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Le transhumanisme est-il seulement une mode ? Trop tôt pour le dire. Contemporain de l′anti-spécisme, il forme avec lui les deux faces d′une même monnaie. Sans s′égarer dans les disputes philosophiques ou théologiques, attendons que des fictions nous proposent de le voir en action, rien de tel pour le penser.

La vogue étant également aux dystopies, deux d′entre elles se sont récemment invités dans le flot télévisuel pour remplir cette tâche : l′américaine Altered Carbon et la française Transferts.

Altered Carbon

Altered gélatine

Altered Carbon prend le risque de mettre ses pas dans ceux Blade Runner sans même feindre de s’en démarquer. Un flic solitaire aux prises avec une ville vertigineuse et oppressante, tel est le sujet, aussi vieux que le cinéma noir des années 40. Ridley Scott avait projeté son héros urbain dans un avenir où des androïdes revenaient sur terre pour contrecarrer leur obsolescence programmée. Laeta Kalogridis et Richard K. Morgan, respectivement scénariste d’Altered Carbon et auteur du roman originel, nous propulsent un cran plus loin, dans un monde où ce sont les humains qui récusent leur obsolescence.

Ce qui frappe en premier lieu est la filiation des décors. Blade Runner héritait du Metropolis de Fritz Lang. Dans la lignée des dessins de l′architecte futuriste Sant′Elia, des décors de Otto Hunte pour Metropolis, ou dans celle des dessins d′un Hugh Ferris, le film nous décrivait un prolétariat tassé dans les tréfonds d′une ville dressée toute en hauteur, parcourue de véhicules volants, et où l′élite se réfugiait aux sommets de bâtiments vertigineux. Censé se dérouler en 2019, il n′ajoutait que les pluies acides ininterrompues qui s′abattaient sur les profondeurs, avec ses trottoirs encombrées d’une foule multi-ethnique, ses lieux de perdition et ses gargottes chinoises au milieu des trottoirs. « Blade Runner n′est pas tant le futur d′une ville que le fantôme des rêveries du passé » écrivait Mike Davis * tant Ridley Scott, tout à sa nostalgie du futurisme, ratait la modernité de Los Angeles. L’architecte, Jean Nouvel, admirateur déclaré du film, s′en inspira pourtant **.

Altered c

Altered Carbon reprend ainsi l’imagerie néo-langienne là où le film de 1984 l′avait laissée et se contente la démultiplier à renfort d′images de synthèse. Davantage de tours, davantage de projections géantes, davantage de publicités et d’hologrammes. Les tréfonds humides aux éclairages douteux, eux ne changent pas et si l′architecture des maîtres troque la pyramide maya pour les volutes, les jardins où se congratule l’élite sont les mêmes que ceux où s′ébattait autrefois la jeunesse dorée de Metropolis.

hugh ferris 74Passer ensuite d′une histoire d′androïdes en quête d′un supplément de vie à des humains qui abolissent la mort en transférant leur esprit dans des corps successifs, n′était pas un obstacle infranchissable.

L′histoire débute ainsi : après 250 ans de congélation, Kovacs, un « terroriste » autrefois éliminé, est ressuscité dans une nouvelle « enveloppe ». Bancroft, un oligarque tout puissant, lui offre de gagner sa liberté en résolvant une affaire de meurtre. Plus précisément le sien. Bancroft bénéficie d’un nouveau corps mais, ses données mentales étant téléchargées par intervalles sur un serveur satellisé, il lui manque le souvenir des dix dernières minutes avant sa mort, donc de son meurtrier. Pourtant, une large tache de sang conservée sur un mur atteste encore du crime. Kovacs, sans enthousiasme, accepte la mission.

