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D’Hannibal au cannibale

 

d'Hannibal au cannibale

Hannibal n’invente rien, mais il le fait bien. Inspirée du Silence des Agneaux comme la majorité de ses consoeurs consacrées aux tueurs en série, cette série reprend tous les poncifs du sous-sous-genre « Silence des Agneaux ». Sous-sous-genre parce qu’au sein du genre « séries criminelles », le sous-genre « tueurs en série » contient un sous-sous-genre « Silence des Agneaux » dont The Following ou Profiler, par exemple, ont été de récentes et remarquables illustrations. Le sous-sous-genre « Silence des Agneaux » regroupe les déclinaisons du fameux film de Jonathan Demme dans laquelle s’illustrèrent Judie Foster et Anthony Hopkins. Tout le monde s’en souvient : cinq Oscars et trois adaptations des autres romans de Thomas Harris consacrés à la vie et l’oeuvre du sinistre Hannibal Lecter, incrustèrent définitivement la figure du psychopathe cannibale dans l’imaginaire collectif.

Quatre romans, quatre adaptations, on pourrait se dire que le personnage a été largement exploité par la littérature et le cinéma, et que la télévision n’a rien à y ajouter. Par bonheur, les héros populaires sont inépuisables, parce qu’ils sont faits d’une pâte modelable à l’infini. Au contraire des personnages complexes de la littérature ou du cinéma « nobles », il n’incarnent guère plus d’un principe universel et sont naturellement voués à un recyclage perpétuel ou plutôt à une adaptation constante aux critères du temps. Il faut les aborder avec la Bible et la Théogonie en main. Zorro luttera indéfiniment contre la forfaiture, Batman affrontera éternellement la folie et le chaos, Richard Kimble fuira à jamais l’arbitraire et David Vincent ne cessera de secouer une humanité abrutie d’égoïsme. Tout pareillement, mais en négatif, Hannibal Lecter continuera à cyniquement attirer le profileur dans ses rêts, comme le Diable le fit avec Jésus dans le désert.

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Tueur en séries télévisées

Il n’y a jamais d’achèvement à la télévision. Les fantômes les plus usés peuvent ressurgir et nous entraîner dans de nouveau dédales. Du temps des feuilletons et des serials, c’était déjà ainsi. Combien de Tarzan, de Dracula, de Frankenstein, de cow-boys solitaires ? Combien de vengeurs masqués ? Car la fonction d’une série TV est d’inlassablement répéter. Le spectateur n’y revient que pour vérifier que les personnages restent conformes à ce qu’ils sont, comme l’a expliqué Gilles Delavaud, mais, bien davantage, de série en série, depuis trois quarts de siècle, et de résurrections en résurrections, c’est toute une culture qui se trame. Dallas a repris en 2012, vingt ans après avoir été diagnostiquée en coma (éthylique) dépassé. Battlestar Galactica a miraculeusement ressuscité, faisant d’une mauvaise copie de Starwars une éblouissante saga métaphysique. Mêmes histoires, mêmes personnages, mais nouveaux acteurs, nouveaux lieux, régénérescence permanente. Redire, c’est remettre en scène, indéfiniment, les forces qui nous agitent.

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Le Silence des Agneaux offre un cadre narratif et idéologique si contraignant qu’il est difficile de ne pas saluer les efforts des scénaristes pour créer de la nouveauté là où tout semble dit. Le sous-sous-genre Silence des Agneaux confronte le Bien et le Mal. Un Bien et un Mal très protestants à mon sens, voire puritain, qui les faits égaux, symétriques et liés par une fascination mutuelle. Lorsque le psychopathe souffre d’un défaut d’entropie qui le rend aveugle à tout sentiment humain, le profileur souffre, lui, d’un excès d’entropie qui lui fait ressentir par le menu le chaos mental de son adversaire. Lorsque le psychopathe prend plaisir à se jouer de ses victimes, le profileur souffre de toutes leurs plaies. Lorsque le psychopathe ruse et calcule, le profileur ressent et devine. Tous les deux sont finalement des monstres. Un monstre dangereux et un monstre gentil dont les capacités psychologiques sont symétriquement en-deçà et au-delà de celles du commun des mortels. Pas étonnant que le profileur soit souvent (The Following, Hannibal, Profiler) l’agent retiré du service actif que l’on appelle au secours dans les affaires désespérées. Une sensibilité excessive le rend infréquentable. Le psychopathe, lui, a tendance à s’échapper tout seul du placard blindé où on l’avait enfermé et à reprendre du service au désarroi général. Le Bien et le Mal rivalisent ici à armes égales.

Profiler misait sur le visage d’Ally Walker, Hannibal joue sur les détails. Ce petit geste, par exemple, de Will, le profileur, lorsqu’il déjeune du plat que lui a concocté Lecter, en gage de réconciliation. Nous, spectateurs, savons qu’il contient de la chair humaine. Sans même y prêter attention, Will prend de la fourchette puis repose le petit morceau de viande au profit d’un bout d’omelette. Inconsciemment, il agit en être humain.

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Ecce Homo

La figure d’Hannibal Lecter serait-elle donc infiniment déclinable ? Peut-on toujours et encore remettre en scène le face à face du tueur psychopathe et du profileur ? Dans le genre, Profiler était une réussite et The Following un échec. Pourquoi ? Parce que le premier misait sur la profileuse et que Ally Walker réussissait à faire de la figure du Bien l’incarnation même de la souffrance alors que le second misait sur le tueur et que James Purefoy, aussi talentueux soit-il, ne parvenait à nous faire ressentir l’insondable abîme de la psychopathie.

Le profileur de série a nécessairement une dimension christique. Ally Walker, comme je viens de le dire, avait su rendre sensible cette souffrance. Première victime du Mal, sans cesse pourchassée par celui qui la désirait maladivement, elle offrait au travers de son beau visage l’image même du sacrifice de soi pour le rédemption de l’humanité.

Le Will de Hannibal souffre lui-aussi, terriblement. Mais plutôt qu’une victime, c’est seulement un garçon que la compagnie de ses semblables affecte. Face à lui, un Hannibal Lecter lisse comme le marbre, posé, froid, tout en absence d’émotions. Moins ostensiblement pervers que celui qui fut interprété par Anthony Hopkins et de ce fait, plus inquiétant encore.

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Le combat du Bien et du Mal sur joue sur une toile de fond qui n’est pas seulement celle de l’Amérique puritaine. Les puissances archaïques n’ont pas cédé beaucoup de terrain, elles se sont juste fondues dans le paysage. Les intrusions violentes de la nature, les rapports fusionnels des tueurs en série avec les forces animales ou végétales, les rituels meurtriers qu’abrite la forêt, rappellent les sources anciennes du tueur en série. Le berserk fou qui vient semer la terreur dans la communauté… Halloween, loups-garous, berserk, tout cela tire son origine des mêmes forêts insondables de l’antique monde germanique et ressurgit, hagard, sous les néons des grandes villes. Cerfs, forêts, champignons, la nature perce du bout de la corne l’univers urbain. Et c’est la terreur.

 

Hannibal est un feuilleton américain diffusé sur NBC en 2013. Créé par Thomas Harris et Bryan Fuller, il est interprété notamment par Hugh Dancy, Mads Mikkelsen, Caroline Dhavernas, Hettienne Park, Laurence Fishburne

Une réflexion sur “Hannibal

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