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Comment témoigner d′une série aussi chaotique de Hard Sun ? Combien de fois a-t-on eu envie d′arrêter au beau milieu d′un épisode, consterné par l′incohérence des enchaînements ou les volte-face d′un récit qui, à force d′accumuler les strates, déplace sans cesse son enjeu ? Et pourtant, on ne parvient pas à l′abandonner, comme si la promesse toujours reportée d′une unification du récit serait finalement tenue.

Hard Sun escalier
Hard Sun débute en effet dans une tonalité apocalyptique. L′observation du soleil et une modélisation de son évolution ont alerté les autorités d′une catastrophe imminente, il ne resterait que 5 ans à vivre aux habitants de notre vieille Terre. Evidemment, le gouvernement cache la nouvelle à la population, mais la modélisation informatique de l′inéluctable catastrophe a été copiée sur une clef USB et a disparu. Le MI5 est chargé de remettre la main dessus. Apocalypse et complotisme ouvrent donc la série, sans grande originalité. Parallèlement, l′inspectrice Elaine Renko est transférée dans un commissariat de Londres en qualité d′adjointe à l′inspecteur Charlie Hicks. Celui-ci a immédiatement des doutes à son sujet, doutes que le récit confirme aussitôt : elle est là pour prouver qu′il a assassiné un collègue quelques temps plus tôt. Couple que tout oppose, Elaine Renko et Charlie Hicks mettent leurs pas dans les traces des innombrables séries « réconciliatrices » qui voient s′affronter puis se comprendre et enfin s′estimer un flic blanc raciste avec un flic noir, un flic misogyne avec une consœur, un flic expérimenté avec un jeune à peine sorti de l′académie, un flic corrompu avec un flic vertueux, etc. On échappe donc pas à cette scie interprétée sur tous les modes, suivant les nécessités idéologiques de l′époque. Dans ces circonstances pour le moins complexes, les deux policiers ont à résoudre quatre affaires de meurtres qui relèvent toutes, à des degrés divers, de tueurs en série.

Tout cela se joue pour l’essentiel de nuit, dans un éclairage urbain excessivement contrasté et coloré entrecoupé, parfois, d’échappées vers une campagne brumeuse. Une telle esthétique déréalise nécessairement un récit qui, de surcroît, élimine d’emblée tout contexte social. L’histoire pourrait se dérouler dans n’importe quelle métropole, on ne saura rien du kebab du coin ni de la foule à la sortie des bureaux. Hard Sun est un livre d’images.

Hard Sun resto
Enfin, troisième niveau du récit, on apprend dès la première séquence qu′Elaine a été violemment agressée par son fils, un garçon désormais enfermé en cellule de sécurité psychiatrique, et que Charlie mène une double vie entre sa famille légitime et la veuve du collègue qu′il est sensé avoir assassiné. Dimension affective donc, aux allures de champ de mines.
Un seul de ces éléments narratifs aurait suffi à mener une histoire passionnante qu′il se soit agi d′un scénario cataclysmique, d′un thriller ou d′un développement psychologique. Sur le papier, les trois récits paraissent indigestes à assimiler simultanément. Ils ne le sont pas – hélas, pourrait-on dire – mais uniquement parce que le récit les perd de vue tour à tour.

Hard sun visage rondsHard sun visage carrés
Ainsi, le désastre planétaire annoncé au premier épisode ne ré-apparaît vraiment qu′à la fin du dernier épisode et semble n′avoir d′intérêt que pour la fameuse clef USB que le MI5 traque, le MacGuffin de l′histoire, succédané de la mallette en cuir d′En quatrième vitesse. Pour récupérer cette clef, la violence dont use le MI5 – prêt à tuer ses collègues de la police – est aussi peu plausible que la mollesse de la réaction de la presse, des réseaux sociaux ou de l′opinion vis à vis d’un secret d′Etat partiellement dévoilé.
Les deux autres lignes narratives s′entremêlent, l′un et l′autre prenant tour à tour le dessus au risque de la confusion et de flagrantes incohérences de mise en scène. Elaine et son fils psychotique, Charlie et ses familles inconciliables d′un côté, l′enquête secrète d′Elaine sur Charlie et les ruses de Charlie pour y échapper de l′autre, il devient impossible se suivre un fil à peu près tendu pour ne pas se perdre dans les méandres du récit.

