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Dans les années 1960, à Reno, au Nevada, la jeune Pat Allman, coule des jours presque paisibles avec Jimmy Lee, une mère courageuse, protectrice et accessoirement alcoolique. Outre les problèmes ordinaires d’une jeune fille avec sa mère, être une métisse à la peau si claire lui complique aussi la vie des deux côtés de la barrière raciale. Un jour, elle découvre parmi d’autres documents un certificat de naissance qui ne peut être que le sien, mais qui porte un autre nom et mentionne d’autres parents. L’univers dans lequel elle avait vécu jusqu’alors vacille. Jimmy Lee se refuse à répondre entièrement à ses questions mais confirme qu’elle s’appelle en réalité Fauna, Fauna Hodel, et qu’elle a été adoptée. Sa mère ne serait pas une noire, comme Jimmy Lee mais, comme l’atteste le certificat, une blanche du nom de Tamar Hodel tandis que son père serait, lui, un « nègre inconnu », pour reprendre la terminologie de l’époque.

Night explications

Désespérant d’en apprendre davantage de Jimmy Lee, Pat/Fauna fugue en empruntant un Greyhound* en direction de la Californie puisque c’est à Los Angeles que résideraient ses parents. Elle sait déjà qu’un homme la suit et l’observe.

Night fugue

Hodel

Un jour, Jean-Paul Fargier me mit entre les mains le livre d’un certain Steve Hodel : L’affaire du Dalhia noir. Il savait mon intérêt pour les affaires criminelles, en particulier celles qui concernent les émules de Jack L’Eventreur.

Je connaissais déjà l’affaire du Dalhia noir mais je me replongeais dans le récit des derniers jours d’Elisabeth Short avec avidité intacte. Elle avait été surnommée « le Dalhia noir » par allusion au Dalhia bleu le film de George Marshall sorti l’année précédente. Mais son destin avait été infiniment plus brutal que celui des personnages de ce film puisque ses restes avaient été retrouvés au petit matin du 15 janvier 1947, en bordure du terrain vague, à l’angle de Norton et de la 39ème rue, à Los Angeles. Les bras étaient relevés au dessus de la tête, les jambes étaient écartées, le corps été découpé un peu sous le nombril en deux parties distinctes qui reposaient à faible distance l’une de l’autre, un sein était coupé, l’autre tailladé, la bouche était lacérée, un morceau de cuisse manquait, sur toute la peau des lacérations et des marques témoignaient des tortures qui lui avaient été infligées. Il n’y avait aucun sang ni sur elle ni dans l’herbe autour.

Night crime scene

La thèse de Steve Hodel était étonnante. Cet ancien policier du LAPD** avait découvert que l’assassin du Dalhia noir n’était autre que son propre père, un gynécologue propriétaire d’une clinique où il pratiquait les avortements clandestins, précédemment jugé mais acquitté pour inceste sur sa fille Tamar et un temps suspecté par la police du meurtre du Dalhia noir. L’ambiguïté de ses propos tenus au téléphone qui lui valurent d’être aussi soupçonné pour le meurtre de sa secrétaire, malheureusement les écoutes étaient illégales. Pour le reste, George Hodel était connu pour organiser des parties fines dans son étonnante maison du quartier de Las Feliz, à la façade d’inspiration maya. Parmi ses invités, John Huston qui épousa plus tard sa femme et Man Ray qui lui offrit quelques unes de ses oeuvres et photographia à plusieurs reprises les membres de la famille, dont Tamar, nue, à 13 ans. Hodel était un grand amateur d’art surréaliste. Steve Hodel eut les premiers doutes au sujet de son père récemment décédé en découvrant un petit carnet de photographies qui contenait celle d’une jeune femme aux yeux clos et dont la ressemblance avec Elisabeth Short lui paru flagrante. Il se souvint également des fréquentations de son père et se rappela de la célèbre photographie du groupe surréaliste où tous tenaient les yeux fermés.

La thèse qu’il élabora alors était que le meurtre d’Elisabeth Short était un hommage de son père au surréalistes, et plus précisément une citation d’une œuvre que le cadavre d’Elisabeth Short « interprétait » : À l’heure de l’observatoire – Les amoureux, de Man Ray. Les bras rejetés en arrière de la tête pouvaient également faire référence à sa photographie Minotaure, de 1934.

