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Le temps des secrets

 

LE TEMPS DES SECRETS

Le tout premier plan de The Honourable Woman montre des persiennes entrouvertes oscillant paresseusement sur une ville moyen-orientale hérissée de paraboles.

Fondu au noir, le brouhaha de la foule se poursuit et s’achève par des cris de bébé. Cela dure 20 secondes. Un titre nous renvoie ensuite 29 ans en arrière.

Vient une scène dans un grand restaurant où déjeunent deux enfants et leur père. Tandis que le restaurant se transforme en scène de meurtre et que le père se fait poignarder par un serveur, une voix énonce très calmement :

“ À qui faire confiance ? Comment savoir ? Derrière leur apparence, ce qu’ils disent, ce qu’ils font ? Comment ?

Nous avons tous des secrets. Nous mentons tous pour les protéger des autres et de nous-mêmes. Mais parfois, rarement, il se passe quelque-chose qui ne nous laisse d’autre choix que de les révéler pour montrer au monde qui vous êtes vraiment, votre identité secrète.

La voix est celle de la petite fille devenue femme, devenue “ l’honourable woman ” du titre, anoblie par la Reine, et dirigeante de la puissante fondation Stein chargée de développer les territoires palestiniens et d’oeuvrer à la paix au Moyen-Orient.

Cette femme partage un secret avec une autre, avec laquelle elle a été prise en otage en Palestine et qui loge désormais au domicile de son frère. Qui est cette femme ? Quel secret les lie ? Ce secret est la source d’énergie de la série, sa pile atomique, avec ce que cela implique de déflagration possible. De mystérieux réseaux se mettent en branle, les services secrets de divers pays, avec leurs cohortes de tueurs et de faux masques.

LE TEMPS DES SECRETS

Il s’agit donc d’un secret.

Il n’y a secret que s’il y a une vérité à cacher ou, disons plutôt, à mettre de côté, à séparer – comme la racine latine le suggère – du savoir des autres. Il y a une condition : que le détenteur du secret croie en la vérité de ce qu’il masque, et une conséquence : le pouvoir qu’il détient dès lors sur ceux qui ignorent cette vérité. Mais tout cela peut se retourner comme un gant. Au cours de l’épisode 5, un personnage résume ce qu’il en est vraiment : “ You don’t own the secret, it owns you ” (Vous ne possédez pas le secret, il vous possède). On pourrait en dire autant du pouvoir.

The Honourable Woman, tout comme The Americans, l’autre référence actuelle en matière d’espionnage, sondent le sujet avec une notable acuité. Lorsque l’on repense aux chefs d’oeuvre du genre, L’Espion qui venait du froid, La Maison Russie ou The Ipcress File, pour ne citer qu’eux, on se souvient de stratégies labyrinthiques qui, au fond, nous ramenaient toujours à la question de la loyauté. Trahisons, complots, pièges, agents double ou triples, le monde dépeint était un monde sans états d’âme, voire sans âme du tout que l’on pouvait déchiffrer comme une partie d’échecs.

Les séries nous ont redonné des êtres de chair et de sang, aimants et souffrants, distincts, en tant qu’individus, des puissances occultes qui les emploient. L’admirable Spooks (ex MI-5) nous gratifia pendant dix saisons de ces parfaits petits soldats de la guerre souterraine, fonctionnaires loyaux et efficaces mais meurtris par la violence de leur métier et las d’avoir à régler les conséquences de décisions politiques irréfléchies. Jusqu’à, à un moment donné, préférer la loyauté envers un collègue à celle due à l’État. Sur l’échiquier, le pion se rebiffait et tout cela se terminait en désastre humain, avec toute l’émotion que les britanniques savent distiller sans grandiloquence.

 

Le temps des secrets

The Americans nous ramène aux tristes années Reagan, derniers feux de la guerre froide. La tension est permanente. Formellement, la série use d’une écriture assez conventionnelle, déroulant deux histoires parallèles, d’un côté celle d’agents russes implantés sous couverture aux USA, de l’autre, celle d’un agent du contre-espionnage américain chargé de traquer les agents russes, justement, et accidentellement voisin des premiers. Chaque épisode se fonde sur un suspens et le scénario veille à ce qu’aucun des deux camps ne l’emporte significativement. La plupart du temps, il s’agit d’une mission que les agents soviétiques doivent accomplir, des menaces qui pèsent sur eux et des obstacles qu’ils rencontrent. Mais là où cette série rejoint la vision plus personnalisée dont je parlais, c’est quand ce que les personnages sont contraints de faire les atteint dans leur psychologie, leur vie intime, leurs relations affectives ou amicales. En bons soldats, ils sont totalement convaincu d’être du bon côté de la barricade et ils s’endurcissent au fil des épreuves. Leur secret, la vérité qu’ils cachent aux autres et qui les soude n’est pas seulement leur identité réelle mais l’idéal communiste lui-même. Cependant, il suffit d’un léger écart psychologique au sein du couple, le mari plus souple, la femme plus rigide, pour toucher plus profond et dépeindre des sentiments plus nuancés. Les personnages souffrent, se débattent. In fine, ils s’en sortiront grâce à leur énergie, leur courage et leur patriotisme. Mais… il y a un “ mais ” quelque part, on ne sait trop où. Ce couple créé de toutes pièces par le KGB s’aime sans s’être aimé, ses enfants sont authentiquement américains et sont les premiers trompés par la comédie qu’ils jouent au monde, le mari est séduit par le mode de vie américain, il exprime ses réticences à user de violence,… bientôt, un jour, la façade se fêlera. Comme elle s’est brutalement effondrée pour l’agent américain, totalement séduit par l’espionne russe qu’il croît avoir retournée. On le sait, on attend. Dans cette série, donc, peu de stratégies alambiquées, chacun est à sa place et y reste, mais l’on devine une lente corrosion des êtres causée par l’écart qui se creuse, insensiblement, entre leur secret et leur vie.

