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L’assassinat de Gianni Versace est le deuxième tome d’American Crime Story, l’anthologie que FX consacre à des affaires criminelles célèbres et qu’il ne faut pas confondre avec l’excellent American crime dont les 3 saisons furent diffusées entre 2015 et 2017. La première saison d’American Crime Story retraçait l’affaire O.J. Simpson, du nom de cette vedette du football américain accusée du double meurtre de son ex-femme et d’un de ses amis et qui fut acquittée au pénal, ce que d’aucuns jugèrent scandaleux.

Cette fois, il s’agit de l’assassinat du couturier Gianni Versace par Andrew Cunanan, à Miami, le 15 juillet 1997. Encore une histoire de tueur en série, dira-t-on ? Une touche de glamour de plus ajoutée à la galerie des psychopathes meurtriers ? Il est vrai que celui-ci est fort beau, d’une élégance sans faille et particulièrement bien élevé. Pourtant, le mot d’ordre de Gabriel Piozza, dans Vanity Fair, “ Il faut arrêter d’éroticiser les tueurs en série ” semble plus indispensable de jamais.

Hélas, dans cette histoire il ne sera question que de luxe et de beauté. Andrew Cunanan est un mythomane narcissique, prostitué homosexuel, assoiffé d’admiration et de reconnaissance sociale.

Le pari impossible de L’Assassinat de Gianni Versace est de tracer son portrait psychologique tout en relatant l’enchaînement des faits, ce qui va de soi. Mais le scénariste a également voulu mener le récit sur deux lignes narratives parallèles, celle de l’assassin et celle de sa victime, et commencer l’histoire par la fin, c’est à dire par le meurtre. Ce dispositif propre à égarer le spectateur prend la forme d’un puzzle de flash-backs aussi embrouillé que possible, assez semblable à celui d’une autre série récente, elle aussi consacrée à un tueur en série : The Serpent.

On a vite le sentiment que la matière narrative peine à remplir les neuf épisodes et que ce n’est qu’en multipliant les sautes dans le temps que le scénario parvient à les meubler. La parallèle entre la vie de Gianni Versace et celle de son tueur se fait au détriment du premier sur lequel il semble y avoir trop peu à dire. On apprend que sa vocation est née enfant, qu’il a assumé son homosexualité, que Versace est une famille avant d’être une société et que Gianni Versace incarne le luxe exubérant qui fascine tant Andrew Cunanan. C’est tout juste si Donatella Versace, la soeur, parvient à tirer son épingle du jeu.

L’essentiel est donc consacré à Andrew Cunanan, à ses tentatives de survivre dans le luxe auquel il estime avoir droit et à ses échecs amoureux. Si la série relate relativement bien les différents chapitres de la vie de son personnage, elle passe étrangement sous silence ses rapports avec l’ex-prêtre Theodore « Vance » Coukoulis, qu’il aidait à dénicher de jeunes garçons pour les droguer et les violer. Ces crimes auraient-ils enlaidi un personnage qui cultive obsessionnellement ses apparences et dont la série elle-même tiendrait à préserver l’image ? La mise en cause d’un ex-prêtre aurait-elle risqué de mécontenter une frange du public ? Il faut avouer que si l’on juge un personnage sur ses actes, donc un meurtrier sur ses meurtres, ceux-ci sont toujours présentés avec une grande économie. Cunanan ne se complaît pas dans l’acte. Il tue pour régler un problème. D’une certaine façon, L’Assassinat de Gianni Versace esthétise elle aussi son tueur en série. Elle en fait un personnage mercurien, agile, instable et scintillant.

L’avant-dernier épisode, entièrement consacré au père d’Andrew, nous donne enfin les clefs pour comprendre la genèse du fils. Il est malheureusement trop tard et inopportun d’introduire un nouveau personnage si près de la fin, comme un diable jaillissant de sa boîte. Ce père retourné se mettre à l’abri aux Philippines est un mythomane pathologique et un escroc, mais, arrivant trop tard sur scène, on lui trouve des ressemblances frappantes avec celui que l’on connaît bien, son fils, plutôt que le contraire, comme si par quelque invraisemblance, le père héritait du fils.