Night les amoureux

Jean-Paul Fargier et moi avons donc travaillé sur un projet de documentaire. Jean-Paul s’occupait du versant surréaliste, moi de celui du Los Angeles d’après-guerre. Jean-Paul rencontra Steve Hodel à Paris. Quelques temps plus tard, Steve Hodel annonça qu’il avait vendu les droits à une société de production américaine de fiction et le projet tomba à l’eau. Hélas pour Steve Hodel, sa thèse fut largement déstabilisée par un autre ouvrage qui parut quelques temps plus tard et, surtout, il se discrédita en alléguant que son père était aussi l’auteur des Lipstick murders de 1945 à Chicago et de surcroît le Tueur du Zodiac qui sévit dans la région de San Francisco entre la fin des années 60 et le début des années 70. L’auteur français Stéphane Bourgoin reprit méticuleusement l’enquête et confirma en 2014 la thèse de John Gilmore, qui désignait un dénommé Jack Anderson Wilson, alias le Boucher de Cleveland.

Depuis plus de 70 ans, quantité de livres et de films ont été consacrés à l’affaire du Dalhia noir. Stéphane Bourgoin dénombre 18 essais entièrement consacrés au sujet et 19 romans dont le plus célèbre est celui de James Ellroy. Le film le plus connu est celui de Brian de Palma, Le Dalhia Noir, adapté du roman d’Ellroy, mais la liste des documentaires, téléfilms, films de fiction de tous genres est considérable. De tous, The Black Dalhia Ballet de Steven Espinoza est sans doute le plus original. Passons enfin sur tout ce que la mode ou la publicité surent tirer d’une histoire qui imprégna si longtemps l’imaginaire collectif. On peut par exemple offrir un flacon de parfum « Dalhia Noir » de Givenchy.

L’Art

Il faut dire qu’une telle geste sanglante bénie par un surréalisme épris de Sade a tout pour séduire. Il faut, croient certains, que l’Art soit aussi un sacrifice pour conserver – ou retrouver – sa sacralité. Ne contesteraient cette affirmation ni Georges Bataille, ni les surréalistes, ni des performeurs comme Chris Burden, Marina Abramovic ou les Actionnistes viennois. L’accouplement de l’Art et de la Mort donnée exerce un indéniable attrait. On en retrouve la trace érodée sous la plume de Patricia Cornwell lorsqu’elle prétendit que Jack L’Eventreur n’était autre que le peintre William Sickert.

I'm rituel

Voici maintenant I’m the night, un feuilleton en 6 épisodes adapté de One Day She’ll Darken, The mysterious beginnings of Fauna Hodel, l’autobiographie de Fauna Hodel, la fille de Tamar Hodel, la nièce, donc, de Steve Hodel et la petite-fille du terrible George Hodel. La véritable Fauna Hodel est décédée durant le tournage de la série mais elle a participé à sa production. Elle laisse derrière elle deux filles qui entretiennent le dramatique héritage familial au travers d’un podcast consacré à l’affaire du Dalhia noir et aux membres de leur famille qui y furent liés ou impliqués. C’est toute une lignée qui cultive ainsi la thèse de l’ancêtre tueur en série comme on se référerait à une gloire passée.

Fauna

Parvenu chez des cousins à Los Angeles, la jeune Fauna découvre, l’un après l’autre, les morceaux du puzzle de ses origines. Tamar, sa mère, est introuvable. Corinna Hodel, une ex-femme de George Hodel, la dit morte. Elle lui glisse des bribes de son histoire, mensongères pour la plupart.

Pendant ce temps, le journaliste Jay Singletary reprend une vieille enquête qui l’avait autrefois conduit à affirmer la culpabilité de George Hodel dans le meurtre d’Elisabeth Short. Ancien de la guerre de Corée, il souffre de problèmes comportementaux qui ont ruiné sa réputation professionnelle. Les deux personnages vont se croiser, se rencontrer, se fuir, se retrouver.

I'm Fauna+Jay

Entre-temps, Fauna aura exploré l’avant-garde artistique californienne notamment lors d’un « happening » de Corinna où celle-ci reprend la performance de Yoko Ono, Cut Piece.

Night performance

De son côté, Jay, aura découvert par hasard la collection d’art de George Hodel, entièrement constituée de tableaux et sculptures surréalistes qui, tous, évoquent des corps féminins démembrés

Night peinture + Jay

Il faudra cinq épisodes pour que Fauna retrouve Tamar, sa mère biologique et que l’inceste lui soit révélé. Le sixième et dernier sera celui de la confrontation avec son monstrueux géniteur.

