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Les séries télévisées relevant du documentaire criminel (« True fiction » en anglais) connaissent une indéniable vogue. Ce genre regroupe des œuvres qui traitent toutes de crimes passés, célèbres ou irrésolus, mais emprunte des formes différentes que l’on peut répartir en deux catégories : les documentaires au sens strict du terme, c’est-à-dire qui utilisent essentiellement des images d’archives et des interviews et, d’autre part, les docu-fictions qui, elles, rejouent les évènements en suivant au plus près la vérité historique. Le premier groupe a été brillamment illustré par Xavier de Lestrade avec Soupçons (The Staircase) par exemple, le second l’a été récemment avec The Serpent ou L’Assassinat de Gianni Versace et l’est aujourd’hui avec une belle réalisation suédoise : Jakten på en mördare (en version internationale :The Hunt for a Killer (1)). Dans Soupçons on suivait l’enquête sur le décès de la femme d’un écrivain puis la mise en accusation et le procès de son mari au rythme où que se déroulaient les évènements. Dans The Hunt for a Killer, il s’agit de la minutieuse reconstitution, avec des acteurs et les moyens habituels de la fiction, de l’enquête sur le meurtre de la jeune Helén Nilsson, en 1989 à Hörby, au centre de la Scanie, la région méridionale de la Suède.

Il est vraisemblable qu’avant de commencer à regarder The Hunt for a Killer, on ait déjà quelque idée sur son sujet, soit qu’on ait lu un programme de télévision soit qu’on ait été attiré par une bande-annonce. On sait donc que cette série suédoise va nous raconter un fait-divers survenu il y a plus de trente ans en Scanie et qui fut l’objet d’une des plus longues et difficiles enquêtes menées par la police suédoise. Après celle du meurtre d’Olof Palme, ajoute-t-on.

C’est donc pourquoi lorsque l’on voit la petite Helén quitter le domicile familial par une soirée de mars, chaque véhicule, chaque personne présente dans le décor, chaque détail de son parcours, qu’elle traverse la rue ou qu’une Volvo blanche ralentisse en approchant d’elle, se range immédiatement dans notre rubrique mentale « témoins et témoignages ». Le passage devant une fenêtre de cette Volvo blanche aperçue dépassant Helén au plan précédent non seulement lie très classiquement les deux plans mais il inscrit aussi dans nos mémoires que le couple attablé devant son petit déjeuner et surtout le mari qui, à cet instant, jette un œil au dehors, pourra témoigner qu’une Volvo blanche est passée dans la rue cette heure précise. Il n’y a plus de personnages, mêmes secondaires, il n’y a que des témoins qui ne le sont pas encore, un tueur en devenir et une petite fille qui bientôt ne le sera plus.

La Suède s’est distinguée ces dernières années par une production de littérature policière importante, devenue un produit d’exportation au même titre que la musique pop, l’acier et le bois. À l’origine, c’est-à-dire dans les années 60, il y a l’inspecteur Martin Beck, inventé par le couple Maj Sjowall et Per Wahlöö, policier talentueux mais personnage à la vie sociale terne, malheureux en ménage puis divorcé, fumeur impénitent, grand buveur de café, physiquement diminué et donc sensiblement déprimé, il est l’anti-modèle de vigueur et de bonne santé de la sociale-démocratie radieuse de l’époque. Ses auteurs ne se sont d’ailleurs pas caché de vouloir mettre à jour au travers de leurs romans ce que masquait un modèle social et politique par trop idéalisé.

Depuis, les Henning Mankell, Kjell Eriksson, Camilla Läckberg, Stieg Larsson et autres ont repris le flambeau avec des bonheurs variables mais de réels succès de librairie.

The Hunt for a Killer retrouve le climat et les ambitions de la saga de Martin Beck. Bien que l’histoire soit parfaitement authentique et ne dérive pas d’un iota des faits survenus à Hörby dans les années 90, c’est-à-dire une trentaine d’années après l’époque de Martin Beck, on se replonge dans cette Suède dont le vague à l’âme fait en partie le charme. Les personnages ne sont ni glamour, ni efficaces, ni volontaires comme dans une série américaine. Il suffit d’observer les visages, les vêtements, les postures, il suffit d’un travelling dans les couloirs du commissariat avec leurs murs ternes, leur mobilier administratif et leurs néons cafardeux pour comprendre que l’on ne cherchera pas à nous séduire. Aucune vedette pour interpréter les protagonistes de l’affaire, on n’en est plus là.

La fin des années 80 et les années 90 sont une période de conversion idéologique au libéralisme. Olof Palme a été assassiné en 1986. Le modèle coopératif sur lequel s’est construit la social-démocratie suédoise (2) laisse la place à l’actionnariat. Une semblable évolution s’est produite en France où les privatisations menées au pas de charge ont eu les conséquences dramatiques que l’on sait à France Télécoms ou à la Poste et où pas une administration, pas une association ne s’est convertie alors au « management d’entreprise », grande opération d’infantilisation collective qui a essentiellement renforcé un autoritarisme déjà bien inscrit dans les mœurs nationales.

