’approchaient étaient indéniable. Selon Andrew Anthony, un journaliste britannique qui rencontra Sobhraj à plusieurs reprises, “ lorsqu’il était en prison en Inde, des femmes se jetaient sur lui, et il laissait tomber chacune d’entre elles lorsqu’un nouveau visage apparaissait. Il semblait que moins son comportement devenait fiable, plus elles lui devenaient dévouées. Un journaliste indien a demandé à sa première femme comment elle pouvait avoir des sentiments pour un tueur. “ C’est personnel ”, a-t-elle répondu. “ Il n’est pas responsable. Vous ne pouvez pas le juger comme vous le feriez pour d’autres personnes normales. Je ne pense pas qu’il réalise ce qu’il fait ”. Faisant fi de ses dénégations concernant les meurtres commis, comme de son argumentaire où il se présente comme une victime “de l’impérialisme occidental, d’une enfance dysfonctionnelle, du racisme et de l’institutionnalisation ” (1), le même journaliste conclut : “ Il était narcissique, amusant, taquin et, il faut le dire, psychopathe ”.

Ps : À l’heure actuelle Charles Sobhraj est le mari de sa troisième femme, Nihita Biswas, 24 ans, son interprète et la fille de son avocate népalaise. La jeune femme s’est également fait connaître en apparaissant dans Big Boss, l’équivalent indien de Big Brother, Le Loft pour les français.

PS 2 : Il faudra qu’un jour, quelqu’un songe à rendre justice à la jeunesse de ces années 60-70, pétrie de générosité et d’idéalisme, et que l’on ne réduise pas cette époque aux escrocs, faux gourous et assassins qui ne s’y épanouirent pas plus qu’à une autre..

Note : 1 – On reconnaît dans ces termes la ligne de défense sans doute naturelle de Sobhraj mais certainement mise en musique par Jacques Vergès.

The Serpent est un mini-feuilleton en 8 épisodes créé par Richard Warlow et Toby Finlay et dirigé par Tom Shankland et Hans Herbots pour Mammoth Screen. Il a été diffusé en 2021 sur BBC One et Netflix. Il est interprété notamment par : Tahar Rahim, Jenna-Louise Coleman, Billy Howle, Ellie Bamber, Amesh Edireweera, Tim McInnerny, Chicha Amatayakul, Ellie de Lange, Fabien Frankel, Armand Rosbak …

3 réflexions sur “The Serpent

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