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Eros et Hestia font de la biochimie

 

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Sous le titre ‟ Les ‟ espions ˮ russes arrêtés aux Etats-Unis des citoyens sans histoires ˮ, on trouve dans Le Monde du 29 juin 2010 cet article : ‟ D’après l’acte d’accusation établi par la Ministère de la Justice, les membres du réseau d’espionnage présumé, surnommés ‟ les illégaux ˮ, avaient pour mission de devenir suffisamment ‟ américanisés ˮ pour pouvoir recueillir des informations sur les Etats-Unis ˮ et ‟ infiltrer les cercles politiques du pays ˮ. Une fois formés par le Service de Renseignement Extérieur russe, le SVR, ‟ les agents secrets se voyaient remettre une fausse identité ˮ. Ils opéraient ensuite par deux, ‟ de telle sorte qu’ils pouvaient se faire passer pour un couple marié ˮ.

Cette affaire a donné la trame de The Americans, une série crée par Joe Weiberg. Celui-ci a cepenant choisi de déplacer l’histoire à la fin de la Guerre froide, sous la présidence de Reagan. Il lui semblait que cette affaire d’espionnage n’aurait pas été crédible de nos jours et qu’elle gagnait en authenticité dans le climat d’anti-communisme de cette époque. Il aurait pu remonter plus tôt, dans les années 50-60 par exemple, au cours desquelles le KGB profita de l’inconsistance de la CIA et du FBI pour mener de brillantes opérations.

Donc, dans The Americans, le KGB crée de toutes pièces un couple et l’expédie aux Etats-Unis sous de fausses identités. Ce sont des ‟ illégaux ˮ. Ils gèrent une agence de voyage. Ils ont deux enfants, un pavillon et une voiture comme toute bonne famille américaine moyenne. Fondus dans le paysage, ils paraissent irréprochables. Sur ce plan, au moins, le KGB peut qu’être satisfait, ressembler à tout le monde n’est pas donné à n’importe qui. Mais le KGB peut se féliciter davantage de leur efficacité et de leur loyauté. Un assassinat, des renseignements à obtenir, des messages à transmettre, une ordre stupide à exécuter ? Ils obéissent au doigt et à l’oeil. Et s’il leur arrive de déborder, c’est sans franchir la ligne rouge. Il faudrait être stupide, d’ailleurs, pour le faire, car ils n’ont vraiment que trois alternatives : l’obéissance stricte, le retour manu militari à Moscou et la balle dans la nuque dans un sous-sol de la Loubianka ou la trahison. Cette dernière est un temps caressée par Tom. Les américains offrent en effet trois millions de dollars et une nouvelle identité aux déserteurs. Les Russes le savent. Ils savent aussi qu’on se fait très bien à la vie américaine, qu’il y a même assez peu de raisons pour que le meilleur communiste n’y succombe pas. D’où leur suspicion obsessionnelle envers leurs agents, suspicion qui provoqua en son temps quelques regrettables exécutions d’agents loyaux. Je me souviens de l’histoire de cet espion russe soumis à un débriefing à Moscou. Lors d’une pause, son interrogateur lui propose un petit trafic d’icônes. L’espion reste indifférent. L’interrogateur en conclut qu’il n’est plus assez russe, qu’il est psychologiquement passé de ‟ l’autre côté ˮ. Il sera exécuté.

Côté américain, le ton est donné dès le premier épisode. Sur ordre de Reagan, la guerre secrète est déclaré aux soviétiques. Parallèlement, le projet ‟ Guerre des étoiles ˮ est lancé et le bouclier anti-missiles occidentale cernera bientôt l’Empire du Mal. On sait maintenant qu’il s’agissait de ruiner l’URSS en la lançant dans une folle course aux armements pendant que le meilleur allié de Reagan, Jean-Paul II, sauvait les âmes dissidentes avec l’argent sale des banques vaticanes. Pour l’instant, en tout cas, les ordres sont de tenir l’ambassade soviétique à l’oeil et de rendre coup pour coup. Hasard extraordinaire, Stan Beeman, la nouvelle recrue du service contre-espionnage du FBI aménage juste en face du couple d’espions soviétiques ! Une chance sur un million, mais ce sont des coïncidences qui arrivent. En bons américains moyens, les Beemans et les pseudo-Jennings se rencontrent et cultivent l’esprit de bon voisinage. Les femmes papotent, les hommes boivent des bières. On attend l’invitation au barbecue. En coulisses, en revanche, la guerre bat son plein. Meurtres, désinformation, documents volés… le quotidien de la Guerre froide.

