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Mais te voilà précipité

dans le séjour des morts,

dans les profondeurs de l’abîme !

Ésaïe 14-15

Tout comme 2001 Odyssée de l′Espace servit de référence esthétique aux films de science-fiction pendant une dizaine d′années, Le Silence des Agneaux a, pendant très longtemps, dicté le discours et l′esthétique des films et séries consacrés aux tueurs en série. Même Le Tueur du Zodiac, de David Fincher, qui tirait avec talent vers le réalisme et s’appuyait sur des faits authentiques, n′échappait pas au couple en miroir tueur/profiler tel qu’il fût magnifié par le film de Jonathan Demme. Celui-ci ajoutait à ce duel une aura de glamour malsain en créditant le tueur d’une intelligence exceptionnelle et d’un pouvoir démoniaque de manipulation. Chacun des personnages se laissait séduire par son adversaire, le monstre révélant à son rival sa propre monstruosité et le chasseur puisant dans ses instincts refoulés sa compréhension de la folie homicide. De là est née la focalisation sur une relation strictement individuelle, presque intime, entre les deux adversaires et leur fascination réciproque, transformant la traque en lutte entre le Bien et le Mal. Le pouvoir du tueur en série tient en effet à l’étrange attraction qu’il exerce sur la plupart d′entre nous (1). Satan le tentateur, nous dit la Bible, fut un ange avant d′être précipité des Cieux.

Paradise_Lost_12

The Following s′embourba donc dans la même ornière en proposant un criminel à la beauté physique irréprochable. Hannibal mis ses pas dans ceux du Silence des Agneaux avec son cannibale gourmet. Dexter tira son succès de la banalisation de l′horreur. Tueur en série sympa dont les victimes méritaient ce qui leur arrivait, Dexter devenait un héros pour adolescents, à l’égal d’un Spiderman. Seule, probablement, The Fall échappa en partie à cette dérive en posant une figure de policière émancipée, totalement indifférente à la séduction du meurtrier et qui partageait réellement la souffrance des victimes et de leurs proches. Aquarius et Mindhunter, elles, sont les premières séries à véritablement se détourner de cet héritage et à s’engager dans la voie moins tapageuse esquissée par Zodiac.

Aquarius

Aquarius - Season 1

Aquarius, on en avait parlé, se déroule à la fin des années soixante, durant les quelques mois où sévit Charles Manson, symbole du pourrissement précoce du mouvement hippie. Aquarius repose sur les épaules d’un David Duchovny impeccable dans le rôle de Sam Hodiak, le policier qui entre autres affaires, est amené à suivre de près les errances de la « famille » de Charles Manson. Expérimenté, obstiné mais indiscipliné, Sam Hodiak répond au cliché du policier à forte tête des films classiques mais l′intérêt de la série est de fondre l′affaire Manson dans le paysage de la Californie d′alors. Flower Power et Black Panthers d′un côté, bourgeoisie républicaine de l′autre, libération sexuelle et drogues un peu partout.

Charles-mansonbookingphoto

Charles Manson, qui s′imagine en serpent tentateur n′est que le vers dans le fruit. Un déséquilibré, manipulateur et délirant, obnubilé par le projet de se faire un nom dans la musique pop′ et assez mythomane pour inventer des messages secrets dans les chansons des Beatles. Tout cela s′achèvera, on le sait, par le massacre de Sharon Stone et de ses amis, au prétexte de déclencher l′apocalypse. Manson est encore actuellement en prison pour avoir commandité le meurtre. Mais on comprend sans doute mieux l′univers mental dans lequel cette affaire baigne en suivant Sam Hodiak dans sa traque d′un autre tueur en série, un vrai celui-ci, dans ses rapports avec les Black Panthers ou dans tous les faits divers, plus ou moins tragiques, dans lesquels il intervient. Le récit se ne concentre pas sur le seul Manson et ne l′héroïse donc pas. Les affrontements raciaux, par exemple, les remous sulfureux au sein du camp républicain ou les ravages de l′héroïne prennent autant d′importance. Le pitoyable Manson n′est guère qu′un fait divers de plus. Tragique, certes, mais un fait-divers. Donc un simple symptôme.