S’il s’agissait de développer les relations du père au fils et de nous expliquer les racines de la pathologie d’Andrew, il y avait les sept épisodes précédents pour le faire avec la subtilité nécessaire. Ces informations, qui auraient donné à la figure d’Andrew une toute autre densité, auraient dû infuser le cours du récit plutôt que de nous être assénées juste avant la fin.

Ceci fait qu’en regard de ces problèmes de construction, la maladresse des accents est un péché véniel. Dans la série, Penelope Cruz interprète Donatella Versace, Ricky Martin incarne Antonio D’Amico, l’amant de Gianni Versace et ce dernier est interprété par Edgar Ramirez, soit deux espagnols et un vénézuelien pour jouer le rôle de trois italiens. Donatella parle anglais avec un accent très marqué. Dans un flashback qui remonte à l’enfance de Gianni Versace en Italie, on le voit converser avec sa mère tout les deux dans un anglais impeccable, tandis que sa professeur de latin conserve un fond d’accent italien. D’ailleurs ses élèves lui répondent en mélangeant anglais et italien. Le prêtre qui assure les funérailles à Milan prêche en anglais avec un accent italien. En revanche Gianni Versace et son amant D’Amico s’expriment en anglais sans accent notable. Il aurait fallu prendre un parti et s’y tenir…

Laissons les reproches de côté et admettons qu’American Crime Story numéro 2 n’ait pas fait le choix de la simplicité ni de la fluidité. De quoi parle ce feuilleton ?

Ryan Murphy, le concepteur de la série, a très étrangement déclaré que sa création était une dénonciation de l’homophobie aux USA. Il est vrai qu’on assiste à des exemples de comportements individuels ou institutionnels parfaitement navrants. Mais pourquoi avoir choisi une histoire d’homosexuel tueur d’homosexuel pour dénoncer l’homophobie ? Le raisonnement laisse dubitatif.

Prenons le parti de considérer qu’il s’agit tout simplement d’une histoire de tueur en série. Mais pas seulement. Le personnage principal n’est pas de ces assassins compulsifs que nous avons l’habitude de voir. Ceux que la télévision nous dépeint d’ordinaire sont des êtres amoraux qui se tapissent dans l’ombre et peinent à afficher une vie normale. Ce sont des psychopathes qui se donnent beaucoup de mal à dissimuler ce qu’ils sont mais qui jouissent d’un pouvoir psychologique extraordinaire sur leurs contemporains. Le modèle est celui du Silence des Agneaux plutôt que celui de M le Maudit, malheureusement. L’incarnation du Malin plutôt que le malheureux en proie à ses démons. La séquelle actuellement diffusée sous le titre de Clarice diffusé par CBS entretient cette descendance du film de Jonathan Demme qui s’épuise de répétitions en imitations.

Mythomane pathologique, incapable de comprendre qu’il n’obtiendra rien sans travail – ce que tout le monde lui répète pourtant – Cunanan estime que tout lui est dû parce qu’il le mérite pour ce qu’il est. Il n’a pas besoin de s’user à gagner quelques dollars par jour avec un travail humiliant, il mérite une vie de luxe comme les personnages photographiés dans Vogue ou Vanity Fair, ses seules lectures.

Contrairement aux tueurs inspirés par Anthony Hopkins, Andrew Cunanan veut donc être vu. Il ne désire d’ailleurs que cela. Il se met au centre de la piste et réclame la lumière. Un de ses tardifs complices tentera de l’expliquer au FBI en s’appuyant sur le fait que Versace a été abattu en plein jour, devant son palais, en plein Miami, au vu de tous.