Trous noirs

Le feuilleton commence lentement et l’exposition dure très longtemps. Tout ce temps n’est évidemment pas superflu puisqu’il permet, entre autres, de s’imprégner d’une époque encore largement dominé par la ségrégation raciale. En revanche, les personnages et leurs rapports se constituent difficilement. Jay, comme George Hodel ou Corinna Hodel restent longtemps insaisissables. La puissance de leurs obsessions respectives ne s’impose qu’en toute fin de saison.

I'm Fauna espionne

Sans doute le choix de Patty Jenkins, une réalisatrice féministe, était-il une excellente idée. Il aurait cependant peut-être mieux valu qu’elle soit connue pour des œuvres plus subtiles que deux Wonder Woman et un film sur une tueuse en série***. Il faut tout le talent d’India Eisley pour imposer d’emblée une Pat/Fauna dotée d’une réelle épaisseur. Quant au personnage de Jay, inventé par le scénariste Sam Sheridan à partir de divers personnages réels de sa connaissance, son rôle consiste à servir de lien entre les évènements trop fragmentaires de la vie de la réelle Fauna Hodel. Mais le journaliste déchu, ancien de la guerre de Corée et cocaïnomane ne parvient à trouver sa cohérence que bien trop tard. Quand aux sinistres Corinna et George Hodel, on peine, hélas, à y croire. À peine voit-on un début d’explication psychologique lorsqu’un flash-back nous montre George Hodel enfant jouant du piano devant Rachmaninoff. Steve Hodel soutient en effet que l’illustre compositeur russe rendit visite à ses grand-parents dont le fils passait pour un prodige du piano. Le jugement de Rachmaninoff sur les performances de l’enfant vient attester du défaut psychologique du futur psychopathe****. Il y avait pourtant avec ce couple désuni mais encore complice l’occasion de réaliser deux magnifiques portraits de méchants et de mettre en œuvre le principe d’Hitchcock : « plus réussi est le méchant, plus réussi sera le film ».

Night Hodel

Sans doute le film noir et ses avatars télévisuels nous ont trop habitués à une esthétique expressionniste et un style de personnages faits d’un seul morceau. Bosch, The Fall, Mob City, pour ne parler que de séries, nous ramenaient à ces pénombres où évoluaient ce genre d’êtres. Et puis, il manque l’essentiel : la victime originelle, Elisabeth Short, le Dalhia noir. Certes, on aperçoit furtivement des photos de presse montrant son corps allongé dans l’herbe, à peine visible, ou bien son visage apparaît dessiné en couverture d’un magazine, mais qui connaît assez bien ces images pour qu’elles  pèsent de tout leur poids dramatique ?

Une histoire ne peut pas graviter autour de deux trous noirs à la fois. Le passé de Fauna en est un et le meurtre du Dalhia noir en est un autre. I’m the night ne les fusionne pas, ce qu’ils auraient dû être en toute logique. Fauna ne saura quasiment rien sur Elisabeth Short et ne cherchera pas à en savoir davantage. Jay, lui, sait déjà ce que Fauna va découvrir puisqu’il a autrefois suivi le procès pour inceste. Son seul but est d’avoir la peau de George Hodel pour le meurtre du Dalhia noir. Il ne l’aura pas, la police y veille, et seule Fauna repartira en ayant obtenu, à son plus grand désespoir, la vérité sur ses origines.

Night fuite Fauna

Que reste-il d’I’m the night après I’m the night ? Une chose, clairement : la violence de la ségrégation raciale aux USA dans les années 60. Le premier épisode insiste longuement sur les places respectives des noirs et des blancs au travers de Fauna, cette blanche qui se croit encore noire. Le dernier se déroule pendant les émeutes de Watts, en 1965. Qui osera dire qu’elles sont inutiles quand une partie de l’Amérique scande « Send her back » à l’unisson derrière son chef, exigeant par là qu’une députée américaine soit renvoyée en Somalie, au pays de ses parents ?

Nigjt émeutes blacks

Notes :

* Compagnie de car américaine

** Los Angeles Police Department

*** Monster, avec Charlize Theron et Christina Ricci

**** Les faits, qui ne correspondent pas à des dates vraisemblables, ont été démentis. Lire ici

I’m the night est un mini-feuilleton américain créé par Sam Sheridan, produit et en grande partie réalisé par Patty Jenkins, d’après One Day She’ll Darken: The Mysterious Beginnings of Fauna Hodel, de Fauna Hodel. Il a été diffusé en 2019 sur TNT. Il est interprété notamment par : Chris Pine, India Eisley, Jefferson Mays, Connie Nielsen, Leland Orser, Yul Vazquez, Golden Brooks…

 

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