En Suède, où les rapports au travail sont moins formels qu’en France, les ateliers obligatoires de cohésion de groupe sont subis avec une passivité narquoise. Per-Åke (Pelle) Åkesson, un policier de la criminelle vieillissant mais respecté pour son palmarès, refuse la « paperasserie » tout autant que les procédures bureaucratiques et encore davantage ce genre d’activités idiotes. Il fume dans son bureau malgré l’interdiction et garde une bouteille de whisky dans son bureau. Entouré de Monica Olhed, la meilleure des interrogatrices, de l’inspecteur Erik Johansson et parfois du technicien spécialiste en scènes de crime Tonny Andersson, il constitue un petit groupe qui, rognant sur les marges, reprend l’affaire Helén Nilsson en mains.

On ne saura rien de leurs vies privées parce que cela, après-tout, ne nous concerne pas. Si Pelle demande à Monica comment va son mari, elle lui répond « ça va, merci », et cela suffit à Pelle comme à nous. On ne verra rien des meurtres ni des actes de brutalité, pourquoi en saurions-nous plus que la police ou le reste de la population ? Un spectateur n’a pas de droits particuliers. Tout sensationnalisme serait déplacé dans le monde où l’on nous introduit. Choquant, même. Quels qu’ils soient, les crimes sont répugnants, par définition, les films pornos qui se tournent dans une ferme isolée sont pitoyables, les délinquants et les criminels mal repentis que l’on aperçoit en ville sont de pauvres types, certainement pas de séduisantes incarnations du Mal. Pourquoi les magnifierait-on d’une façon ou d’une autre ? Mais ils ne composent pas une espèce à part, les évangélistes qui pratiquent des exorcismes collectifs ne valent guère mieux en termes de lucidité mentale, en dépit de leur alibi religieux., comme le pointe la série.

Après un recensement aux archives effectué par Pelle, on apprendra que le nombre de pédophiles et de violeurs déjà condamnés, vivant dans une ville de province de 15 000 habitants comme Hörby atteint la trentaine ! Même les policiers n’en reviennent pas. La face cachée du socialisme réussi. Les policiers le constatent, désabusés : quelque chose n’a pas fonctionné, les services sociaux n’ont pas joué leur rôle, ceux qui devaient parler ne l’ont pas fait, les alertes ne se sont pas déclenchées. Si ces hommes sont devenus des criminels, c’est la société toute entière qui est en cause. C’est d’ailleurs ce qu’exprime le tueur lorsqu’il passe des appels anonymes à Per-Åke et se plaint chaque fois de sa solitude.

Les années passant, d’autres disparitions de jeunes femmes sont signalées notamment celle d’une jeune prostituée, Jannica, que les enquêteurs relient à d’Helén. Ou bien ce sont des corps que l’on retrouve en forêt, parfois au beau milieu d’un chemin, parfois mal dissimulé sous des branchages.

Arrêté en 2004, le meurtrier d’Helén et de Jannica sera incapable de s’exprimer sur ses actes. C’est à peine s’il pourra décrire sa famille. On n’aura pas droit à une diatribe à la Hannibal Lecter ni même aux professions de foi des tueurs en série de Mindhunter. On est dans une humanité moins emphatique, dans l’humanité des marges, rongée par l’alcool et la dépression. Celle qui remplit nos prisons et, en partie, nos hôpitaux psychiatriques.

Dans le quotidien Le Temps du 13 février 1896, Jules Claretie déclarait à propos des projections des films Lumière : « Chose curieuse, lorsque la scène est composée, lorsqu’on nous montre, par exemple deux amis se querellant à propos d’un article de journal, ou un gamin posant le pied sur le tuyau d’arrosage d’un jardinier, la sensation de vérité absolue, de réalité stricte disparaît. Il faut à ces photographies animées l’instantané pris sur la vie sans pose. Au moindre apprêt, adieu l’illusion ! »

Jules Claretie avait immédiatement saisi l’essence du cinéma, en liant vérité et réalité pour en faire de quasi-synonymes et en les désignant comme l’objet même du cinéma. Les auteures de The Hunt for a killer, à force de pudeur et de sobriété, ont réduit les « apprêts » à la simple ressemblance historique (il n’y a pas tant de différences avec aujourd’hui dès que l’on sort des grandes villes) et elles ont livré leurs personnages sans fard ni morceaux d’éloquence à la réalité la plus terne. Celle de l’ennui et des vies sans horizon, celle où des êtres s’égarent dans leurs propres marécages.

Notes : 1 – Traduction française : La chasse au tueur. 2 – Pour en avoir visité la salle du conseil de la principale compagnie pétrolière suédoise, OK, je puis assurer qu’au début des années 90, quand elle était encore une coopérative, les tableaux qui en ornaient les murs racontaient l’histoire de la classe ouvrière suédoise.

Jakten på en mördare (The Hunt for a Killer) est un feuilleton suédois écrit par Helene Lindholm och Lotta Erikson et réalisé par Mikael Marcimain pour Sveriges Television (SVT) qui l’a diffusé en 2020. Il est interprété notamment par : Anders Beckman, Lotten Roos, Håkan Bengtsson, Rasmus Troedsson, Christian Fex, Lars Schilken…

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