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Si l′élégance tient à une certaine maîtrise de l′ellipse – ce que je crois – alors Counterpart est un feuilleton élégant. Elliptiques, ses personnages le sont et le récit qui les entraîne dans ses circonvolutions l′est tout autant.
L′élégance exonère de fournir des explications. C’est sa première vertu. Les choses sont telles qu′elles sont, ni plus ni moins. Il n’y a jamais à se justifier, ni trop en dire ni trop en montrer. Dans le même genre, celui de l′espionnage, il y eut autrefois Rubicon, honteusement liquidé par des diffuseurs esclaves de l′audience. Rubicon avait ce talent, lui aussi, de dire peu et de laisser aux choses leur profondeur, en tout respect du spectateur.

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Counterpart pose donc une situation telle qu′elle est, à nous de l′accepter ou pas : en 1987, à la suite d′une expérience scientifique Est-Allemande, un passage aurait été créé entre deux réalités et celles-ci auraient commencé à diverger. C′était déjà le cas du temps du Mur, dira-t-on : deux mondes, le capitaliste et le communiste, évoluaient parallèlement. Mais Counterpart imagine que peu de temps avant la chute de ce fameux Mur, au moment où ce monde était sur le point de ne faire plus qu′un, il se serait scindé en deux réalités reliées par un fil. Les gens, les villes, la nature, tout aurait été dupliqué. D’une certaine façon, chaque personne aurait donné naissance à une paire de jumeaux, chacun dans sa réalité, ignorant tout de son autre lui-même. Même père, même mère, même enfance, mêmes amis, mêmes amours mais désormais deux vies différentes dans deux mondes séparés, qui auraient évolué différemment, sans que l’un n’aie conscience de l’autre. Pour des raisons inexpliquées, l′un de ces deux mondes (« L’autre », pour nous) aurait aussitôt été frappé d′une terrible épidémie de grippe qui aurait décimé 7 % de la population mondiale. Il aurait alors accusé son double d′avoir introduit cette épidémie fatale et vivrait depuis dans une obsession hygiéniste.

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Voici pour le cadre. Le héros de l’histoire est Howard Silk, un bureaucrate falot. Il travaille depuis trente ans dans un service de L’ONU basé à Berlin, à un échelon trop subalterne pour comprendre les réelles implications de son travail. Ses journées consistent à traiter des codes dont il ignore la signification et à les échanger avec un inconnu au travers d’une vitre. Howard Silk est du genre introverti, parfaitement honnête et dévoué. Sans doute trop pour gravir les échelons de cette société. Chaque soir, ponctuellement, il rend visite à sa femme, à l′hôpital. Elle a été renversée par une voiture et gît dans le coma depuis 6 semaines. Il lui apporte un petit bouquet de fleurs fraîches et lui fait la lecture. C’est ainsi que l’on aime quand on est cet Howard Silk là.

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Ce que ne sait pas encore Silk est que le service où il travaille contrôle un point de passage avec l′autre réalité. C’est une sorte de Check-point Charlie modernisé. Car si un mur invisible sépare ces deux mondes, des relations secrètes se perpétuent. Une ambassade dans chacun des deux Berlin assure les échanges diplomatiques, des émissaires des deux réalités se croisent sans se voir. Il n’y a que les étages supérieurs à connaitre et gérer ces échanges ultra-confidentiels.
Du fait de la duplication du réel, il existe logiquement un autre Howard Silk (sa « contrepartie ») dans l′autre réalité. Au contraire du premier, ce dernier est un agent de haut niveau qui emprunte régulièrement le passage, notamment pour neutraliser des agents de son propre camp, illégalement infiltrés. De sévères luttes de factions sévissent en effet de l′autre côté qui menacent les relations entre les deux mondes. Le double de Silk est tout ce qu’il n’est pas : arrogant, dur, réactif, il renvoie au premier Silk l’image de ce qu’il serait devenu s’il ne s’était pas contenté de courber l’échine toute sa vie professionnelle durant dans l’espoir d’une maigre promotion.

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Bien évidemment, tout cela a un parfum tout à fait identifiable de Guerre froide. Le Grand Jeu, même goût des pénombres, des clairs obscurs où émergent les personnages avant de retourner à leur nuit. The Americans nous en a rappelé l’envoûtement. Et ce ne sont pas les choix esthétiques des auteurs qui détourneraient de cette référence. Le bâtiment où travaille Howard est d′une architecture des années 40, les bureaux sont à l’ancienne surmontés d’antiques machines à écrire, les plans d′ensemble sur les deux Berlin n′oublient jamais la fameuse Fernsehturm bâtie par la RDA, les décors du passage secret entre les deux réalités sont bétonnés comme un blockhaus et les quelques extérieurs utilisés, comme cette terrasse où Howard joue chaque semaine au jeu de Go, auraient très bien pu figurer dans n′importe quelle adaptation de John Le Carré.

