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Il n’y a plus de Mata Hari

Le Bureau des Légendes

On peut décrypter toute la télévision par le petit bout de la lorgnette de l’Eurovision.

Exemple : La France échoue systématiquement au Concours Européen de la Chanson. En dépit de la sélection automatique en finale dont elle bénéficie en tant que membre fondateur, elle sombre toujours dans les dernières places. Cette année la France proposait une chanson sur la guerre de 14-18. Ce n’était pas que la chanson ait été meilleure ou pire qu’une autre, elle n’était seulement pas faite pour une compétition de chansons légères. Le premier clampin venu aurait aussitôt vu qu’on ne pouvait tomber davantage à côté de la plaque. Et il y a fort à parier que l’an prochain, le comité secret qui élit la chanson française se trompera à nouveau aussi lourdement. Aucune raison de changer ce qui rate depuis des décennies.

Il en va de même pour les séries télévisées françaises dont, chaque année on nous dit que cette fois est la bonne, que la série X, Y ou Z produite par Canal + est un chef d’oeuvre capable de rivaliser avec les productions américaines. Et puis trois mois plus tard, patatras, on n’en parle plus. Tous les spectateurs se sont ennuyés ferme et on préféré retourner voir ce qui se passait du côté de Game of Thrones.

Fatalité, malédiction, atavisme, inadaptation profonde ? On ne sait quel argument choisir.

Le Bureau des Légendes réunissait pourtant tous les atouts : un producteur-scénariste-réalisateur expérimenté, Eric Rochant, de solides acteurs, à commencer par Mathieu Kassovitz et Jean-Pierre Darroussin, une chaîne aussi riche que Canal + et un synopsis plutôt intéressant. Alors pourquoi s’ennuie-t-on ?

J’ai fait l’effort de dépasser la barrière de la langue. Le fait que les acteurs parlent français ne m’a pas, comme d’ordinaire, précipité vers une autre chaîne. J’ai cherché ce que l’histoire avait d’intérêt et j’admets que l’idée d’un agent qui revient après 6 ans de mission secrète en Syrie et ne parvient pas à abandonner son identité de clandestin (sa “ légende ”) méritait d’être fouillée. L’essentiel de l’action se déroule au sein du Bureau des Légendes, service chargé des clandestins, ces agents postés sous de fausses identités (leurs « légendes ») à l’étranger. Cela faisait un petit CTU* à la française…

Le Bureau des Légendes

Seulement voilà, cette série souffre comme ses consoeurs françaises de deux maux : les mixeurs et le bon goût.

Les mixeurs sont ces ingénieurs du son qui mélangent les pistes sonores pour les rassembler en une seule, la bande son du film. Les mixeurs français, comme leurs collègues preneurs de son, ont le culte du réalité. Tout doit sonner “ vrai ”, c’est à dire correspondre exactement à ce que l’oreille percevrait dans les mêmes circonstances. D’où leur obsession de la synchronisation Et puis ils hiérarchisent dans cet ordre immuable : la parole devant, les ambiances derrière et la musique entre les deux.

Je ne nie pas l’aspect pédagogique de cette position qui fait passer la compréhension du sens des mots avant le reste.

À mon sens, pourtant, si la réalité était aussi exaltante qu’une excellente série télévisée américaine, scandinave ou britannique, nous serions tous dans la rue à nous émerveiller du spectacle du monde.

D’autre part, Godard ou Tati nous ont montré que le cinéma ou la télévision peuvent, sur ce plan, s’exprimer tout autrement et bien plus génialement que par la stricte fidélité au réel.

Dans une série ou même un documentaire américain ou britannique, les bruits sont musicalisés, des bruits artificiels sont utilisés pour traduire des états d’esprit ou des évènements particuliers, la bande son devient une composition sonore très éloignée de ce que la conformité au réel exigerait.

Or, à l’écoute du Bureau des Légendes, on n’a que le vide mat d’une chambre d’hôtel, la rumeur de la circulation dans la rue, avec gros plan du tram lorsqu’il est en gros plan, l’ambiance studieuse et feutrée de l’administration, les conversations monotones, sans éclat. Vers les épisodes 7 ou 8 de timides tentatives de musicalisation apparaissent mais il est largement trop tard.

