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Qu’attendre du ciel ?

 

C’était en juillet 1969, il y a une éternité. Neil Armstrong foulait le sol lunaire. Nous étions rivés à nos écrans de télévisions, retenant nos respirations. Nous assistions à la découverte de l’Amérique par Christophe Colomb, en direct. Espoir et anxiété . Le vaisseau Apollo disparaissait derrière la Lune, coupure des transmissions, longues minutes d’attente, puis il réapparaissait, soulagement, le LEM se détachait, angoisse de l’alunissage… tout se passait à merveille… un bonheur, la communion planétaire.

QU'ATTENDRE DU CIEL ?

À l’époque, l’espace offrait une immensité à conquérir, une immensité vierge mais pleine de rêves, de projets absurdes, de plans sur la comète. Nous étions innocents. Kennedy avait fixé l’objectif : la Lune. Quel homme politique, aujourd’hui, se ferait élire sur cette promesse folle : je vous donnerai la Lune ? Qui aurait cette folie ?

La Lune a été atteinte, une fois, deux fois, quatre fois et puis plus rien. Vînt la crise. La succession des crises, la crise à n’en plus finir. Les budgets étranglés, les fins de mois impossibles, le rêve dissous. De temps en temps une Philae vient nous rappeler la légende mais l’Espace a changé. Ce n’est plus l’Espace des découvertes mais l’Espace des dangers. Echec successifs des expéditions martiennes, indifférence lors des succès, on mesure les coûts, les limites, les dangers. À l’enthousiasme des années 70, qui sont aussi celles de la contre-culture, de la libération sexuelle et des droits civiques, s’est substitué le repli sur soi, l’inquiétude généralisée, une mentalité de petits vieux.

Désengagement général, trouille planétaire, qu’est-ce qui va encore nous tomber dessus ? De l’Espace ou d’ailleurs… Là où il y avait des étoiles avec du noir autour, il ne reste que du noir, partout, avec des étoiles perdues au milieu.

Les séries, qui ne sont guère plus que le baromètre de la situation, nous racontent cet effondrement par le menu…

 

Under the Dome

QU'ATTENDRE DU CIEL ?

The Dome, adapté d’un ouvrage Stephen King, propose un scénario symétrique, lui aussi inspiré de Lost : un dôme transparent tombe soudainement sur une petite ville, Chester’s Mill, et l’isole du reste du monde. Huis clos étendu à l’échelle d’une bourgade avec tout ce que cela propose de tensions, de combinaisons entre les personnages et de secrets à révéler au compte-goutte.

Le Dome est évidemment intelligent. Il comprend et réagit aux paroles et aux actes de ceux qu’il détient. Dieu a pris la forme d’une bulle. Il punit les méchants, récompense les bons, mais jamais jusqu’à les laisser s’échapper. Il les observe. La petite ville est devenue une émission de télé-réalité à spectateur unique. Une version démultipliée de Secret Story.

Voilà pour la version profane moderne, mais, plus avant, à quelle définition semble répondre une population choisie par la divinité pour entretenir avec elle un dialogue singulier si ce n’est celle de “ peuple élu ” ? Isolée du monde, soumise aux appréciations, aux punitions et aux récompenses de la divinité, la population de Chester’s Mill incarne assurément le peuple d’Israël. Les choix d’élus, parmi elle, souvent au grand étonnement des autres, pour accéder aux mystères du Dôme et en préserver la perpétuation rejoue les actes des prophètes. Dès lors, tout acte, toute parole devient exemplaire. Sa portée dépasse les limites du Dôme. Un jour, lorsque le Dôme aura disparu et en attendant son retour, on relira l’histoire de ce peuple, telle que l’a voulue Dieu.

QU'ATTENDRE DU CIEL ?

Comme le peuple d’Israël des origines, la population, prise dans son ensemble, se comporte comme une populace inaccessible à l’esprit de solidarité et encore moins à la foi envers le vrai Dieu. C’est l’épisode du Veau d’Or étendu au gré des scènes de pillage, de marché noir et de corruption. Les autorités locales sont débordées, la loi est dévoyée. Seule une poigne ferme, digne d’un Moïse, évite le retour à la barbarie.

QU'ATTENDRE DU CIEL ?

Les personnages principaux sont très vite exposés. Au moins évite-t-on le goutte-à-goutte façon Lost et il ne faut pas patienter très longtemps avant de découvrir les secrets des uns et des autres : Dale Barbara, le héros solitaire a un meurtre sur la conscience, Big Jim, le maire, est un fasciste corrompu, son fils est atteint de graves troubles mentaux, Julia, la jolie journaliste rousse a été précédemment virée pour tricherie, L’ex du héros le fait chanter, La mère de cet ex a une sérieuse revanche à prendre sur toute la communauté, Norrie, la fille du couple d’homosexuelles est une caricature d’adolescente égoïste… Bref, tous les innocents sont coupables, comme chez Hitchcock mais à la différence du cinéma de cet excellent catholique, le Dôme de Stephen King offre à chacun la possibilité d’une rédemption. Après tout, les compagnons de Jésus étaient-ils exemplaires avant de rencontrer le Seigneur ?

