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avec mes remerciements à C.C. pour ses précieuses suggestions

 

Fait relativement rare dans la vie des séries, la troisième saison de La Casa de Papel ne déçoit pas. C′est une saison, pourrait-on dire, de mise au point. Sans l′immense succès des deux premières, elle n′aurait jamais existé. L′histoire du plus grand braquage de l′histoire du monde s′était achevée sur le succès des voleurs et la déroute de la police, dont l′inspectrice en chef choisissait même de passer à l′ennemi. Les voleurs coulaient des jours heureux aux quatre coins de la planète et c’était là une fin heureuse.

Casa3-Paysage thaï
Álex Pina et ses acolytes ont remis l′ouvrage sur le métier pour concocter une suite dont on pouvait tout craindre comme tout espérer. Cela n′a été ni l′un ni l′autre.
On avait pu avoir des doutes sur les véritables intentions de ce gang affublé de masques de Dalí qui s′était emparé de l′imprimerie de la Monnaie espagnole et avait édité des milliards d′euros pour son propre compte. Prenant les banques centrales en modèle, il avait  joyeusement détourné un système financier totalement artificiel sans léser qui que ce soit, imprimant autant de billets qu′il leur plaisait. La valeur réelle de l′argent, tel que nous l′utilisons chaque jour et avec lequel nos vies sont calculées, était ainsi balayée comme un fétu de paille par la bourrasque. Quant à leur crime, au fond, il était bien moins grave que celui des banques responsables de la crise des subprimes de 2008 qui précipita le monde entier dans la tourmente et s′acheva sur le sauvetage de banques irresponsables avec nôtre argent à nous tous. Enfin, s′il avait fallu apposer à ce braquage le sceau de la rébellion, sa devise aurait été leur hymne, Bella ciao, un chant des partisans italiens durant la guerre.
Des esprits chagrins s′étaient probablement interrogés sur la cause réellement défendue. Suffisait-elle à justifier le travail forcé des otages, les employés de l′imprimerie nationale ? Et les sort fait aux réticents, retenus enchaînés dans les sous-sols ? Et à qui profitait le braquage sinon aux seuls bandits ? Ces questions laissées en suspend entretenaient un doute.

Casa Professeur

Ils devaient être suffisamment à grincer des dents pour que, dès son ouverture, la saison 3 recale les positions idéologiques des voleurs. Leur chef, le Professeur, insiste sur le fait qu′ils doivent partager leur butin avec la population. Le modèle est Robin des Bois, plus consensuel que Marx ou Bakounine, mais c′est un premier pas.
Si le groupe se reconstitue, c′est aussi par solidarité avec l′un de leur camarades capturé. Par amour de Tokyo, Rio a bafoué les consignes de sécurité et s′est fait capturer dans son paradis tropical. Détenu au secret, on ne sait où, il est torturé depuis des semaines. Ses droits fondamentaux sont bafoués, preuve s′il en est qu′un régime prétendument démocratique et respectueux des droits de l′homme viole gravement les principes qu′il affiche. Le spectre de Guantanamo est dans tous les esprits. Le Professeur enfonce le clou : pour lui, il s′agit désormais d′affronter un système oppresseur, le combat est devenu politique. Plus question donc de seulement détourner le système financier mais bel et bien de voler l’État. Là-dessus, tous ses complices sont d′accord et s′engagent à délivrer Rio. Mais pour être honnête, s′ils reprennent du service, pour la plupart, c′est davantage pour l’adrénaline que par conviction idéologique.

Casa3-Dirigeable
Bientôt, des dirigeables automatiques larguent des millions d′euros sur Madrid. Le masque de Dalí s′affiche sur tous les écrans publicitaires. La foule est enthousiaste et plébiscite les hors-la-loi. Lorsque ceux-ci s′emparent par subterfuge de la banque nationale espagnole, ils sont des milliers à exprimer leur soutien devant le bâtiment. Vu de France, il flotte indéniablement dans ces manifestations un parfum de Gilets Jaunes.