Hard Sun Hicks

Une série victime de son sujet ?

À moins, bien sûr, qu′il s′agisse d′autre chose, d′un autre niveau de récit. Un niveau dont ce que nous voyons et entendons ne seraient que des pages arrachées, images violemment colorées par les feux de la nuit et qui tomberaient, éparses, sous nous yeux sans que nous ne puissions faire mieux qu′en deviner la matrice. Il ne faudrait plus croire à une continuité possible, mais accepter les éclipses, les strates distendues, les ruptures dans le flux. Cette histoire que nous ne percevons qu′imparfaitement, est bien celle que l′on nous annonce dès les premières séquences, plusieurs indices nous redonnent discrètement le cap. Vers le milieu de la saison, on remarque en effet quelques graffitis tel que : « malheur à ceux qui confondent le bien et le Mal », sur un rideau de fer, qui renvoie à Esaïe 5:20 * ou, plus précise, au dessus d′une porte de hangar abandonné, cette inscription : « Luke 21:25 ». Dans ce verset et le suivant de l′Évangile selon Saint Luc, Jésus annonce ainsi sont retour : « Il y aura des signes dans le soleil, dans la lune et dans les étoiles. Et sur la terre, il y aura de l’angoisse chez les nations qui ne sauront que faire, au bruit de la mer et des flots, les hommes rendant l’âme de terreur dans l’attente de ce qui surviendra pour la terre; car les puissances des cieux seront ébranlées. »

Hard Sun garçon
On nous annonçait l′explosion du soleil, l′Apocalypse. Durant l’essentiel de la série, on finissait pas presque l’oublier, elle n’était qu’un arrière-plan, très loin derrière la course éperdue des personnages. En vérité, il ne s′était jamais agi d’autre chose.

Le fils se retourne contre sa mère, l′homme tue son ami et couche avec sa veuve, le pouvoir se déchire en guerres fratricides, quand aux quatre meurtriers en série qui sévissent tour à tour, ce sont bien les quatre cavaliers de l′Apocalypse et la flagrante pâleur du dernier, celui qui règne sur une communauté de « morts-vivants », est sans équivoque : « Je regardai, et voici, parut un cheval d’une couleur pâle. Celui qui le montait se nommait la mort [, et le séjour des morts l’accompagnait.] » Apocalypse de Jean, 6 : 8

Hard Sun cavalier blanc
Le récit lui même hoquette, butte, dérape, en proie à des forces contradictoires. Était-ce le projet de Neil Cross, l′auteur de ce feuilleton ? Le fait est qu′à l′heure folle où des évangélistes américains soutiennent la reconnaissance de Jérusalem comme capitale d′Israël dans l′espoir de précipiter l′accomplissement des Ecritures **, une telle série nous donne l′état simultané de la fiction.

Hard Sun est un feuilleton britannique écrit par Neill Cross et diffusé sur BBC 1 en 2018. Il est interprété notamment par : Jim Sturges, Agyness Deyn, Nikki Amuka-Bird, Derek Riddell, Teri Ann Bobb-BaxterRichard CoyleDermot CrowleyJojo Macari etc.

Notes :

* Malheur à ceux qui appellent le mal bien, et le bien mal, Qui changent les ténèbres en lumière, et la lumière en ténèbres, Qui changent l’amertume en douceur, et la douceur en amertume! Esaïe 5:20
** lire ici : https://www.lexpress.fr/actualite/monde/amerique-nord/jerusalem-qui-sont-les-chretiens-sionistes-derriere-la-decision-de-trump_1966871.html

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