 

Extant

QU'ATTENDRE DU CIEL ?

Que dire à présent d’un feuilleton qui accumule pêle-mêle extra-terrestres, androïdes, histoires de familles, hallucinations, complots, revenants et zombies ? Les bras en tombent. On se trouve balloté entre l’espoir d’une fiction spatiale, la familiarité d’un nouveau complot au sein des hautes sphères et la lassitude d’une scène de petit-déjeuner en famille. Tenons-nous en donc pour l’instant au programme énoncé à l’orée de chaque épisode :

“ It’s a story about Earth

a story about family

a story about surviving ”

(C’est une histoire au sujet de la terre, une histoire au sujet de la famille, une histoire au sujet de la survie)

QU'ATTENDRE DU CIEL ?

Rarement série n’aura annoncé avec une telle candeur le programme de son échec. Précédée des réputations flatteuses de son producteur, Steven Spielberg, et de son actrice principale, Dale Berry, Extant promettait pourtant une histoire de science-fiction dotée d’atouts. Les moyens étaient à la hauteur : capsule spatiale, membres bioniques, androïdes, visualisations 3D, écrans transparents, entités extra-terrestres indéfinissables, la compilation de ce que l’on fait désormais dans le genre. Est-ce suffisant ? Bien évidemment pas. Est-ce nécessaire ? Vraisemblablement pas à en juger par les moyens infiniment plus modestes d’une série telle qu’Akta Människor, par exemple. Ce qui aurait été nécessaire et suffisant, en revanche, aurait été de ne raconter qu’une seule histoire à la fois. Pas trois.

QU'ATTENDRE DU CIEL ?

Molly est une astronaute revenue d’une lointaine mission de 13 mois en solitaire au cours de laquelle elle vécut une étrange hallucination. Son mari dirige le laboratoire qui a crée le premier androïde, un petit garçon qu’ils ont, du coup, adopté comme le leur. Quelques temps après son retour sur Terre, Molly apprend qu’elle est enceinte et ceci depuis son séjour spatial, chose pour le moins inconcevable, à moins, bien sûr que l’hallucination n’en ait pas été une.

Une grande part de la fiction traite ainsi des relations entre des parents et un enfant un peu différent des autres qu’il s’agit de faire accepter par les autres. L’argumentation politiquement correcte sur la différence est mise à contribution. Elle traite également d’une variante de “ gestation pour autrui ”, l’autrui étant extra-terrestre. Cas de figure connu depuis Alien. Ici, la “ progéniture ” ayant été extirpée chirurgicalement de la mère et mise en couveuse, la mère en vient rapidement à réclamer son enfant, comme toute mère à laquelle on aurait arraché son bébé. Décrit de façon aussi minimale, j’imagine que ce synopsis laisse pantois…

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L’histoire “ familiale ” rapidement brossée, j’en viens à la deuxième dimension : le complot. Retour sur terre, dans une société nord-américaine dont la paranoïa n’est pas le moindre charme. Bien évidemment, au sein de la NASA (rebaptisée ISEA), il existe un complot, piloté à distance par un richissime industriel qui contrôle en sous-main les missions spatiales d’exploration minière, dans le seul but de retrouver la substance extra-terrestre qui lui assure la survie.

Ce qui nous amène droit au troisième sujet : la survie. L’entité qui a grandi dans le ventre de Molly est bien la plus formidable menace que puisse affronter les êtres humains. Elle les subjugue aux moyens d’hallucinations et prend possession d’eux. Elle est l’avant-garde d’une invasion massive qui menace à court terme l’humanité entière. Encore un peu et l’humanité sera annihilée.

Tous les poncifs de la Série B sont donc au rendez-vous.

Cependant, comme parfois avec les séries B, celle-ci esquive l’opprobre qui pèse sur cette catégorie à la faveur de ses propres excès. Passées les fautes de goût, de cohérence, de constance, de rigueur, la démesure à laquelle elle cède produit un nouveau discours, intentionnel ou pas. Non un discours au second degré, pour satisfaire un public trop malin, mais bien au premier, en toute candeur. Pour user d’une image zoologique, l’histoire se réduit peu à peu à une mue, à la fois sèche et transparente, tandis que s’en extrait un nouveau récit, bien vivace, lui, mais beaucoup plus ambigu.