Le Bureau des Légendes

Le bon goût est ce sens bourgeois de la mesure, cette détestation de l’excès et de ce que l’on appelle la vulgarité, c’est à dire de ce qui vient du peuple (vulgus). Le bon goût, ce sont les lodens et les jupes plissées, mais dans la tête. Cette neutralisation des apparences qui rend la vie terne, certes, mais confortable pour les mâles blancs dominants.

Le scénario de bon goût s’imagine exprimer des sentiments profonds en seulement les suggérant. Il s’arrête à la surface. Il opte pour la littérature des dialogues et fuit les éructations, la chair et ses convulsions. Une scène aussi drôle que celle de la première saison de The Wire où les deux personnages examinent longuement une scène de crime en se bornant à échanger des “ fuck ” est impensable en France. La violence de Oz, est inimaginable en France. La radicalité visuelle de Utopia est impensable en France. Un scénario de bon goût se permet parfois des gros mots, mais seulement comme le bourgeois lance un juron pour choquer ceux qu’émoustille une telle audace.

Le Bureau des Légendes, donc, pèche par là où pèchent toutes les séries françaises. Beaucoup moins oins que Les Revenants qui détient la palme de la série petite-bourgeoise mais plus que Plus belle la vie, la sit-com la plus (involontairement) désorbitée de l’histoire de la télévision française.

Tout y est plat.

Le Bureau des Légendes

Je repense particulièrement aux scènes de réunions de crise, caserne Mortier, au siège des services secrets. Personne ne hausse le ton, c’est curieux. Tout est dit très calmement, personne ne saute sur la table ou ne cogne contre les murs. En aucun cas on pourrait croire que des vies sont en danger. En revanche, on prend le temps de vous expliquer comment sont géolocalisés les téléphones portables de tout Alger. De même pour les scènes de chambre d’hôtel où le héros retrouve sa maîtresse en cachette. Ils discutent très sereinement, sans se jeter l’un sur l’autre. On devine qu’ils sont troublés par leurs sentiments mais pourquoi les exprimeraient-ils ? Cette distance cultivée entre les personnages et les situations crée une atmosphère de fausseté. Quel est ce monde où les rapports humains s’organisent avec un tel détachement, sans que rien ne passe par les corps ? Celui des espions ? On n’y croit pas un instant. Et Mata Hari, alors ?

Pour être honnête, Matthieu Kassovitz finit par emporter le morceau à partir de l’épisode 8.  Avec ténacité, il creuse et recreuse son personnage jusqu’à ce que quelque chose prenne forme, que l’ensemble des personnages s’organise dans son orbite et que ce système orbital prenne un sens. Mais il aura fallu attendre 8 épisodes…

Pourtant, tout était là, à portée de main ! Le double, le masque, le vertige… Il n’y rien de plus grisant, rien qui vous prenne autant et ne vous lâche pas, dès lors que l’affaire est bien menée. Revoyons une fois encore L’Espion qui venait du froid ou La Maison Russie. Pourquoi s’y laisse-t-on happer et pas à ce Bureau des Légendes ? Pourquoi le bougon Richard Burton donne-t-il des frissons et pas le très honnête Matthieu Kassovitz ? Ce n’est évidemment pas une question d’acteur. C’est une question de désir. De notre désir, de celui du scénariste, de celui du réalisateur et surtout de celui du producteur. C’est celui qui met l’argent qui donne le tempo du désir. Et cette fois encore, c’est de ce côté que « ça » manque…

Le Bureau des Légendes

Pour preuve, j’ose extraire de l’interview d’une actrice au Figaro ce délicieux échange :

« Question : Etre clandestin, c’est un boulot de comédien à plein temps!

Réponse : Exactement! Et ce doit être très fatigant… En tant que comédienne, heureusement que j’ai ma vie normale à côté, c’est ce qui me permet de garder les pieds sur terre et un mental sain »

Finalement, c’est peut-être pas gagné…

* CTU : Counter Terrorist Unit, le nid de Jack Bauer dans 24 (heures chrono)

Le Bureau des légendes est une série télévisée française créée, écrite et réalisée par Éric Rochant et diffusée en 2015 sur Canal+. Elle est interprétée notament par : Mathieu Kassovitz, Jean-Pierre Darroussin, Sara Giraudeau, Zineb Triki, Léa Drucker…

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