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4 mètres 28

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4 mètres 28, telle est la distance entre la fiction et la réalité, mesurée au décamètre, ce soir d’octobre où j’assistais au 4ème épisode de la deuxième saison de Bosch sur mon ordinateur tout en surveillant du coin de l’oeil Enquête d’action, sur la chaîne W9 de mon poste de télévision. Jamais que n’aurais imaginé que soit aussi grand l’écart entre les aventures de l’inspecteur de Michael Connelly et un reportage de journalistes ‟ embarqués ” dans une unité de police. J’aurais dit 3 mètres. On croit toujours qu’entre la réalité et la fiction, il y a des kilomètres : une façon de tout romancer, des dialogues bien écrits, des répliques qui claquent, du maquillage et de belles robes, du whisky, des éclairages quasi-expressionnistes, des séductrices vénéneuses et des gars désabusés, et peut-être même beaucoup plus.

On se trompe. Il y a guère plus de 4 mètres 28. En ce qui me concerne, du moins. Je suis bien conscient que d’autres trouveront des chiffres différents. Chacun ses écarts. Et puis j’imagine que ça doit aussi dépendre des jours et de l’humeur.

Ce qui fait que mes 4 mètres 28 ne seront jamais abolis, mais seulement peut-être diminués, c’est que le paradoxe de Zénon s’applique à aussi à l’art. Achille en pleine course, nous explique Zénon, ne pourra jamais rattraper une tortue marchant devant lui, car il devra d’abord atteindre le point de départ de cette dernière. Or, quand il aura atteint ce point, la tortue aura avancé ; il lui faudra alors atteindre sa nouvelle position, et lorsqu’il l’aura atteinte, la tortue aura de nouveau avancé, etc. La tortue sera donc toujours en tête. Il en est de même pour la fiction et la réalité.

La fiction a toujours une longueur d’avance et la réalité a beau cavaler, elle ne rattrape jamais ce qui n’est, quasiment par définition, pas rattrapable. Trop monotone et répétitif, suant de banalité, porté par une voix off bitée à la trancheuse, le documentaire d’Enquête Action ne franchira jamais les 4 mètres 28 qui le sépare de notre désir de fiction. Aucun de ces hymnes pathétiques aux forces de l’ordre ne courra assez vite pour entrevoir l’ombre de la semelle de The Wire. Car la tortue-luth de David Simon, un pied dans la Théogonie, l’autre déjà dans l‘anthropologie urbaine, enjambe les générations. Tout comme le Bosch de Michael Connelly, encore grisé du souvenir de Laura, garde son demi-siècle d’avance sur toutes les perquisitions à l’aube avec porte défoncée et visages floutés. Ce qui donne l’avantage à la tortue sur Achille, c’est ce qui pourtant semblerait être son handicap : elle porte sa maison sur son dos. Sa maison, en terme de fiction, c’est l‘ensemble des mythes et des légendes dans lequel nous habitons tous.

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Achille ne parviendra jamais à rattraper une tortue qui est à la fois le passé et le présent. L’immémorial ressuscité à la faveur de l’art, l’art de raconter ou de peindre, comme on le voudra. ‟ Et voici, écrivait Proust, que le monde (qui n’a pas été créé une fois, mais aussi souvent qu’un artiste original est survenu) nous apparaît entièrement différent de l’ancien, mais parfaitement clair. Des femmes passent dans la rue, différentes de celles d’autrefois puisque que ce sont des Renoir, ces Renoir où nous nous refusions jadis à voir des femmes. Les voitures aussi sont des Renoir, et l’eau, et le ciel […] ”1 Ce sont bien évidemment les mêmes femmes, les mêmes rues, les mêmes voitures, les mêmes rivières mais rejouées, à la fois semblables et renouvelées et, de ce fait, redécouvertes. La distance est là, entre la reconnaissance immédiate et la nouvelle lumière qui révèle les êtres et les choses.

En dépit de tous leurs efforts pour spectaculariser leurs récits indigents, les multiples documentaires-fiction à la Enquête d’action, Chroniques criminelles, Non élucidé, Appels d’urgence, Crimes, Faites entrer l’accusé, etc.. ne se hissent que guère qu’au niveau du Nouveau Détective d’aujourd’hui, fils indigne du Détective d’autrefois, le magazine de faits-divers créé par Gaston Gallimard et qui, il ne faut pas l’oublier, accueillit Kessel, Pierre Mac Orlan, Georges Simenon, Francis Carco, Paul Morand ou Jean Cocteau.  ‟ Je remercie Le Nouveau Détective de nous montrer la réalité du monde dans lequel on vit. ” écrivit un jour un naïf à son magazine préféré. C’est exactement l’illusion dont nous ne voulons pas.

Revenons donc à notre sujet, l’excellente série Bosch dont la deuxième saison, certes moins fouillée que la première, retrouve le charme du film noir, tel que nous l’avions laissé, il y a un bon demi-siècle. Mais tel aussi que James Ellroy ou Michael Connelly ont su, de nos jours, l’actualiser. On se love dans Bosch comme dans une histoire que l’on connaît par cœur mais qu’on frémit d’entendre raconter à nouveau, avec d’autres voix, d’autres couleurs, d’autres personnages.

C’est la nuit, dans une ville sans fin. Los Angeles. La ville du Dalhia Noir. Un meurtre a lieu sur une petite aire de stationnement, à la sortie d’un virage. L’histoire débute comme elle doit commencer.

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La suite, comme je le disais, on la connaît et on s’y reconnaît. Un inspecteur solitaire, une famille décomposée, une femme vénéneuse, Miles Davis, des politiciens ambitieux, des ratés cupides, des bars à prostituées… il suffit de suivre le fil de l’onde.

La douleur

Comme souvent chez Connelly, plusieurs lignes narratives se côtoient avant de se réunir en une seule, de façon très classique. Cette fois, en cours de saison, un évènement tragique survient dont l’impact redistribue tout le récit. Un jeune policier, infiltré dans un gang de policiers corrompus, est démasqué et assassiné. Il est le fils du chef de la police.

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La mort du jeune homme va déchirer le récit d’un cri de douleur. Dans un monde où d’ordinaire, on meurt sans que cela suscite de grands épanchements, la souffrance des deux parents ouvre brutalement le domaine jusqu’alors clos des émotions. On s’extrait du film noir et des dialogues « hard-boiled », ce sont une mère et un père blessés qui s’effondrent, pleurent, crient, se révoltent contre l’inacceptable.

Un peu plus tard, les larmes épuisées, ce sera l’un contre l’autre, les accusations, le rejet, la froideur, le divorce. Inévitable et stupide.

Sans qu’on l’imagine encore, cet éclat va amener la résolution de l’histoire, comme un coup de lancette expurgerait le pus de la blessure et ouvrirait la voie à la guérison. Il arrive si peu souvent, qu’on parvienne jusque là, jusqu’à cette authenticité des sentiments qu’il était impossible de clore cet article sans évoquer cette béance dans le registre usuel de la télévision.

Note :

1 In Le côté de Guermantes

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