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Achille et la tortue (suite)

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Berlin Station est, elle-aussi, une histoire que l’on reconnaît, au sens où l’on reconnaît un vieil ami, un proche que l’on n’a pas vu depuis longtemps. On retrouve inchangés ses expressions, ses gestes, sa façon d’être et on poursuit la conversation comme si les années n’avaient rien séparé.

Berlin est le décor de la Guerre Froide par excellence. L’espion qui venait du froid, Berlin Express, Le Secret du rapport Quiller et tant d’autres films ont inscrit dans nos mémoires ces lieux gris et transis qui camouflent si bien les opérations secrètes.

Ici, il s’agit non pas de conflits entre services secrets mais du problème posé par un ‟ lanceur d’alerte ”, façon Snowdon ou Assange, qui révèle publiquement les identités et les manœuvres de la station de la CIA à Berlin. J’aurais écrit cet article avant les élections présidentielles aux USA, le ton en aurait été différent, le rôle joué par Wikileaks ayant été celui qu’il a été au cours des derniers mois. À sa façon, d’ailleurs Berlin Station ne dresse pas un portrait très flatteur de ces trublions qui révèlent ce que les Etats complotent contre leurs populations.

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Sans vouloir en révéler trop (la série donne les clefs assez rapidement), on peut dire que Berlin Station joue sur deux niveaux. D’une part elle botte en touche en réduisant le scandale des révélations publiques à une affaire interne à la CIA, de l’autre elle désigne clairement la possibilité de manipulation des lanceurs d’alerte par des services gouvernementaux. Or désormais, on en sait assez sur le jeu de la Russie à l’encontre des USA pour n’en point douter.

On peut reprendre ici la question de la distance entre la réalité et la fiction, telle que j’en parlais un peu plus tôt, en s’appuyant cette fois sur les dernières élections aux Etats-Unis, le rôle joué par Wikileaks et le directeur du FBI d’un côté et de l’autre sur une série telle que Berlin Station. La concomitance est flagrante.

Quoiqu’il en soit, le charme de Berlin Station ne réside pas dans ce que cette série peut nous dire du monde moderne mais, au contraire, dans sa capacité à faire ressurgir une histoire passionnante du vieux moule du film d’espionnage. Comme dans Bosch, on retrouve les décors, les personnages, l’écriture propre au genre et pourtant tout semble neuf. La personnalité de l’un des acteurs principaux, Richard Armitage, n’y est pas pour rien. Déjà longuement apprécié dans les saisons 7 à 9 de Spooks, cet acteur anglais sait mieux que tout autre troubler les personnages qu’il incarne. Fragile, hanté par un secret mais totalement déterminé, le Daniel Miller qu’il campe fait ressurgir le Lucas North d’autrefois.

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Ne revenons pas sur le vertige cultivé par les films et séries d’espionnage, la mise en abyme de l’art de la trahison. Berlin Station liquide immédiatement cette possibilité en nous fournissant la coupable dès les premiers épisodes. Ce qui devient l’enjeu, dès lors que l’on sait qui est qui, n’est plus que le frôlement des destins. Le chef aspire à une poste plus haut placé, le traître se suicide lentement en jouissant de sa duplicité, le héros fait son travail sans se laisser happer par le doute. Et, simultanément, en y réfléchissant à deux fois, on finit par croire que le chef ne désire pas tant accéder à l’étage supérieur, qu’il préfèrerait finalement en rester là où il est parvenu, avec une femme à la maison, une maîtresse au bureau et un travail qu’il maîtrise. Le traître est peut-être aussi celui qui ne se venge que de l’incurie de ses employeurs. Quand au héros, il devient sensible qu’il n’avance que pour fuir. La question se déplace. De ‟ qui trahit ? ”, on en vient à ‟ que fuit le héros ? ”

C’est pourquoi, dans cette remarquable série, le double n’est pas le fruit d’un double-jeu mais d’un double-être. C’est un double sans duplicité, un double honnête. D’où l’effet de miroir. Le double n’est pas l’espion, il est dans la perception que nous avons, nous spectateurs, d’un personnage complexe, ambigu, contradictoire. Il pourrait donc être n’importe qui. Et c’est alors que la fiction rejoint la réalité, c’est à dire nous, spectateurs.

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Berlin Station est une série américaine crée par et diffusée sur Epix en 2016. Elle est interprétée notamment par : Richard Armitage, Michelle Forbes, Richard Jenkins, Tamlyn Tomita, Leyland Orser…

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