LE TEMPS DES SECRETS

Cela n’est pas le cas dans The Honourable Woman, où les individus sont broyés par des puissances supérieures, sans rien pouvoir y faire. La guerre secrète n’est qu’une mécanique à détruire les hommes. Le conflit israélo-palestinien, cette guerre qui pourrit la vie des nations depuis plus d’un demi-siècle, n’a pas de vainqueurs, seulement des vaincus. Quels que soient leur qualités personnelles, les personnages n’y peuvent rien. Le secret est partout, comme un poison qui ronge le monde en guerre et chaque personnage de l’intérieur. Il s’agit, entre ces deux séries, d’une différence idéologique évidente mais cette différence s’exprime aussi esthétiquement. Autant The Americans se glisse-t-elle dans les pantoufles de la fiction télévisée standard comme ses héros dans celles d’américains standards, autant The Honourable Woman vise-t-elle un autre registre, celui de la tragédie. Cela passe par un certain type d’histoire et de personnages, certes, mais d’abord par un cadre particulier.

Je ne parle pas du décor, sur lequel on pourra revenir, je parle de la manière que l’on peut avoir de découper dans ce décor pour y situer le personnage. Lui donner, ou pas, de la perspective, le grandir ou le réduire, l’isoler ou le fondre, toutes choses qui sont à prendre au sens physique comme au sens moral du terme. Par ses cadres admirables, posés comme de toute éternité, The Honourable Woman prétend à la tragédie classique. En extrayant, comme il le fait, les personnages de la multitude, il leur confère l’exemplarité des figures tragiques.

LE TEMPS DES SECRETS

Nous sommes loin de la veine réaliste promue par les fleurons de la production américaine. Ici, il ne s’agit pas de nous faire croire à la véracité des faits, de jouer d’un effet de vérité, caméras à l’épaule journalistiques à l’appui.

Bien sûr, les personnages n’y sont pas communs. Leurs sanglants règlements de compte familiaux secouent les empires. Martyrs, traîtres, saints, ils sont d’un bloc, tout entiers taillés dans une seule veine morale. Ils s’opposent deux à deux, comme le requièrent les canons scénaristiques : la sainte prête au sacrifice pour la paix entre les peuples face à un frère disponible aux compromissions, la traîtresse portée par une cause supérieure face à la froide carriériste, …

Le secret sur lequel se fonde l’histoire est celui qui lie les deux principaux personnages féminins. C’est le secret d’un viol. C’est le fruit de celui-ci, le fils de l’une d’elles, qu’au cours des dernières séquences, elles s’acharneront à sauver. Au prix de la vie de l’autre.

thehonourablewoman

Le viol aurait été connu de tous, rien ne se passait. Mais il est resté secret et ceux qui en ont profité s’en sont fait une arme. Le secret qui protégeait le pouvoir de “ l’honourable woman ” est devenu le piège qui s’est refermé sur ses détentrices. “ You don’t own the secret, it owns you ”.

Au bout du compte, cette tragédie ayant poussé chacun à se dévoiler et aller au bout de ce qu’il est, il ne reste du décor qu’un champ de ruines. Au nom de quoi ? De rien. Les haines antiques sont inextinguibles, elles finissent par n’avoir plus de raison d’être ni de fondements.

LE TEMPS DES SECRETS

Reste le spectateur et de sa relation au secret. Hitchcock en avait magnifiquement joué dans Vertigo en dévoilant le complot au deuxième tiers de son film et en relançant le suspens par un simple déplacement du spectateur par rapport au récit. Dans The Americans, la chose est entendue dès le premier épisode. Nous partageons avec les Jennings le secret de leur identité réelle. Nous sommes donc placés “ de leur côté ”, nous partageons leurs angoisses et craignions pour leur sort. The Honourable woman met beaucoup plus de temps à nous mettre dans la confidence. Il faut attendre le dernier quart du 4ème épisode. D’observateur ignorant, nous devenons spectateur initié. Ce qui, contrairement à l’exemple de Vertigo, ne nous amène à pas grand-chose, sinon à nous interroger sur la nécessité du secret. Comme si, effectivement, le secret était devenu plus puissant que ceux qui le couvaient et, s’affranchissant, imposait à tous sa loi absurde.

 

The Honourable Woman est une série écrite par Hugo Blick pour la BBC et SundanceTV en 2014. Elle est interprétée notamment par Maggie Gyllenhaal, Andrew Buchan, Lubna Azabal, Stephen Rea, Janet McTeer, Lindsay Duncan, Eve Best…

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