Altered last

Le charme du récit tient aux confusions d′identités que les changements de corps – « d′enveloppes » – induisent. Celui ou celle auquel ou à laquelle on parle est-il bien celui à qui il ou elle ressemble ? Très vite, le doute vire à la suspicion puis l’ensemble l’histoire se teinte de paranoïa. Qui est finalement qui dans cette histoire ? La quête de Kovacs paraît vite inutile et les exigences de Bancroft dérisoires. L’enjeu est ailleurs, nécessairement. Finit ainsi par s’installer le sentiment de suivre des évènements qui ne sont que les masques successifs du récit.

Une invention, toutefois, au sein de ce qui ne pourrait être qu’une longue citation d’un cinéma passé : celle d′un hôtel-intelligence artificielle, c′est à dire un hôtel dont les chambres, l′ascenseur, les éclairages et même le réceptionniste sont les émanations virtuelles ou matérielles d′une intelligence artificielle. Une des rares trouvailles qui allègent un récit toujours sur le point de s’égarer dans le labyrinthe de ses possibilités.

altered 1

Altered Carbon ne parvient à échapper au double piège de la nostalgie et du labyrinthe que par l’issue la plus facile : le second degré. La cocasserie de certaines situations, les références musicales décalées tout comme l′absurdité des enjeux de l’histoire rattachent ce feuilleton à la lignée des pulp fictions d’autrefois, ces histoires pour adolescents, qu’elles soient policières, fantastiques, d′aventures ou de science-fiction, et que diffusaient des publications à bon marché telles que Weird Tales, Amazing Stories ou Astounding Stories. Format mineur, peut-être, mais qui fit naître l′élite de la science-fiction américaine de l’époque (dont le Philip K. Dick auteur du roman dont fut (trop) librement adapté Blade Runner).

Altered Carbon n′est donc pas à prendre tout à fait au sérieux. Néanmoins, comme tant d′autres récits fantastiques ou de science-fiction issus de la pulp fiction, il ne résiste pas à la tentation mythologique. Bancroft, l’immortel maître de la ville, qui change de corps selon ses besoins, ses deux enfants qui commettent leurs bêtises en prenant l′apparence de leurs parents, ou même seulement son palais au-dessus des nuages n′auraient pas dépareillé sur l′Olympe. Bancroft y aurait fait un Zeus tout à fait acceptable et sa femme une Héra à peine plus retorse que l’originale. Kovacs, qui renaît après des siècles d′inconscience pour accomplir la mission dont l’omnipotent Bancroft le charge, est, lui, digne d′un Heraclès revenu des enfers. C′est cette inspiration mythologique mêlée de second degré qui range d’Altered Carbon du côté d’une culture populaire américaine dont la pulp fiction et les comics furent les véhicules, mais aussi, bien entendu, la télévision.

Altered 3

Transferts

Transfert intro

Transferts relève d′un tout autre registre, beaucoup plus quiet. Aux antipodes des sur-dimensions d’Altered Carbon, ce feuilleton français a le mérite de nous confronter à un futur proche où très peu de choses diffèrent de la vie que nous connaissons, exception faite, justement, des « transferts ».

Transferts opération

La découverte d′une molécule permettant de séparer l′esprit du corps (!) a en effet permis de « greffer » l′esprit d′une personne dans le corps, si possible décédé, d′une autre. La science est bonne fille. Malheureusement, des cas de rejets, semblables à ceux de n’importe quels organes greffés, ont engendré des crises de démence inguérissables. C′est pourquoi les « transferts » thérapeutiques de personnalité ont fini par être interdits. Il sont néanmoins toujours pratiqués secrètement par une équipe scientifique. Si on y ajoute les transferts clandestins, accompagnés de meurtres pour se fournir en corps, le tableau est complet de tout ce qu′une technique produit immanquablement d′avantages, de préjudices et de dérives.

Transfert human market

Circulent ainsi dans la nature les « transférés » légaux, réglementairement tatoués d′un Ω sur l′avant-bras, les illégaux, que traque une brigade spécialisée de la police, la BATI, et les victimes de « contre-transferts », qui ne sont ni plus ni moins que des meurtriers psychotiques. Freud n′a pas inventé tout un vocabulaire pour rien.