La figure la plus exemplaire, car la plus disproportionnée, est celle de l’héroïne, Molly, dont la fibre maternelle est à ce point exacerbée qu’elle adopte comme son fils le petit garçon androïde fabriqué dans le laboratoire de son mari, en un étonnant renversement des rôles biologiques. Bien plus, elle accepte ensuite le fruit de son viol par une entité extra-terrestre et déploie toute son énergie à protéger un être qui n’a au mieux qu’une moitié d’humain, la part qu’il a hérité d’elle. Outre la naïveté de croire que les extra-terrestres pratiquent la procréation sexuée, cette mère démesurée choisit son enfant contre le sort de l’humanité puisque sa progéniture n’est que l’avant-garde de l’invasion.

Autre illustration de cette démesure, mais sur son versant criminel : Sparks, le patron des missions spatiales – donc de Molly-, et sa femme, sont victimes d’hallucinations produites par le monstre mi extra-terrestre mi-humain. Ils revoient leur fille, spationaute sacrifiée par le père au cours d’une mission spatiale infestée par les extra-terrestres. Elle leur revient enfant. Ils savent pertinemment qu’il ne s’agit que de mirages mais rien n’y fait. Ils laissent tuer ou tuent eux-même des innocents pour nourrir le monstre car tel est le prix qu’il réclame pour perpétuer leurs illusions. L’amour parental est une psychose.

extant

Extant traite donc, une fois de plus dans l’histoire des séries TV américaines, de la famille. Mais la démesure engendre l’inversion et l’argument se retourne comme un gant. Le lien biologique qui soude une famille a muté, il transgresse ici toute loi, toute conscience, toute raison, toute morale. L’amour est devenu une monstruosité. Le monstre enfanté par la spationaute violée dans l’espace n’est pas ce truc bizarroïde qui se repaît d’êtres humains, c’est l’amour qu’elle porte à cette horreur. Quant aux crimes du couple Sparks, désespéré par la perte de son enfant, ils sont d’autant plus terribles que tous les deux savent pertinemment que la petite fille qu’ils voient, à laquelle ils parlent et avec laquelle ils jouent, n’est qu’une image, perceptibles par eux seuls. Pourtant, à leurs yeux, cette seule jouissance suffit à justifier leurs meurtres. Charles Manson n’a pas fait pire.

Le programme d’Extant se brouille donc très tôt et la série finit par dire le contraire de ce qu’elle avait annoncé. Une histoire sur la famille ? Oui, bien sûr, mais sous l’angle de la monstruosité de l’amour parental, de l’antagonisme entre famille et société et de la dangerosité des enfants. Une histoire sur la survie ? Certes, mais dans sa perception la plus pathologique : survivre, c’est liquider les autres pour jouir de ses propres hallucinations. Une histoire sur la Terre ? Il en est assez peu question, à vrai dire, mais on sent chacun prêt à tout pour échapper à la condition humaine.

 

Pygmalion plutôt que Prométhée

Revenons aux enfants, car il y en a deux dans Extant : un petit androïde et un monstre mi-humain mi extra-terrestre. Le premier a été produit par la main de l’homme et miraculeusement, se met à évoluer seul puis à faire preuve d’une conscience allant jusqu’au sacrifice de soi, le second est né de la chair même d’une femme et d’un monstre, il tient (hélas) de l’un et de l’autre, je devrais dire de l’un multiplié par l’autre.

 

QU'ATTENDRE DU CIEL ?

Ces deux garnements rappellent deux légendes cousines : celle de Prométhée et celle de Pygmalion. Dans le premier cas, un être est crée de la glaise primordiale, dans le second, c’est une statue qui prend vie. Le premier rivalise avec les Dieux, comme par la suite Frankenstein ou le rabbin du Golem. Dans Extant aussi le monstre échappe à son créateur (en l’occurrence sa créatrice) et sème la catastrophe.

QU'ATTENDRE DU CIEL ?

Le petit androïde de Extant se rapproche davantage du Rossignol de l’Empereur de Chine ou de La princesse et le porcher, de Andersen. C’est la filière Pygmalion. Là aussi, l’imitation trouble assez les personnages pour les faire non confondre les imitations avec vraies créatures mais les y préférer. Ce n’est qu’un moment d’égarement, qui suffit à faire un conte, avant de comprendre que l’imitation, c’est à dire l’image, ne peut se substituer au réel.

 

Extant est une série télévisée américaine créée par Mickey Fisher, produite par Steven Spielberg, diffusée en 2014 aux USA et au Canada. Elle est interprétée par Halle Berry, Goran Višnjić, Camryn Manheim, Hiroyuki Sanada, Pierce Gagnon, Grace Gummer, Michael O’Neill

Under the Dome est un feuilleton télévisé américain écrit pat Brian K. Vaughan à partir du roman homonyne de Stephen King, et interprété notamment par Mike Vogel, Rachelle Lefèvre, Alexander Koch, Colin Ford, Mackenzie Lintz, Dean Norris, Eddie Cahill, Natalie Martinez…

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