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La série comme laboratoire

Voilà qui ferait une très classique série d’espionnage mais loin d’être aussi troublante que L’Espion qui venait du froid ou La maison Russie. On en resterait au chapitre de la morale plutôt que du vertige existentiel. Survivre ou pas, croire ou pas, obéir ou pas. Un minimum de raisonnement à froid résout les ambiguïtés. Ce qu’a cherché à creuser Joe Weisberg n’est pas là, la guerre des ombres n’est qu’un cadre. Ce qui l’intéresse – il l’avoue – c’est le couple, le mariage. Qu’est-ce qui fait un couple ? Pourquoi, comment se marie-t-on ? Est-ce que 1+1 font 1 ou 2 ? + se dit-il ‟ plus ˮ ou ‟ avec ˮ ou ‟ à côté ˮ ou ‟ contre ˮ, ‟ contre ˮ ou ‟ tout contre ˮ ? ¨Peut-on faire du + avec du -, c’est à dire de l’amour avec des secrets ? Et les enfants, la famille, à quoi tient-elle ? A cette addition qui n’en est pas une ?

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Avec cette paire d’espions, Joe Weisberg se livre donc à une étude expérimentale du couple. En bon scientifique, il élimine les parasites et choisit des sujets quasi-théoriques, tant les conditions de leur rencontre paraissent radicales. Un peu comme lorsqu’on étudie les forces, en cours de physique, et que l’on élimine les frottements pour ne prendre en compte que la puissance nécessaire à un mouvement. Ces deux personnes, en effet, n’ont jamais voulu se rencontrer. Le KGB les a mis ensemble et a dit : maintenant vous êtes un couple. Phillip et Elisabeth avaient eu leur vie, avant, et d’autres noms, bien sûr. On efface tout, on part de rien. On renverse l’ordre commun, juste pour voir : le foyer vient avant l’amour, Hestia avant Eros. C’est une situation quasi théorique. Un homme + une femme, sans rien d’autre, qu’est ce que ça donne ? Quand et comment se posera la question sexuelle ? Quand et comment se posera celle de l’amour ? On est dans la biochimie expérimentale, personne ne peut savoir comment ça peut tourner.

En vérité, ça ne tourne pas si bien que cela devrait. Certes deux enfants sont nés et, ce faisant, la façade sociale est consolidée. Cependant, avant d’être mari et femme, les deux membres du couple sont officiers du KGB. Leur devoir les astreint à référer à leurs supérieurs de leurs doutes, y compris à l’égard de leur partenaire. Tant qu’il s’agissait de relations de travail, la routine fonctionnait. Madame avait un amant-homme de main, monsieur une maîtresse-informatrice, juste équilibre entre les nécessités affectives et professionnelles. Mais il arrive que des histoires d’amour naissent sur le lieu de travail, y compris au KGB. Ici, le lieu de travail étant le domicile conjugal l’éclosion des sentiments était inévitable. Première hypothèse : l’amour fait partie du travail, c’est un travail.

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Dans le onzième épisode, lors d’un flash-back, Elisabeth se souvient d’une discussion avec le colonel qui l’a formée et protégée. Il lui parle de son chien et lui explique qu’il se sont rencontrés par hasard, qu’il se sont occupés l’un de l’autre chacun à sa façon et que désormais il ne peuvent plus vivre l’un sans l’autre. En un mot : qu’il l’aime. Deuxième hypothèse : l’amour naît d’une habitude. Plus tard, dans le flash-back suivant, il lui raconte que son chien est mort et que, finalement, amour ou pas, on meurt toujours seul. On ne peut se montrer plus clair.