Comme dans Altered Carbon, les catholiques sont radicalement opposés à ces réincarnations, thérapeutiques ou pas. On les comprend. À l′opposé, un petit parti idéaliste se bat pour rendre les transferts légaux et subit en retour les brimades et les descentes brutales de la BATI. Dans l’ombre, une mafia prospère, comme partout ailleurs, et corrompt ceux que l’on croyait irréprochables.

Les personnages sont taillés dans la matière classique des feuilletons français, sans trop d′imprévu ni de profondeur. Aucun personnage ne s′élève au-dessus de l′horizon existentiel de la petite bourgeoise française. Le héros lui-même ne fait que subir ce qui lui arrive sans qu’il l’ai vraiment cherché, il ne lui manque que le caddy à pousser, le samedi après-midi, dans les allées de l′hypermarché voisin. Encore une fois, la télévision française fait preuve d′un talent incontestable pour camper des personnages ordinaires.

Transfert banalité

Ce héros, Florian Bassot, le transféré illégal que nous suivons, a été « réincarné » dans le corps de Sylvain Bernard, un policier de la BATI, décédé en mission. Ironie d′un sort particulièrement retors qui l′assigne à pourchasser ceux qui lui ressemblent. Afin de s′adapter progressivement à son nouveau rôle, il feint l′amnésie devant ses collègues. Avec sa femme, qui connaît sa réelle identité, ou avec ses enfants, qui eux ne savent rien, les choses sont tout aussi compliquées.

Cette histoire aurait pu tout simplement être celle d′un amnésique ou, mieux, d′un imposteur feignant l′amnésie. Un Martin Guerre des temps modernes, en quelque sorte, la qualité des dialogues en moins, mais avec, il faut le reconnaître, quelques scènes correctement filmées. Les décors des quartiers européens de Bruxelles européen se prêtent à l′uniformité de verre et de béton que l′on assigne souvent à l′avenir. Il faut attendre quelques épisodes pour que tout cela prenne son rythme, cahin-caha.

Le personnage est plus réussi est une petite fille habitée par l’esprit d’un malfrat pédophile. Outre les qualités de l’actrice, la combinaison des contraires donne une petite peste digne d’un classique de l’horreur. Les scénaristes ont manqué de peu ces audaces qui, au prix d’un peu de vraisemblance, procurent à un récit sa force émotionnelle.

Transfert petite fille

Être transféré n′est pas seulement s′introduire dans le corps d′un autre, tâche déjà ardue, mais c′est aussi assumer sa part sociale, ses relations professionnelles, familiales, amicales, amoureuses, etc. Sur ce plan, Transferts approche la question de l’identité  moins superficiellement qu′Altered Carbon. L′obstacle n′est pas le corps ni même la dissociation du corps et de l′esprit, il est dans la définition même de l′être humain, cet animal sociable.

 

Altered Carbon est un feuilleton américain adapté par Laeta Kalogridis du roman de Richard K. Morgan et diffusé sur Netflix en 2018. Il est interprété notamment par : Joel Kinnaman,  James Purefoy, Martha Higareda, Dichen Lachman, Kristin Lehman, Ato Essandoh, etc.

Transferts est un feuilleton français créé par Claude Scasso et Patrick Benedek et diffusée sur Arte en 2017. Il est interprété notamment par : Arieh Worthalter, Brune Renault, Toinette Laquière, Pili Groyne, Steve Tientcheu, Xavier Lafitte, Zélie Rixhon, etc.

 

Note :

* Dans Au-delà de Blade Runner, Los Angeles et l’imagination du désastre, Editions Allia, 2006.

** … Autres admirateurs déclarés, mais dans le domaine de la mode, Jean-Paul Gaultier (défilé de 2009), Givenchy (1998) ou Ralph Simons (2017). Article du Nouvel Observateur à lire ici.

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