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On visite désormais West Bay, cette petite ville du Dorset où a été tourné Broadchurch (1), comme il y a quelques années on visitait Portmeirion, où avait été tourné Le Prisonnier. Dans les deux cas, un lieu a enfanté d’une fiction puis la fiction est revenue prendre possession du lieu. On ne visite pas vraiment la ville de West Bay, on visite la fiction Broadchurch. Et on effectue un pèlerinage qui passe par toutes les stations du récit : l’hôtel, le commissariat, le marchand de journaux, la rédaction du journal local, la plage et ses falaises.

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Portmeirion avait l’avantage d’être un lieu déjà fictionnel puisque construit par un architecte excentrique qui s’était mis en tête une folie, au sens architectural du terme. La dernière, peut-être, de ces constructions excentriques.

Il existe en Espagne des villages fantômes, vestiges de décors de westerns spaghetti. Il existe des quartiers entiers construits pour les besoins d’un film, comme celui du Pont Neuf qui ruina la producteurs du mégalomane Carax. Il existe aussi des lieux que l’on visite alors qu’ils ont été reconstitués en studio comme celui d’Hôtel du Nord. Et puis les lieux hantés par un film qu’on y a tourné : “ De Menton à Nice, rejouez La Main au collet d’Hitchcock le long de la Grande Cornichenous propose actuellement la SNCF (en oubliant pudiquement que c’est aussi là que se tua son actrice principale quelques dizaines d’années plus tard). D’autres offrent de visiter New-York sur les pas de Woody Allen ou Venise sur les traces de Visconti. On peut également visiter toutes les expositions ou assister à tous les festivals qui se tiennent au sujet de la ville et du cinéma et même lire le numéro spécial que les Cahiers du Cinéma ont consacré à ce thème. Il existe une application pour téléphone portable qui superpose aux endroits que l’on cadre les plans de films tournés là. On pourrait multiplier les exemples, tant le sujet a engendré de gloses. Moi-même, je m’étais promis de revenir tous les cinq ans à Rochefort pour vérifier que rien n’avait trop changé depuis les Demoiselles.

Lorsque Truffaut fait entrevoir la Tour Eiffel au travers de trouées dans le générique des 400 coups, lorsque Demy erre dans le Nantes de Lola, lorsque dans Le Mépris Godard s’approprie la villa de Malaparte, à Capri (2), et que la musique lyrise magnifiquement leurs images, ces paysages sublimés ne peuvent plus être vus de la même façon. Mieux, lorsque le même Godard ouvre Le Mépris dans Cinecitta, la ville-cinéma, il résume d’un trait ce qu’il en est des lieux et du cinéma. Le cinéma s’empare des lieux pour en faire des décors. Des décors où l’on peut vivre, travailler, commercer, mais plus tout à fait de la même façon parce qu’ils appartiennent désormais aussi, au mythe. “ Ce qui est passé par le cinéma et en a conservé la marque, ne peut plus entrer ailleurs ” dit Godard, en citant Bresson, dans ses Histoire(s) du Cinéma.

Ces allers-retours entre les lieux réels et la fiction sont moins évidents en ce qui concerne la télévision. A l’exception du Portmeirion du Prisonnier, les décors des séries nous deviennent simplement familiers. Le New York de NYPD Blues ou de Law and Order, le Baltimore de The Wire, le Miami de Miami Vice, la New Orleans de Treme, la Wisteria Lane de Desperate Housewives, les paysages désertiques et les villes délabrées des Envahisseurs, nous les connaissons et les retrouvons avec sympathie, comme on rentrerait chez soi. Le voyageur qui découvre New York n’est pas si étonné. Tout lui paraît simple, évident, et ce n’est pas parce que la société américaine est plus accueillante qu’une autre, mais parce que ce voyageur a déjà mille fois parcouru ces rues, pris ces taxis, grimpé en haut de ces gratte-ciels. Le voyageur a une impression de familiarité avec ce qu’il connaît par la télévision.

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Broadchurch joue sur un registre contraire à tout ce que j’ai pu citer. Il n’y a pas d’osmose entre le décor et l’histoire. Le césure en deux plans distincts est très nette. Les personnages en un premier et les lieux en un second, l’histoire devant, la carte postale en fond. Et c’est justement cette dissociation qui fait l’étrangeté de cette série, cette étrangeté qui nous prend, nous fascine, sans livrer pourtant autre chose que son opacité.

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La réussite de Broadchurch est d’exposer avec beaucoup de force et de justesse la souffrance d’une communauté victime d’un crime et plus particulièrement d’un meurtre d’enfant. Un crime n’est pas seulement la mort d’une personne, c’est un poison qui infecte tout le corps social et ceci, Broadchurch le décrit très bien. L’enquête de police va remuer la boue, révéler des passés troubles, mettre peu à peu en pièces la communauté.

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Rien de très neuf, encore faut-il le réussir. Ceci tient pour une large part, comme je le suggérais, à l’écart entre le cadre et l’action. Les lieux sont à l’image d’une carte postale de la côte méridionale anglaise. Nous avons tous passé des vacances dans ces endroits ou d’autres semblables en Bretagne, en Normandie, sur la côte atlantique ou dans le Nord. Maisons blanches, falaises, landes, bateaux, brise un peu fraîche le soir, vie confortable et sereine, le tout dans une jolie lumière à peine brumeuse. Mais ici, à Broachurch, se détachant sur cet arrière plan voici la souffrance mise à nue, les larmes, les cris de rage, les bouches grimaçantes de douleur, les regards égarés. La même histoire, dans une banlieue décrépie, n’aurait évidemment pas eu la même portée. Les décors auraient été plus “ raccord ” avec l’action. Nous aurions été confirmés dans nos a-priori.

Une scène, très brève, donne le ton : les vacanciers sur la plage, bronzant au soleil autour de la tente installée sur le lieu du crime et où s’affaire la police. Le décalage n’est pas exempt de cruauté et si l’on considère la série sous cet angle, elle apparaît d’une lucidité froide et saisissante.

Très symptomatiquement, le désordre naît à Broadchurch de ceux qui arrivent, pas de ceux qui ont grandi sur place : l’inspecteur chef, qui fuit un scandale passé, la journaliste de tabloïd prête à tout pour une bonne histoire, la mystérieuse femme au chien dans sa caravane, le buraliste, autrefois condamné, le pasteur, fraîchement débarqué. Les trois derniers seront tour à tour soupçonnés. L’irruption de ces “ nouveaux venus ”, comme on dit dans certaines régions, trouble la vie bien ordonnée d’une petite ville de villégiature.  Ce sont eux qui « décollent » l’histoire de son paisible arrière plan.

C’est pourquoi on pardonnera beaucoup l’auteur. Que le récit nous mène gentiment en bateau, qu’une ou deux fausses pistes de scénario nous égarent, que la résolution tombe du ciel et que les dernières minutes soient aussi boy-scoutes n’a finalement pas tant d’importance.

 

Broadchurch est une série crée par Chris Chibnall, diffusée en mars 2013 sur ITV et interprétée par David Tennant, Olivia Colman, Jody Wittaker, Andrez Buchan, Arthur Darville, Matthew Gravelle, Adam Wilson, Charlotte Beaumont, etc…

Notes :

1 – Source : Daily Mail, 22 avril 2013

2 – lire à ce sujet l’article de Jean-Paul Fargier : “ Una casa con me ”.

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