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Cette histoire ne perd ainsi rien du charme des romans d′espionnage d′autrefois et on se prend parfois à penser que l′époque où le monde était deux avaient des qualités aujourd′hui disparues. Au cours d′une scène, d′ailleurs, les responsables des deux bords reconnaissent que la dualité a permis à chaque partie de progresser plus rapidement, chacune effectuant des choix différents et bénéficiant du troc d′informations, voire – on l′imagine – du vol des données techniques ou scientifiques de l’autre.

La série repose sur les épaules de l’émminent J. K. Simmons, qui interprète avec brio les deux Howard Silk, personnages jumeaux au passé commun mais qui ont évolué si différemment qu′ils ne se ressemblent plus que physiquement. Lorsqu′ils n′étaient qu′un, ils ont épousé une Emily qui s′est elle-aussi dédoublée en deux Emily mais l′un a divorcé, l′autre pas. Leurs carrières, leurs rapports aux autres, les circonstances ont peu à peu modelé leurs caractères, chacun à sa façon. Bref, l′acquis a visiblement fini par l′emporter sur l′inné.

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Par un étrange hasard, un article paru ces jours derniers dans Le Nouvel Observateur relate une affaire survenue dans les mêmes années 80, au sujet de triplés et des jumelles, abandonnés par leurs parents à la naissance, confiés à des familles différentes et qui furent les victimes d’une étude particulièrement scandaleuse:
« Dans les années 1950, Viola Bernard, une éminente psychiatre qui conseille l’agence d’adoption Louise-Wise, met en place une politique de séparation des enfants placés. Elle est alors persuadée qu’il est préférable, pour le développement et la construction de leur identité, de séparer les vrais jumeaux. (…) Quand Viola Bernard parle de sa politique à son confrère Peter Neubauer, ce dernier voit là l’opportunité de mener avec des collègues une étude comparative. L’étude rêvée. (…)
Les triplés racontent que dans leur enfance, des « inspecteurs » passaient chez eux les filmer, discuter avec les parents, leur faire passer des tests de QI, etc. Idem pour Elyse Schein et Paula Bernstein (…). Les chercheurs visitaient les familles tous les trois mois la première année, puis tous les six mois jusqu’à l’âge de 3 ans et enfin une fois l’an. » *
Les résultats de cette étude ne furent jamais publiés, en revanche, il arriva que l′un des triplés, surpris de se voir reconnu par tant d′étudiants dans l′université où il venait d′entrer, finisse par comprendre qu′il avait un sosie puis, après l′avoir retrouvé, que ce sosie était son jumeau. Après que l′affaire soit parue dans la presse et qu′un autre garçon se soit manifesté, tous les trois comprirent qu′ils étaient des triplés séparés à la naissance. Ils profitèrent de leur brève notoriété pour figurer dans un film puis ouvrirent un restaurant ensemble avant de finir par se fâcher. Un aventure semblable se conclut plus douloureusement pour deux jumelles, Elyse Schein et Paula Bernstein, blessées d′avoir été si longtemps trompées. Quelle part de l′inné et quelle part de l′acquis étaient intervenues dans leurs vies ? On ne le saura sans doute jamais.

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Counterpart ne peut éviter cette question de l’inné et de l’acquis dans la caractérisation de ses personnages et elle le fait avec d′autant plus de virtuosité qu′il n′y a pas que le seul Howard Silk à se mesurer à son double. Il y a aussi les deux Emily, même si l′une d′elles est dans le coma, et deux ou trois autres personnages dont une violoniste virtuose à laquelle tout le deuxième épisode est consacré. Chaque fois, de façon certes moins fouillée mais toujours précise, l′écart entre les deux versions du même prend le pas sur ce que chacun est en soi. Pour parler plus simplement, ce sont moins les permanences des personnages qui nous interpellent que les différences dues à des vies distantes. En poussant, si les doubles de tous les personnages étaient intervenus, à parts égales, Counterpart aurait pu devenir une série totalement vertigineuse. Mais sans doute, hélas, impossible à suivre.
Il fallait une véritable audace pour renouveler un genre lié à une époque dont les plus jeunes, ceux qui ont toujours connu l′Europe telle qu′elle est devenue, n′ont qu′une idée approximative. Les codes de ces années sont perdus. Pour avoir traversé l′Allemagne de l′Est puis avoir séjourné Prague en 1985, quelques années avant la chute du Mur, je me souviens d′y avoir éprouvé le sentiment d′y reconnaître mon passé. Une réalité que je n′avais pas vécue mais que je reconnaissais. C′est ce que réussit à représenter Counterpart.

Counterpart est un feuilleton créé par Justin Marks et diffusé sur Starz en 2018. Il est interprété notamment par :  J.K. Simmons, Harry Lloyd, Nazanin BoniadiSara SerraioccoOlivia WilliamsNicholas PinnockUlrich Thomsen

Une réflexion sur “Counterpart

  1. Pingback: The city and the city | les carnets de la télévision

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