Lorsque le travail est secret, qu’il exige la gestion permanente du secret sous peine de mort, l’équation homme-femme bute sur des sérieuses inconnues. Quel est celui ou celle qui partage ma couche ? Que sait-il de moi, que sais-je de lui ? Amant(e) ou ennemi(e) ? Parce que la fidélité, aussi vieux-jeu puisse-t-on paraître, reste la pierre de touche et qu’il n’y a pas de fidélité sans serment préalable. Phillip, en toute fin de saison, se marie sous une fausse identité avec son informatrice pour mieux la tenir sous sa coupe. Elisabeth, qui interprète en cette occasion le rôle de sa sœur lui demande si leur ‟ union ˮ à eux n’aurait pas été plus solide s’ils s’étaient mariés ? Phillip ne sait pas. Leur loyauté première est envers le KGB. Il n’y a pas de fidélités secondes. Troisième hypothèse : le couple revendique la place prépondérante, avec ou sans succès.

Preuve en est la crise conjugale qui les amène à se séparer. Il devine qu’elle a autrefois signalé ses doutes à la hiérarchie. Il en a écopé un passage à tabac, histoire de vérifier la sincérité de sa foi communiste. L’un et l’autre sont fidèles, certes, mais à ce qu’ils ont été, pas à ce qu’ils sont. Et l’amour qui a fini par naître entre eux est impuissant contre le passé. Quatrième hypothèse : chacun des passés de x et de y est plus fort que le couple xy.

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Pour équilibrer la balance, l’agent Beeman se laisse lui aussi entraîner hors des sentiers du mariage. Sa taupe à l’ambassade soviétique devient un soir sa maîtresse. Sa femme ne tarde pas à s’en apercevoir. Crises conjugales des deux côtés de la rue. Lui qui a longtemps travaillé ‟ sous couverture ˮ, se voit bêtement démasqué pour ne pas avoir respecté les horaires de bureau. Quand à sa maîtresse russe, auquel il a menti, jusqu’à quel point peut-il s’y fier ? Quatrième hypothèse : aucun mensonge ne résiste à un couple et l’inverse est également vrai.

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Sur la paillasse

Dans ses saisons 3 et 4, The Wire tentait de créer un quartier réservé à la vente de la drogue dans Baltimore puis explorait le système scolaire. The Young and the Restless (Les Feux de l’Amour), qui fête ses quarante ans, expérimente l’inachèvement du récit. Desperate Housewife traquait l’idée du bonheur sous quatre versions différentes,…

Telle est l’opportunité qu’offre l’écriture sérielle : non seulement il y est possible développer un récit sur 50 ou 100 heures, mais on peut y travailler expérimentalement, en faire un laboratoire social, psychologique, narratif… Que se passe-t-il si telle ou telle situation se présente ? Comment y réagira tel personnage ou tel autre, telle institution ou tel groupe, compte-tenu de ce qu’ils sont ? La série ne se propose pas comme œuvre achevée, mais comme une construction , un work in progress, pour reprendre la terminologie de l’art contemporain1. Et cela avec la participation active des spectateurs, effet de reconnaissance obligé. Comment réagira tel personnage ou tel groupe à telle situation mais aussi comment moi, individu ou membre de tel groupe, je réagirai à cette situation.

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The Americans est un feuilleton créé par Joe Weisberg, diffusé en 2013 et interprété notamment par Keri Russell et Matthew Rhys, Noah Emmerich, Maximiliano Hernández, Holly Taylor, Annet Mahendru, Alison Wright, Richard Thomas, Margo Martindale, Lev Gorn.

Note

1 Pour les interactions entre la modernité artistique et la télévision, depuis Duchamp, je renvoie aux articles de Jean-Paul Fargier parus dans Turbulences Vidéo ces dernières années : http://www.videoformes-fest.com/turbulences-video-1/

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