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Seules la philosophie et la psychanalyse peuvent nous traduire, dans leur langage, la complexité du rapport de chacun d′entre nous au corps des autres, les limites qu′il y a, par exemple, à ressentir ce qu’une autre chair éprouve. Intellectuellement ou affectivement, on parvient à en savoir quelque chose, peut-être, mais guère plus. Et en même temps il y a la fascination ou le dégoût que cette chair provoque en mous selon qu′il s′agisse de passion amoureuse ou de maladie. Levinas a subtilement montré que le visage, le dénuement même du visage, sa vulnérabilité, nous renvoyait à notre devoir de responsabilité, autrement dit, nous fondait en tant qu′êtres moraux. Mais le reste ? Le cinéma tourne autour de cette question à sa façon, depuis toujours, quoiqu’un peu plus nettement depuis le regard-camera de Monika dans L′été avec Monika de Bergman. La télévision la traite à sa façon, comme c’est le cas ici avec Keeping Faith.

Keeping Faith – qui peut se traduire par : en gardant confiance, en gardant la foi – est l′histoire d′une avocate baptisée Faith et dont Evan, le mari, disparaît un beau matin. Rompant son congé maternité, elle se retrouve à devoir s′occuper de ses trois petits enfants, du cabinet d′avocat et de ses clients tout en absorbant le choc de se retrouver abandonnée par celui qu′elle aime.
Les jours passent, égrenés par un calendrier de mécanique.
Elle qui ne s′occupait pas de la gestion, découvre que la disparition de son mari est liée aux difficultés d′un cabinet hérité du beau-père et qui, depuis la transmission, périclite. Tom, son mari, a accepté de s′occuper d′affaires illicites, de prendre pour client des malfrats et bien évidemment les choses ont mal tourné. C′est du moins ce qu’elle découvre peu à peu, alors que la police la soupçonne de plus en plus sérieusement d′avoir tué son mari et accentue chaque jour sa pression. Elle n′est soutenue que par une amie de toujours et deux anciens clients, délinquants tous les deux mais qui s′avèrent plus fiables que bien d′autres. Fouillant coins et recoins, Faith tombe sur une fausse carte d’identité et une perruque appartenant visiblement à son mari. Elle n’en parle pas à la police où pourtant travaille son beau-frère. Au fil des épisodes se tisse une toile d′araignée qui s′étend des services de police aux mafias locales, sans nette séparation. La corruption est générale. La coupe n′étant sans doute pas assez pleine, la belle-mère de Faith a révélé à son mari le secret de sa naissance la veille de sa disparition. Comment, en ces conditions, « garder confiance » en quoi que ce soit ?
Keeping Faith n′est pas une série plus méritante qu′une autre dans le paysage de la production britannique, toujours de grande qualité et servie avec talent par ses acteurs. Le thème de la communauté gangrénée de l’intérieur et rongée de secret n’est pas un thème très neuf. En son temps, Broadchurch labourait déjà ces terres.

On oubliera volontiers les quelques scènes cartepostalesques de véhicules roulant au soleil couchant sur les plages à marée basse et sur la très incongrue dernière séquence. Ce qui distingue Keeping Faith touche à son personnage principal. Je n′ose dire son actrice. Quelle est la part de l′une, quelle est la part de l′autre ? Appelons la Faith.

Tous les malheurs lui tombent dessus l′un après l′autre. Faith résiste. Elle résiste avec son corps, ses larmes, sa fatigue, ses mimiques, ses cris, ses désirs, ce que sa chair exprime, réclame, exige à chaque instant. Et face à elle, il ne semble que se dressent des figures closes sur elles-mêmes, à moitié sourdes, impénétrables, faites d′une matière différente, certainement pas de chair humaine. Ce n′est pas une question de retenue britannique d′un côté et de passion maternelle de l′autre, la rupture est plus nette que cela. C′est le combat de la personne contre la mise en scène froide et oppressante de la société tout entière.

La scène de tribunal où elle réclame ses enfants qui lui ont été enlevés par les services sociaux est la plus impressionnante. Celle qui crie dans le box est l′essence d′une mère, sa protestation est celle de toutes les mères depuis la nuit de temps et elle submerge bien évidemment les bureaucrates des services sociaux, pourtant elles-aussi femmes et sans doute mères.
Tout au long de la saison on a ce sentiment d′un corps au milieu d′ombres, de représentations sociales, sans réelle densité charnelle. Peut-être est-ce dû à un manque de définition des personnages mais prenons-le pour un choix dramaturgique. Même la belle-mère, avec son secret, le beau-père avec ses regrets ne sont guère plus que les remords qu′ils portent.

On pourrait parler aussi de Steve, le client et indéfectible soutien de Faith, ce bloc de granit qui encaisse ce qu′il doit encaisser parce qu′il a eu la vie qu′il a eu et que la société ne passera jamais l′éponge. Ou de la chef de la police Susan Williams murée dans son hostilité envers l′avocate et sans doute envers le monde entier.

C′est pour cela que je parlais en introduction de l′impossibilité de communiquer ce que le corps veut dire.
C′est pour cela que Faith est avocate. La parole se substitue, dépasse l′impossibilité, suture l′écart.
C′est en cela que Faith est profondément humaine dans un monde qui ne l′est plus vraiment.

Le portrait de cette petite communauté du sud du Pays de Galles n’est pas à charge, la manière est plus subtile. Insensiblement, au fil des épisodes, les apparences s’étiolent et l’on se rend compte à quel point, sous l’effet de l’argent sale, la gangrène a pénétré chaque niveau de la vie sociale. Personne n’y échappe, en particulier pas la police. Mais plus profondément, cette corruption n’est pas seulement le fait de deux gangs de trafiquants de drogue. Le ferment était déjà présent. Le silence de la belle-mère, les dissimulations du beau-père au sujet de ses affaires, les combines secrètes du mari, les éternelles suspicions d’adultère vis à vis des uns ou des autres, la violence d’un propriétaire terrien contre un locataire rétif ou la haine d’une cheffe de la police aveuglée par son ressentiment, tout cela exprime qu’il n’y a pas de limite franche entre l’honnêteté et la malhonnêteté, entre le bien et le mal et que la question de la morale se joue ailleurs : en se confrontant au visage bouleversant d’une femme blessée.

Keeping Faith ( Un Bore Mercher en gallois) est un feuilleton britannique créé par Matthew Hall et produit par Vox Pictures. Il a été diffusé en 2017 et 2019 sur S4C en version galloise et BBC One Wales en version anglaise. Il est interprété notamment par : Eve Myles, Bradley Freegard, Mark Lewis Jones,…

PS : Ce feuilleton existe en version galloise et en version anglaise. Il est aussi agréable d’entendre l’anglais parlé avec l’accent gallois (à défaut de comprendre le gallois) que de l’entendre avec l’accent écossais dans Shetland, par exemple. Les britanniques respectent les accents, ce qui est impensable dans un pays aussi glottophobe que la France où une sit-com populaire comme Plus belle la Vie, censée se dérouler à Marseille, est interprétée avec l’accent dit « parisien ».

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