Casa GP manif

C′est un triomphe pour les rebelles et un grave revers pour les autorités légales. Il n′est pas sûr, en revanche, qu’à ce point, les scénaristes se soient idéologiquement tirés d′affaire avec cette représentation du peuple et de son « avant-garde ». Ils affineront leur propos ultérieurement lors de deux incidents au fin fond de l′Andalousie où le Professeur et sa compagne auront affaire à des agriculteurs isolés et pauvres qui les sauveront la première fois, les trahiront la seconde. Le « peuple » n’est pas un corps homogène.

Pour le reste, on peut être déçu de la reprise quasiment in extenso des saisons passées. Même scénario, mêmes méthodes : les braqueurs prennent des otages, leur font enfiler leurs costumes rouges et les arment de fusils factices pour semer la confusion. Le Professeur et sa compagne dirigent les opérations à distance avec une vue générale de la situation et ce sont eux qui négocient avec les autorités. La technologie nécessaire a, cette fois, été introduite dans le bâtiment pour fondre l’or. Tout a été prévu, jusqu′à l′inondation automatique de la réserve en cas de fracture de la porte.

Casa otages
Ce que n′envisageait pas, non plus, la police, et malheureusement pour elle, c’était qu′en plus des fusils mitrailleurs et des roquettes, les rebelles allaient s′emparer d′une arme autrement plus puissante : les secrets d′Etat conservés dans une chambre forte attenante à la réserve d′or. La dissuasion est rapidement déjouée mais cette fois, la dénonciation porte sur une loi signée par Franco et toujours en vigueur en Espagne : la Ley de Secretos Oficiales* qui protège les secrets d′Etat sans limite de durée et qui donne au chef d′Etat-Major le pouvoir de décider du secret.
Au début perturbée par la foule de manifestants, la police a cependant appris de l′expérience passée. Elle peut désormais compter sur une inspectrice aussi retorse que le Professeur et dépourvue de tout sens moral**. En face d′elle, résistent des adversaires toujours aussi courageux mais fragilisés. Des liens ont été noués, des amours se sont construits, or tous ces liens affectifs sont autant de failles qui les mettent en danger. Les plateaux de la balance s′inversent. Là où autrefois le professeur jouait habilement de la psychologie de ses adversaires, il doit composer avec les difficultés psychologiques internes à sa petite troupe.

Casa Nairobi
Parmi celles-ci, les relations entre les hommes et les femmes occupent une place importante. Faisant office de juge de paix, l′excellente Nairobi a beau faire le ménage, renvoyer les plus machos dans les cordes et soutenir ses consœurs, les tensions circulent dans le groupe à la vitesse de l′électricité. Le féminisme espagnol est autrement plus radical que le français, les femmes ne laissent rien passer des propos ou attitudes machistes. Et quand il ne s′agit pas des frictions entre hommes et femmes, c′est au tour des végans d’affronter les carnivores. Bref, les débats usuels de la société espagnole contemporaine ressurgissent naturellement au sein du petit groupe, mais exacerbés par la promiscuité et le danger.

Le rôle autrefois central du Professeur tend aussi à se réduire. Le vol de la réserve d’or de l’Etat n’était pas son plan, il a manqué de temps pour le peaufiner, il n’est plus seul aux commandes, tout cela perturbe le joueur d’échecs qu’il est. On ne sent parfois désemparé. Les nouvelles recrues, censées suppléer aux pertes passées, sont tenues dans les marges. On ne sait quasiment rien d’eux. Le noyau des rescapés des saisons passées prend d’autant plus d’importance. La chanson a changé. Ce n’est plus Bella Ciao mais plutôt Guatanamera, avec ces paroles bien différentes de celles empruntées à José Martí : « Ne me laisse pas dans l’obscurité/À mourir comme un traître/Je suis bon et c’est pour cela/Que je mourrai face au soleil… »

