Home

The Last Post avait été oublié sur une étagère, un peu à l’écart, pour des raisons inexplicables. Ce bref feuilleton du britannique Peter Moffat date déjà de 5 ans. Voici donc une lacune à combler.

Le titre ne désigne pas le dernier poste militaire de l’Empire britannique, comme je le croyais, mais la sonnerie aux morts réglementaire des armées du Commonwealth.

L’action se déroule à Aden, terre de contrebande où Arthur Rimbaud passa presqu’un tiers de sa vie et où Henri de Monfreid joua au chat et à la souris avec les Anglais. Cédée par un sultan aux britanniques, elle et demeura une colonie jusqu’en 1967 avant de devenir la capitale de la République populaire du Yémen du Sud. Le récit prend place en 1965 donc deux ans avant l’indépendance et alors que des mouvements armés s’en prennent au colonisateur, notamment le Front de Libération Nationale, d’obédience communiste. Aden vient tout juste d’intégrer la Fédération des Émirats arabes du Sud, composition de petits états que revendique le Yémen du Nord. L’influence de l’Égypte de Nasser, la situation en Palestine et le rôle du Yémen du Nord rendent la situation extrêmement tendue. Les attentats, notamment la destruction d’un avion de ligne en plein vol en 1966, décourageront définitivement les Britanniques. Ils tenaient pourtant avec ce territoire idéalement situé à l’entrée de la Mer Rouge un chaînon essentiel entre le lointain Raj (1) et la mère patrie.

Des activités portuaires ou pétrolières, The Last Post ne dira rien, toute l’action se réduisant à la vie d’un régiment de Police Militaire commandée par le major Markham et où débarquent le capitaine Joe Martin et sa jeune épousée, Honor.

On ne voit donc essentiellement que la caserne et les appartements des officiers, espace étroit entrecoupé d’échappées vers un extérieur composé de la même vue de la baie d’Aden prise des hauteurs, de la route côtière, de la piscine en bord de mer que fréquentent les européens, du hall et d’une chambre du Gordon Hôtel, d’une rue de souk reconstituée en studio, d’une place village après un attentat, d’une ferme isolée où se livre une bataille et, in fine, du panorama de montagnes désertiques sur lesquelles se couchent le soleil. On a dans cette mince collection les images que perçoivent les soldats d’un pays qu’ils occupent sans véritablement le connaître.

Le point de vue de la série, du moins dans la première impression que l’on en a, reste en effet celui de l’armée britannique. Les indépendantistes sont des terroristes, aussi fourbes et cruels que dans une bande dessinée ; ils sont capables de kidnapper un enfant et de le décapiter si besoin. En revanche, les soldats britanniques sont dévoués, courageux et loyaux. La plupart de leurs opérations sont de toute évidence des échecs mais ils ont la conviction de former la meilleure armée du monde. L’hostilité qu’ils ressentent de la part de la population locale est une véritable énigme à leurs yeux. Le lieutenant Laithwaite a d’ailleurs l’impertinence d’interroger son major à ce propos au cours d’une banale conversation :

– Quelle est la conversation la plus longue que vous avez eue avec quelqu’un né ici à Aden ? Avez vous jamais eu la curiosité, la courtoisie ou l’idée de demander à quelqu’un s’il était d’accord avec vous ?

Et il conclut : – Ils vous haïssent, sir, et tout ce que vous représentez.

Ce à quoi Markham lui répond que cette haine ne se porte pas sur lui en particulier mais sur tous ceux qui portent leur uniforme. C’est à ce genre de réflexion que l’on comprend l’habileté d’un récit qui porte en lui sa propre contradiction et qui finit par n’être qu’une seconde peau, mal ajustée au véritable discours.

Plutôt qu’une histoire de soldats, The Last Post pourrait d’abord être vu comme une histoire de femmes de soldats tant celles-ci y jouent un rôle déterminant. Une histoire de femmes d’officiers plus exactement puisque les simples soldats vivent en chambrées.

La jeune et très naïve Honor se lie d’amitié avec la turbulente Alison Laithwaite, femme insatisfaite, volontiers provocatrice et notoirement infidèle. Au premier épisode, cette Alison perd son amant, victime d’un attentat sur la route de l’aéroport d’où il devait rejoindre sa nouvelle affectation. S’il n’y avait Alison pour renverser les quilles, la partie n’aurait pas le charme de cette littérature du Raj qui fournit en son temps quelques cinglants portraits de l’Empire (2).

C’est probablement grâce à elle, en effet, que l’on ne se laisse pas duper par nos premières impressions et qu’à force de verres de gin, d’adultères et de danses endiablées, un peu de vérité finit par suinter des murs. À l’opposé, une autre pensionnaire de la garnison, Mary, épouse du major et mère du petit George, contraste en incarnant les vertus de sa classe sociale : maîtrise de soi, respect des règles et de la bienséance. La nounou de George, la jeune Yusra, est la seule autochtone à fréquenter la caserne. Un jeune soldat tombe amoureux d’elle, mais les deux loyautés, la britannique et la yéménite, finiront par entrer en conflit aussi bien pour l’un que pour l’autre. Dernier personnage féminin : Martha Franklin, une reporter du Washington Post, aventurière cynique, séductrice, trop américaine pour être bien élevée, insupportable donneuse de leçons mais, finalement, réelle moraliste de cette histoire.

