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Seule, la solitude…

 

Aquarius

 

Après avoir revisité l’histoire de l’esclavage avec Roots, la fin de la guerre civile avec Hatfields & McCoys, la fin des années 50 et le début des années 60 avec Mad Men et Magic City, les années 20 avec Boardwalk Empire, la Guerre d’Indépendance avec Turn, les années Reagan avec The Americans, la seconde Guerre Mondiale avec Band of Brothers, la télévision américaine ressuscite la fin des années 60 avec une série de très grande qualité : Aquarius.

Flower Power, contre-culture, Summer of Love, mouvement contre la guerre du Vietnam, joints, rock psychédélique, liberté sexuelle, Black Panthers, tout est là. Même ce que l’on oublie trop vite : la contre-révolution reaganienne, qui se met simultanément en ordre de bataille. Encore quelques années et ces temps d’insouciance seront balayés par les forces les plus réactionnaires.

Aquarius

David Duchovny interprète Sam Hodiak, un inspecteur de police lancé sur les traces du tueur en série Charles Manson. Ancien combattant, représentant de la vieille école, il a pour co-équipier son antinomique : un jeune inspecteur décontracté, porté sur le joint mais respectueux des minorités. Inévitable tandem conflictuel des séries américaines. Hodiak a divorcé de sa femme alcoolique mais se découvre un fils déserteur du Vietnam.

Aquarius

Côté obscur : Charles Manson, figure incontournable du tueur en série, gourou illuminé, commanditaire d’une série de meurtres en 1969 dans la région de Los Angeles, dont celui de Sharon Tate, et toujours derrière les barreaux. Entre les deux, un couple “ ellroyen ” en diable, lui grand avocat, candidat républicain aux élections et homosexuel honteux, et sa femme, ex-petite amie de Hodiak, la quarantaine rayonnante mais désabusée et un brin alcoolisée. Leur fille a rejoint la “ Famille ” de Manson et ils font appel à Hodiak pour la retrouver, de façon non-officielle. Hélas pour eux, Manson est intimement lié à l’avocat et les petits secrets de la bourgeoisie républicaine californienne lui fournissent matière à faire chanter tout ce beau monde.

Aquarius

Plusieurs aspects de la Californie de cette époque, que l’on avait peut-être oubliés, ressurgissent avec évidence. Le premier est la très courte durée de ce mouvement de contestation dont Woodstock, en 1969, fut le point d’orgue. Le mouvement hippie naît au début dans les années soixante, inspiré par la Beat Generation. Nous sommes ici en 67. Nixon est président, Reagan est déjà gouverneur de Californie. Dans neuf ans il mènera sa première campagne pour la présidentielle et même année, Jerry Rubin, organisateur des premières manifestations contre la guerre du Vietnam, auteur du fameux “ Do It ”, achètera des actions Apple. Il deviendra par la suite fervent reaganien. Tout cela est passé comme un coup de vent. Toutes proportions gardées, on se dit qu’aucune tentative d’émancipation n’aura échappé à une répression immédiate et féroce ni la Commune de Paris, ni le Chili d’Allende, ni la République espagnole.

Le second de ces rappels de la réalité historique tient à Charles Manson, ce proxénète raté, gourou illuminé qui a su emprunter les travestissements de la jeunesse de l’époque pour assouvir sa perversité. Aujourd’hui plus connu que Ted Bundy ou Henry Lee Lucas, il trône au panthéon de la culture populaire américaine. Articles, livres, films, série télévisée, chansons, Tee-shirts… le quart d’heure de célébrité de Manson dure depuis un demi-siècle. Mais à moins de poser comme préalable que toute tentative d’émancipation sociale s’achève inévitablement dans la folie et le sang, comment croire qu’une telle aberration ait pu germer là, au cœur de l’utopie la plus pacifique qui ait été ? Comment a-t-elle pu l’accueillir voire, peut-être, la protéger par aveuglement idéologique. Comment des jeunes femmes en quête d’émancipation sont-elles devenues les esclaves d’un illuminé qui les prostituait ouvertement ?

Le troisième rappel trouve un écho d’autant plus fort de nos jours que cette année a été marquée par nombre de meurtres de noirs par la police américaine ou, tout récemment, par un jeune suprématiste, autant de symptômes d’un racisme dont les USA ne se sont toujours pas débarrassés et que Barack Obama a récemment et brillamment dénoncé. Mad Men pointait le racisme et le sexisme ordinaire des années pré-Kennedy. Avec Aquarius il n’y a plus d’alibi possible. Et les noirs passent à l’affrontement direct.  Chaque été voit une émeute raciale : 1964 : New-York, 1965 : le quartier de Watts à Los Angeles, 1966 : Jacksonville, Sacramento, Omaha, New York, Los Angeles, San Francisco, Chicago et surtout Cleveland, 1967 : plus de cent villes en rébellion dont Newark et Detroit.

Pour être tout à fait conforme aux critères du genre policier contemporain, Aquarius a néanmoins le mérite d’exposer sans fard ces questions sociales, morales, intellectuelles de l’Amérique des années 60-70. Et sans héroïser qui que ce soit ni tomber dans l’admiration d’un tueur débile dont les ressorts psychologiques sont clairement démasqués, sans magnifier les Black Panthers et autres mouvements noirs, sans réduire la police aux “ pigs ” que dénonçaient les Hippies. C’est l’anti-héroïsme propre au polar mais on sent qu’il y a là quelque chose de désabusé qui naît et qui ne cessera de croître au fil du temps.

Aquarius

On pourra évidemment reprocher à cette série de réduire l’affaire Manson au fil rouge qui lui permet de passer en revue une époque au travers quantité d’autres enquêtes que mènent Hodiak et ses collègues. Mais ce n’est finalement pas Manson qui donne son intérêt à cette histoire, c’est le portrait fait de l’Amérique de la fin des années 60.

Entre une élite sociale fondée sur l’hypocrisie et une solide consommation d’alcool et ceux qui, comme les Black Panthers, psalmodient inlassablement leurs slogans, entre les enfants perdus de la bourgeoisie, petite et grande, et les flics qui ramassent au petit matin les cadavres des trafiquants de drogue, il ne reste ni l’issue de la famille (elles sont toutes en lambeaux) ni celle de la passion amoureuse (illusoire). Seule, la solitude…

Aquarius est une série crée par John McNamara et diffusée sur NBC en 2015. Elle est interprétée notamment par David Duchovny, Gray Damon, Gethin Anthony, Emma Dumont, Michaela McManus, Claire Holt, Brian F O’Byrne…

Une réflexion sur “Aquarius

  1. Pingback: Minhunter & Aquarius | les carnets de la télévision

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