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La plupart des critiques qui évoquent Şahsiyet font immédiatement référence à Breaking Bad au prétexte que dans ces deux productions, un homme condamné par la maladie entreprend de consacrer ses derniers jours à régler ses comptes avec la société, l’un en fabriquant de la drogue pour mettre sa famille à l’abri du besoin, l’autre en commettant des crimes qu’il estime justifiés. La comparaison pourrait être poussée un peu plus loin puisque les deux feuilletons dénoncent un certain nombre de tares de leurs sociétés respectives, mais elle s’arrête là et il est certainement plus profitable de se remémorer un autre feuilleton turc, Bir Başkadır auquel l’article précédent était consacré. On comprendrait ainsi à quel point tous les deux convergent vers les mêmes sujets, en particulier la forte relation au lieu d’origine, village dans un cas, petite ville dans l’autre, l’oppression des femmes et la violence exercée à leur égard et la césure culturelle entre grandes villes et campagne. Au travers d’histoires totalement différentes, le schéma reste le même et le ressort commun relève de la tradition classique : un crime originel engendre un dérèglement social des décennies plus tard, dans milieu supposé s’être émancipé de la société archaïque où s’est perpétré ce crime.

Şahsiyet nous présente Agâh Beyoğlu (1), un greffier à la retraite qui vit seul, après le décès de son épouse dans un vieil immeuble ottoman d’Istambul. Lorsque son chat meurt parce qu’il a oublié de le nourrir, il apprend de la bouche de son médecin qu’il est atteint de la maladie d’Alzheimer. Les conséquences sont évidentes : sa mémoire va se tarir et sa personnalité va s’effacer au fil du temps. Détournant les conseils de son médecin, Agâh entreprend de consacrer le temps qui lui reste à punir des criminels épargnés par une Justice trop complaisante. On ne comprend pas tout de suite pourquoi il commet autant de meurtres ni pourquoi il s’agit toujours de personnes qu’il connaît si bien. Pour se dissimuler des caméras de surveillances, il lui arrive de se déguiser en chat. Après avoir revolvérisé ses victimes, il leur colle sur le front une bande d’étiqueteuse Dymo (2) porteuse d’un message sibyllin faisant systématiquement référence à une certaine Nevra.

La police d’Istambul se lance dans la traque du meurtrier en série, avec d’autant plus de nervosité que l’équipe d’inspecteurs en charge de l’affaire comporte une femme, que sa nomination a fait la une de la presse en tant qu’exemple de la promotion des femmes, que sa présence est mal tolérée par deux coéquipiers particulièrement sexistes, et enfin qu’elle se prénomme Nevra, comme sur les bandes Dymo. La police est donc persuadée que les meurtres lui sont « destinés ».

En dépit des obstacles qu’elle rencontre, Nevra Elmas se persuade vite que tous les crimes sont liés de près ou de loin à la ville où elle a passé son enfance: Kambura (3). Les aller-retours se succèdent entre Istambul et cette ville où vit encore sa mère et le mari de celle-ci.

Le récit se construit ainsi parallèlement sur deux lignes narratives principales : celle qui détaille les méfaits du tueur et celle qui suit l’enquête de la police. On peut regretter que l’enquête piétine trop longtemps, vidant en un premier temps ce versant du récit de sa dynamique mais lorsque les deux lignes se synchronisent, si je puis dire, le suspens se cristallise. L’inspectrice Nevra décide de tirer au clair l’affaire du lynchage d’une famille rom survenu une décennie plutôt à Kambura tandis que simultanément Agâh commence à ressentir les effets de la maladie d’Alzheimer et que ses expéditions meurtrières deviennent de plus en plus chaotiques. On imagine vite que la police ne mettra la main sur Agâh que bien trop tard, lorsqu’il aura perdu tout contact avec la réalité.

D’autres narrations secondaires augmentent le suspens, sans alourdir la bonne marche de l’ensemble. Il s’agit par exemple de l’arrivée de la fille d’Agâr en instance de divorce, d’un flirt inattendu du vieil homme ou du fan-club du tueur en série créé par son petit-fils. Tout comme Bir Başkadır, Şahsiyet mène ainsi avec talent plusieurs récits de front, sans que l’on en perde un seul et c’est une qualité de cette série que de conjuguer aussi finement le drame, la comédie et la dénonciation des déficiences de la société turque. Ce faisant, elle s’attache aussi à exprimer une diversité moderne qui semble moins menacée que dans Bir Başkadır.

Une comédie étant une comédie, les meurtres ne comptent pas et l’on craint davantage pour le meurtrier que pour ses victimes, d’autant qu’il perd peu à peu la tête. Agâh est un fou de comédie, comme l’est la femme de l’une de ses victimes, toujours vêtue en danseuse de flamenco et qui ne régit plus qu’à cette musique. On ne les plaint pas, ils nous amusent et semblent jouir d’une vie paisible à défaut d’être heureuse, ce qui est loin d’être le cas des autres, les « bien portants » qui ne se portent en réalité pas si bien. Nous ne sourions pas d’eux mais avec eux. Avec leurs extravagances et leurs absences, avec leur légèreté et en dépit des meurtres théâtraux d’Agâh, ils font un contrepoint aux autres personnages, trop englués dans une réalité indéchiffrable. Il faut un fou dans tout drame, qui nous désigne la vanité des ambitions humaines. Les trous de mémoire d’Agâh sont ceux d’une Turquie qui dissimule l’indicible. Ils sont l’amnésie volontaire et organisée des bourreaux comme celle, inconsciente, des victimes pour lesquelles elle est une condition de survie.

Le scénario ne se contente pas d’une symétrie entre le tueur lunaire et la policière solaire qui laisserait la question centrale sans réponse possible. En assassinant, Agâh rend sa propre justice, ce qui est inacceptable. En enquêtant Nevra voit la justice filer comme le sable entre les doigts parce qu’elle a contre elle le temps, un mur de silence et la corruption de l’État. Tous les deux contribueront à leur façon à une résolution qui est aussi une dénonciation de l’omerta et de la corruption de l’Etat.

Şahsiyet est un feuilleton en 12 épisodes, ce qui rompt avec le rythme « Netflix » de huit épisodes et qui nous rappelle le confort de ces séries plus longues où l’on se réjouissait de retrouver, au fil des jours ou des semaines, une histoire toujours inachevée. On pourra seulement lui reprocher, comme à Bir Başkadır, une bande musicale envahissante et parfaitement décalée, ainsi qu’un générique à l’esthétique sans guère de rapport avec l’oeuvre.

Notes :

1 – Interprété par Haluk Bilginer qui a reçu en 2019 un Emmy Award pour sa prestation. 2 – https://fr.wikipedia.org/wiki/Etiqueteuse . 3 – Petite ville fictive que l’on nous présente parfois en vue aérienne et qui est en réalité la ville de Gölyazı, qui occupe une petite péninsule du lac Ulubat, à un peu moins de 200 kilomètres au sud d’Istambul.

Şahsiyet est un feuilleton turc créé par Hakan Günday, réalisé par Onur Saylak et diffusé sur la plateforme Puhutv en mars 2018. Il est interprété notamment par : Haluk Bilginer, Cansu Dere, Metin Akdülger, Şebnem Bozoklu, Hüseyin Avni Danyal, Recep Usta, Necip Memili,…

Une réflexion sur “Şahsiyet

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