Casa Professeur traqué

Le récit mêle le récit au présent et quantité de flash-backs. Usuellement, une telles construction alourdit le rythme, ici, ce n′est pas le cas. C′est même peut-être ce qui permet à la saison d′échapper à la pénibilité de la redite. On retrouve des personnages disparus, les rapports entre les uns et les autres s′affinent. L′exercice exige cependant du spectateur un peu d′attention, tous les flash-backs ne renvoient pas à la même période. Des personnages décédés ré-apparaissent, tels Berlin, le frère du Professeur, et Moscou, le vieux mineur asturien, parce que la séquence nous ramène au tout début de l′histoire, avant même la première saison. Les lieux et la composition du groupe permettent de s′y retrouver. De cette façon, le récit prend toute l′histoire en charge, comme un écheveau où se juxtaposeraient le passé ancien, le passé plus récent, le présent et peut-être même l’avenir (la voix de la narratrice).

Casa Berlin

Réponse de la réalité à la fiction
À l′époque des deux premières saisons, la chanson Bella, Ciao était devenue un tube, repris par quantité de chanteurs dans toutes les langues, les paroles parfois honteusement remaniées et le sens original jeté aux oubliettes. La rengaine l′emportait sur l′Histoire.
Cette fois, c′est la séquence des billets déversés par les dirigeables qui donne l′opportunité à un centre commercial d′organiser un grand jeu pour ses clients. Je cite Le Midi Libre :
« Le rouge. Les masques de Dalí. Pas de braquage mais une animation dans l’air du temps au sein du centre commercial Polygone, en ce samedi 27 juillet après-midi. L’animation organisée grâce à un système de soufflerie rappelait une fameuse scène de la saison 3 de la série à succès La Casa de Papel, disponible sur la plateforme Netflix depuis le 19 juillet.
Il y a eu 4 lancers de faux billets sur l’après-midi, un chaque heure. Sur ces faux billets, des indices qui menaient à 30 lieux différents du centre commercial. En jeu 30 cartes cadeaux d’une valeur unitaire de 20 euros. Si l’opération a été un franc succès, elle a aussi été marquée par la présence de quelques gilets jaunes lors du lancer de 16h. Ces derniers ont notamment entonné des chants anticapitalistes. » ***
On ne remerciera jamais assez ces quelques Gilets Jaunes d′avoir rappelé les clients du centre commercial Polygone à leur conscience de classe.

Notes :

* https://agendacomunistavalencia.blogspot.com/2019/03/franco-vive-en-nuestra-legislacion.html (en espagnol)

** Cette redoutable policière, qui pratique la torture avec le sourire et une sucette à la bouche, est enceinte. L’alliage de la cruauté et de la maternité crée un certain malaise. Probablement au travers de ce personnage les auteurs visent-ils Antonio González Pacheco, dit El Niño, un policier au visage d’ange, « tortionnaire compulsif, jouissif », qui sévit dans les geôles secrètes de Franco et qui coule actuellement une retraite paisible de fonctionnaire médaillé, avec toutes les gratifications possibles, au grand dam des démocrates. https://www.liberation.fr/planete/2018/07/11/espagne-billy-el-nino-l-ex-flic-tortionnaire-poursuivi-par-la-memoire_1665539
*** Le Midi Libre 27/07/2019 : https://www.midilibre.fr/2019/07/27/montpellier-la-casa-de-papel-a-envahi-le-centre-commercial-polygone,8334235.php

La Casa de Papel est un feuilleton créé par Álex Pina et diffusé en 2019 par Antena 3 en Espagne et Netflix dans le reste du monde. Il est interprété notamment par : Itziar Ituño, Úrsula Corberó, Álvaro Morte, Alba Flores, Pedro Alonso, Miguel Herrán, Jaime Lorente, Fernando Cayo, Hovik Keuchkerian , Darko Peric, Esther Acebo, …

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