Andrew Cunanan désire si ardemment être le point de mire de tous les regards qu’il est prêt à prendre tous les risques. Pas un mot ne s’échappe de ses lèvres qui ne soit pour ornementer sa vie en fonction de son interlocuteur et la travestir en destin princier. Un jour il est homosexuel, un autre il ne l’est pas, un jour il peut être juif, ou son père un riche planteur philippin ou sa mère une libraire new yorkaise. Le mode de vie qu’il adopte, passant du deal de méthamphétamine et de la prostitution au statut plus serein de gigolo pour sugar dadies (1) lui donne l’illusion d’une réussite sociale. Il lui en faut pourtant toujours davantage. Le luxe est sa drogue. Versace est son paradigme. Andrew Cunanan se persuade lui-même si bien de la légende qu’il improvise pour épater le monde que le moindre obstacle, la moindre exposition de ses contradictions brise net son personnage. Une flambée de violence l’amène alors à détruire celui qui l’a mis à jour ou a ruiné son fantasme. C’est ce qui arrive à Gianni Versace qui a repoussé ses avances alors que Cunanan s’était fait passer aux yeux de tous pour son proche. C’est ce qui arrive à l’ex-officier de marine Jeffrey Trail puis au seul être qu’il ait vraiment aimé, le jeune architecte David Madson, tous les deux ayant démasqué le mythomane.


Sa vie exposée sur petit écran ressemble trop à celles des “ célébrités ” dont nous repaissent les feuilles à scandale et leur pendant télévisuel pour ne pas en incarner l’exacerbation pathologique. Quelle différence avec une Kim Kardashian ou une Loana Petrucciani, papillons orbitant autour des feux de la gloire médiatique, sinon que si elles peuvent se brûler les ailes, elles n’iront heureusement pas jusqu’à tuer ? On pense à American Psycho, le roman de Brett Easton Ellis, raconté par un yuppie de Wall Street dont la vie publique se résume aux grandes marques de vêtement, aux restaurants chics et aux boîtes de nuits ultra-sélectives et la vie privée à celle d’un tueur en série d’une implacable sauvagerie. Andrew Cunanan appartient à la génération d’après, celle qui, deux ans après le meurtre de Gianni Versace accouchera deLoft Story en France et de Big Brother ailleurs. En un sens, il est un précurseur. Le « rêve américain » d’aujourdhui, c’est Kim Kardashian, ex-star de la téléréalité passée business woman.

Régulièrement, au cours de la série, un personnage, invoque ce fameux “ rêve américain ”, fourre-tout qui justifie l’escroquerie, la cupidité et la violence sociale. Andrew croît dur comme fer à l’opportunité donnée à chacun de se faire une place au soleil, il oublie simplement que cela exige du travail, même pour une Kim Kardashian. Son escroc de père détruit ses illusions lors de leur dernière rencontre, en lui crachant à la figure :

“ On ne peut pas aller au Amérique et se faire tout seul . C’est un mensonge ” dit-il. Ce à quoi, Andrew lui répond, un peu plus tard : “ Tu étais tout pour moi, Papa. Mais tout est faux. Et si tu es un mensonge, j’en suis un aussi, et je ne veux pas être ça. Je ne peux pas.” C’est pourtant ce qu’il sera au plan immédiatement suivant, en mentant encore une fois, et délibérément, sur le statut social de son père. Parce que même confronté à la vérité, ce fils ne peut remier celui qu’il adula toute sa vie.

Au delà des hérédités familiales, une société a les tueurs en série qu’elle mérite, si je puis dire. Du moins révèlent-ils les failles du la construction sociale et culturelle. Andrew Cunanan est la résultante de l’American Dream et de la société d’hyper-consommation comme Fourniret est celle du catholicisme marial et d’une sous-littérature sadienne.

Note : 1 – Il s’agit d’hommes plus agés et assez riches pour entretenir un gigolo ou une gigolette.

The assassination of Gianni Versace – American Crime Story est un feuilleton américain conçu par Ryan Murphy à partir du livre de la journaliste de Vogue Maureen Orth, intitulé Vulgar Favors: Andrew Cunanan, Gianni Versace, and the Largest Failed Manhunt in U.S. History. Il a été diffusé en 2018 sur le réseau FX puis en 2019 sur Netflix. Il est interprété notamment par Édgar Ramírez, Darren Criss, Ricky Martin, Penélope Cruz, Joanna Adler, Finn Wittrock, Cody Fern…

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