Mary exceptée, les femmes de la série sont là pour renvoyer à l’Armée son image de rigidité et de conformisme. Elles sont les seules à évoluer et à s’influencer les unes les autres. Ce qu’Honor perd en naïveté, la vénéneuse Martha Franklin le gagne en franchise et la fofolle Alison en profondeur. Ce que Mary perd en maîtrise, elle le gagne en humanité. Il n’y aura que Yusra et son soldat, nos Roméo et Juliette, pour tout perdre, ce qui est le sort des enfants qui s’aiment d’un trop grand amour.

Un premier conflit oppose Martha et l’Armée au sujet de photographies de soldats abattus par l’ennemi au cours d’une embuscade. Au milieu de ces cadavres, les indépendantistes ont planté sur un pieu la tête d’un soldat décapité. Faux renseignements, tergiversations, décisions trop tardives, les raisons de la débâcle ne manquent pas. L’incapacité de l’Armée à se remettre en cause après un tel échec participe au déni général de la puissance coloniale, toujours prompte à s’enorgueillir de faire construire des hôpitaux, des routes et des écoles tout en passant sous silence le pillage des ressources naturelles du pays et l’exploitation de sa main d’œuvre. Incapable de juguler la guérilla, l’Armée est aussi inadaptée à la situation que d’autres le sont presque à la même époque en Algérie ou le seront plus tard au Vietnam ou en Afghanistan.

L’Armée veut empêcher la publication des images. Les rebelles en revanche, tiennent beaucoup à se faire connaître grâce à ces photos. La journaliste, quant à elle, se réfugie derrière le sacro-saint droit du public à l’information, sans considération pour les familles. Pour les spectateurs d’aujourd’hui, le rapport avec Daesh est inévitable. Coïncidence pour le moins fâcheuse.

Mais il faut attendre la fin de la saison et laisser les fils se nouer pour atteindre le creuset dramatique de The Last Post et voir émerger le jeu subtil de ce lieutenant Laithwaite bafoué par sa femme, mais qui, surmontant les humiliations avec un flegme imperturbable, parvient à la faire revenir à lui par son seul exemple. Mieux qu’elle, la provocatrice au comportement « inconvenant », il remet en cause l’ordre social dans sa forme la plus aboutie, la hiérarchie militaire.

Le conflit sur lequel l’édifice militaire colonial va se fissurer est en effet l’enlèvement du petit George. La règle étant de ne pas négocier avec les terroristes, les autorités britanniques civiles et militaires dédaignent l’ultimatum posé par le FNL, le major Markham, commandant de la garnison de Police Militaire, en premier.

Mais Harry Markham, le père de George, qu’en pense-t-il ? Telle est la question que Laithwaite va poser au moment où on ne l’attend pas.

Toute la série repose sur ce conflit final entre la loi et la plus évidente humanité. Sacrifier un enfant ou rompre la règle. Le dilemme d’Antigone. Les dialogues invoquent le sacrifice d’Abraham mais c’est bien le choix de l’héroïne grecque qu’effectue Joe Martin puisqu’il désobéit et sauve l’enfant. Cela lui vaut d’être jugé, comme l’Antigone qui invoqua la prééminence des lois divines et éternelles (c’est-à-dire humaines) sur les décrets politiques.

La démonstration magistrale d’Ed Laithwaite en tant qu’avocat du capitaine Martin devant le tribunal militaire déplace le débat du terrain de la discipline à celui de la morale et fait la démonstration de l’iniquité des valeurs militaires devant ceux-là même qui en sont les garants. Interrogeant le témoin Harry Markham après avoir questionné le major Markham, il lui glisse cette question apparemment absurde : Et si cela avait été votre enfant ? Ce qui se traduit par « et si vous sortiez de l’abstraction de la loi, si vous abandonniez le major et redeveniez un père, un homme, quelle serait votre décision ? ».

À la réaction outrée du général-président du tribunal, Laithwaite a beau jeu de renvoyer le massacre d’Amristar, au Pendjab, où périrent plusieurs centaines d’Indiens et qui préluda à la chute du Raj. Fallait-il, là aussi, obéir aux ordres ?

Ces sont les femmes qui, du balcon des spectateurs, composent le jury de ce procès et qui, à la toute fin, énonceront leur verdict d’un simple battement de cils. Les hommes, Markham, comme Laithwaite ou Martin ne s’y trompent pas et quêtent sans cesse un signe de leur part. Ce sont les femmes qui, par leur présence silencieuse, les contraignent à la loyauté, non pas envers l’institution militaire ni même envers la Couronne mais envers eux-mêmes.

Les militaires comprendront trop tard. Ils ne le savent pas encore mais ils ont déjà été trahis par le pouvoir politique. Eux aussi sont sacrifiés. L’Empire s’effrite. C’est le destin des empires.

Notes : 1 – Le « Raj » britannique (littéralement, la « règle » en sanskrit et hindoustani) désignait l’empire britannique des Indes comprenant outre l’Inde et le Pakistan actuels, le Sri Lanka (Ceylan), la Birmanie maritime et jusqu’à Aden en un premier temps. 2 – parmi les écrivains les plus illustres : E.M. Forster, Orwell, et bien sûr Kipling, le plus conservateur.

The Last Post est un mini-feuilleton britannique (6 épisodes) créé par Peter Moffat, réalisé par Miranda Bowen et Jonny Campbell et diffusé sur BBC One fin 2017. Il est interprété notamment par : Jessie Buckley, Jeremy Neumark Jones, Jessica Raine, Ben Miles, Stephen Campbell-Moore, Amanda Drew, Chris Reilly, Richard Dillane, Essie Davis, Ayman Abdouchi, Kal Naga,…

Votre commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l’aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Photo Google

Vous commentez à l’aide de votre compte Google. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l’aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l’aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

Connexion à %s