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On se rappellera que le Concours Européen de la Chanson 2018 est celui qui aura vu l′Europe se construire et, contradictoirement, un pays non européen l′emporter.

Cette année, une grande partie des chansons étaient interprétées non pas en anglais, comme cela était devenu la norme depuis des années, mais dans la langue du pays candidat. Entendre chanter en slovène ou en hongrois est une opportunité non négligeable. Armand Robin ne l’aurait pas nié. Ce refus de l’uniformisation d’une Europe qui, par facilité, recourt de plus en plus systématiquement à l’anglais, n’est pas neutre. Mais, plus spectaculairement, ce sont les résultats qui ont exprimé l’autonomie des publics. Les clans traditionnels ont volé en éclats, les vieux réflexes ont disparu, les blocs se sont dissous, chacun a pris la liberté de voter pour la chanson à sa convenance et d′abandonner ses alliés traditionnels. Plus de bloc scandinave, plus d′empire à l′Est, plus de stratégie anglo-saxonne, plus de réduit balkanique, l′Europe est devenu un ensemble solidaire de pays libérés des fantômes du passé. Tous les pronostics ont ainsi été déjoués. Tous, sauf un et de taille : la chanson donné pour favorite, celle d′Israël, a gagné *.

Conformément aux traditions du genre, la sélection a reflété une réelle diversité de styles, mélangeant sans accroc bons sentiments (France, Italie), sexy obsolète (Suède, Chypre), effets visuels (Suède, Estonie), romance bêtasse (Espagne), odes néo-barbares (Serbie, Danemark), show millimétré (Norvège, Suède), humour (République Tchèque, Moldavie), affirmation homosexuelle (Irlande), incident (le vol en direct du micro de la chanteuse anglaise), extravagance japonisante et féministe (Israël), succédanés de James Blunt, Björk, Justin Timberlake, etc….

Le succès de Cesár Sampson, le chanteur noir qui représentait l′Autriche a dû modérément enthousiasmer l′Extrême-Droite au gouvernement de son pays. Les déhanchements sexy de Benjamin Ingrosso ont pu paraître en décalage avec un pays aussi politiquement correct que la Suède. La ballade des amours homosexuels de Ryan O’Shaughnessy n’a pas semblé davantage coïncider avec la réputation de la catholique Irlande (qui a toutefois admis le mariage homosexuel).

Restait l′excentrique Netta Barzilai.

Surfant sur la vague #MeToo, on imaginait que cette icône gay, féministe déterminée, saperait un tant soit peu la forteresse israélienne. Il était pourtant impossible de ne pas constater que sa victoire, était aussi celle d’Israël et qu’elle masquait honteusement le massacre des Palestiniens de Gaza. Nous aurions pu lui faire crédit, à titre personnel, d’avoir tenté d’apporter une autre image de son pays, celle de ceux qui se battent contre l’étau dans lequel dépérissent les Palestiniens. Ce n’était pas le cas. Pour preuve, sa prestation en duo avec Netanyahu, au retour en Israël. Je cite The Times of Israël : « Barzilai a offert au Premier ministre et à sa femme des sucettes en forme de poulets, en hommage à sa chanson « Toy », affectueusement rebaptisée « chant du poulet », en raison des bruitages et des mouvements de danse très caractéristiques. « Elle est talentueuse, elle est adorable et elle nous a amené la gloire », a dit Netanyahu au sujet de Barzilai. »

Après une période très politisée, l’Eurovision 2018, a fait voler en éclat les repères traditionnels et a, de ce fait, laissé place a une complète indifférence envers les peuples souffrants. Elle est en cela l’expression de son temps, celui des brutaux égoïsmes nationaux.

Un immense gâchis, donc.

Enfin, à défaut d’autre chose, on retiendra de la soirée quelques précieuses notes de fados et le miraculeux duo de Salvador Sobral et Caetano Veloso interprétant la chanson qui l′emporta en 2017 : Amar pelos dois.

 

Note :

*On peut s’étonner de voir Israël ou l’Australie figurer dans une sélection censée n’être qu’européenne. Mettons les choses au point : un pays n′a pas besoin d′être inclus dans les limites géographiques de l′Europe pour participer au Concours mais seulement d′être membre actif de l’Union Européenne de Radio-télévision, qui n’est qu’un organisme de diffusion. C′est le cas d′Israël, comme cela a été le cas de la Turquie entre 1975 et 2012, du Maroc en 1980 et a failli l′être pour le Liban en 2005 si la présence d′Israël n′avait pas posé de problème. De nombreux autres pays nord-africains ou moyen-orientaux pourraient ainsi pousser leurs chansonnettes à l′écran.

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