Aquarius 2

Mindhunter

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De la même façon,, mais suivant une voie totalement opposée, Mindhunter remet les tueurs en série à leur place. Elle raconte l′émerge du profilage au sein du FBI. Holden Ford, un jeune agent, se trouve à suivre des cours de psychologie criminelle. Versé au sein d′une unité d′études comportementales du FBI, il s′entête à mieux connaître les motivations des tueurs récidivistes et à constituer un tableau psychologique de ce type de criminels dans l’espoir d’interpeller les suspects plus rapidement voire de déjouer les apprentis avant qu’ils ne passent à l’acte. En dépit des réticences de son collègue Bill Tench. il insiste pour rencontrer en prison des meurtriers en série et, au fil de leurs échanges, il dresse peu à peu une liste de profils modèles sous la houlette de Wendy Carr, une universitaire affectée à l′unité. Sa rencontre avec Ed Kemper est impressionnante. Cameron Britton, qui tient le rôle, est d′une ressemblance parfaite. C’est dire à quel point il ne génère aucune attirance, comme tous ceux que Hoden Ford rencontre. À mille lieues, donc, d’un Dexter ou d’un Hannibal Lecter.

Côté FBI, Hoden Ford, Bill Tench et Wendy Carr sont eux-aussi inspirés de personnages réels, en l′occurence l’agent du FBI John Douglas, inventeur du profilage, l’agent du FBI Robert Ressler, inventeur du terme « serial killer » et l’universitaire Ann Wolbert Burgess, une grande spécialiste des soins aux victimes d′agressions sexuelles qui travailla pour le FBI. En autres publications, elle co-rédigea un manuel de classification des crimes. Ce souci d′épouser au mieux la réalité tient-elle à la présence de David Fincher à la réalisation et dans la production ? Quoiqu′il en soit, la série prend le temps de suivre la prise de conscience, nécessairement lente et parsemée d′obstacles, d′un petit groupe face à un phénomène effrayant mais encore largement ignoré à l′époque.

Mindhunter7

Suivre les entretiens d′Holden Ford dans diverses prisons avec toute sorte de personnages assez peu ragoûtants, subir ses problèmes avec la hiérarchie d′un côté et sa petite amie de l′autre aurait pu devenir fastidieux. La série n′échappe pas à la routine policière. De leur côté, les tueurs n′échappent pas à la banalité humaine. La psychanalyse est passée par là, plus ou moins bien digérée. Rien ne nous est totalement étranger, ni les enfances massacrées, ni les pulsions sadiques, ni la misère intellectuelle. Ici, nulle héroïsation, nul glamour, nulle fascination, seulement la pesante rengaine des jours.

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Il faut toutefois attendre les toutes dernières minutes de cette première saison pour réaliser que tout ce que nous avons vécu au cours des 13 épisodes était sous-tendu d′une tension quasi-imperceptible mais qui entretenait subrepticement notre inconfort. Nous avions à peine remarqué, en effet, l′effritement progressif des personnages. A force de se confronter au mal, ils avaient perdu prise. Leur liens avec leur famille, leurs amants, leurs amis s′étaient effilochés. Il suffit que l′un d′entre eux se retrouve devant un Ed Kemper qui, réalisant que les surveillants se sont absentés, lui lâche un « si je pétais un câble là-dedans, tu serais mal barré, non ? Je pourrais te déchirer la tête et la placer sur la table pour le retour du garde » (2), pour que la peur submerge toutes les digues. On est alors enfin, réellement au coeur du sujet.

Mindhunter est un feuilleton créé par Joe Penhall, produit par David Fincher et Charlyse Theron. Il a été diffusée sur Netflix en 2017. Il est interprété notamment par : Jonathan Groff, Holt McCallany, Anna Torv, Cameron Britton…

Aquarius est un feuilleton créé par John McNamara et diffusé entre 205 et 2016 sur NBC. Il est interprété notamment par : David Duchovny, Gethin Anthony, Grey Damon, Claire Holt, Emma Dumont, Madisen Beaty, Cameron Deane Stewart…

Notes :

(1) Ayant invité Stéphane Bourgouin, sans doute le meilleur spécialiste des tueurs en série français, à prononcer une conférence dans mon école, je fus surpris de découvrir un amphithéâtre bondé et totalement sous le charme tout le temps de son intervention. On peut regarder son témoignage et un fragment de ses entretiens avec Ed Kemper ici : www.dailymotion.com/video/x5hf5a

(2) Cette phrase fut effectivement prononcée par Ed Kemper devant Robert Ressler, à l′époque.

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