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À l’égal de Boardwalk Empire, de Peaky Blinders ou de Mad Men, Mob City est une reconstitution historique méticuleuse.

1947, Los Angeles, ville-lumière aux relents de caniveau. Corruption généralisée, violence à gogo, la Mafia fait sa loi avec Mickey Cohen et Bugsy Siegel aux commandes. Pour le patron du FBI de l’époque, J. Edgar Hoover, la traque aux communistes passait avant la lutte contre le crime organisé, lequel, n’était qu’invention de journalistes. Le meurtre du Dahlia Noir, l’assassinat de Johnny Stompanato, la genèse de Las Vegas, les trafics de drogue, les syndicats corrompus, les avortements clandestins, la drogue et l’alcool partout, les mille et un scandales d’Hollywood pour alimenter les manchettes des journaux… avec Mob City, on se retrouve de plein pied dans l’univers de James Ellroy, dans cette Amérique d’avant le meurtre de Kennedy, l’Amérique des films noirs : Babylone. La fascination est intacte.

Un comédien raté tente de faire chanter la pègre, le flic qui doit le protéger l’abat, ainsi est lancée l’histoire sur les rails bien graissés du cliché. Les acteurs ont tellement la tête de l’emploi et jouent avec une telle justesse qu’on les croirait ressuscités des caves d’une Cinémathèque. Les dialogues sont ceux de vrais durs à qui on ne la fait pas comme savaient les interpréter Humphrey Bogart ou Robert Montgomery. Le héros est conforme à ce que l’on attend du héros d’un film noir : du bon côté mais avec ses propres règles. Plaisir de la vérification, traque de l’anachronisme, petite jouissance du déjà-vu, il ne s’agit que de vérifier ce que l’on sait déjà.

D’où naît la déception ? Du moindre intérêt que procure un cliché usé jusqu’à la trame ? Peut-être, mais pas seulement. Lorsque Roman Polanski tourne China Town ou Robert Altman Le Privé, ils rejouent le film noir bien après l’époque du film noir et on s’y laisse aisément prendre. En revanche, lorsque David Lynch ou Quentin Tarentino citent le film noir, on en reste à ce second degré propre au snobisme post-moderne : il ne s’agit pas d’y croire mais de faire partie d’une catégorie sociale qui identifie la distance au modèle.

Nulle trace de cela dans Mob City. Ce qui fait obstacle est plus ambigu puisque la même insatisfaction naît avec les autres séries citées, à l’exception de Mad Men. Mad Men tirait son intérêt non de la minutie de la reconstitution des années 60, en dépit de la réussite des décorateurs, mais de la double lecture qu’elle imposait aux spectateur, incité à penser les mœurs et coutumes de son époque en découvrant celles des années 60. Comme je l’ai dit ailleurs, Mad Men était une série “ en creux ”, une série qui nous renvoyait à l’écart culturel qui s’est creusé entre nos parents (voire grand-parents) et nous. Mad Men nous pointait de ce que nous sommes devenus. Mob City ou Boardwalk Empire ne font, elles, que représenter le passé au travers de représentations elles-mêmes (dé)passées. Pourquoi refaire un film noir si ce n’est pour dépasser le film noir ?

Au cinéma, Mob City aurait certainement été un beau film. Encore une fois, il me semble que ce qui peut passer sur un grand écran et pas sur un petit ne tient pas à la qualité photographique des images mais à une certaine latence, à un délai de fabrication entre le moment où cela a été enregistré et où cela a été montré. Sans ce temps, ce délai, cette latence, l’imaginaire se construit différemment. Le “ Il était une fois ” fonde notre position dans l’histoire. À la télévision, il n’y a plus d’ « il était une fois » mais seulement un « ici et maintenant ».

J’ai été tenté d’affirmer que la télévision est un art du présent, qu’elle ne traite du passé que lorsqu’il fait écho à notre présent. Ce serait négliger les grandes réussites qu’ont été Rome ou, dans d’autres genres, Sherlock Holmes ou La Dynastie des Forsythe. Non, la question est vraisemblablement d’un autre ordre. Il ne s’agit pas de la capacité de la télévision à traiter du passé, ce qu’elle fait très bien,  mais de sa capacité à regénérer les codes d’un genre passé. Au fond, pour parler plus directement, est-on dans le plagiat ou le maniérisme, la copie ou l’emprunt, la citation ou la culture du poncif ? Ou tout cela à la fois ? Lorsque Sacha Guitry faisait du cinéma, il ne faisait que du théâtre filmé, au grand dam des gardiens du temple, et il prouvait que le cinéma n’avait jamais été que du théâtre filmé. Mais lorsque Frank Darabont fait du film noir des années 50 à la télévision, il cite quelque chose qui ne nous concerne plus. Ce ne sont pas les codes du cinéma qui gênent mais la complaisance à utiliser ceux d’un genre cinématographique qui n’a plus lieu d’être à la télévision soixante ans après sa disparition.

La télévision ne cesse de recycler le théâtre, le cinéma, le roman, mais en les conjuguant au présent. Ce qui n’est hélas pas le cas de Mob City.

Au moins sait-on maintenant qui a flingué Bugsy Siegel.

 

Mob City est une série en 6 épisodes crée par Frank Darabont diffusée en décembre 2013 sur le chaîne TNT et interprétée par Jon Bernthal, Jeremy Luke, Milo Ventimiglia, Jeffrey DeMunn, Alexa Davalos,Neal McDonough, Jeremy Strong, Robert Knepper, Edward Burns

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