Home

« Oui, c′est la foire aux vanités, un monde où chacun s′efforce d′atteindre ce qui n′en vaut pas la peine » lance le personnage de Thackeray au début de chaque épisode de Vanity Fair, le feuilleton télévisuel adapté de son célèbre roman.
Pour être exact, ce roman est né entre 1846 et 1847, d’abord sous forme de feuilleton, publié dans le magazine satirique Punch. L’adaptation télévisuelle en a conservé le principe et a mis ses pas dans ses empreintes.

Vanity campagne anglaise
On dit que l′auteur, William Thackeray, est à Dickens ce que notre Stendhal est à Balzac. Plus attentif aux individus qu′au destin collectif, il pratique la satire sociale avec une plume incisive, cruelle même, qui n′épargne personne, quelles que soient ses origines ou ses qualités propres. La prose de Thackeray, au contraire de celle de Dickens, s′en prend aux individus plutôt qu′à la société qui les produit. Moins connu en France que les mémoires de Barry Lyndon que popularisa le film de Kubrik, Vanity Fair confirme un Thackeray incisif dont l′ironie frappe indifféremment toutes les strates sociales.

L′histoire est celle d′une jeune femme sans le sou qui parvient à gravir l′édifice social jusqu′à son sommet, bafouant au passage l’essentiel des principes moraux. Fille d′un artiste misérable et d′une danseuse d′opéra, Becky Sharp a été accueillie gratuitement dans un pensionnat huppé de jeunes filles au titre des œuvres de charité. Ses rapports avec l′institution ont toujours été tendus, tant et si bien qu′au moment du départ, la directrice lui rappelle avec aigreur que son intelligence n′effacera jamais la bassesse de ses origines. Cette rengaine, Becky ne cessera de l′entendre. Elle sait donc parfaitement, au moment de ce lancer dans la vie, qu′elle devra se battre avec ses seuls moyens, qui sont ceux d′une jolie jeune femme, pour se tailler la place qu′elle convoite dans le monde. Menteuse, voleuse, tricheuse, déloyale, incapable d′affection, il ne manquera que le crime de sang à son palmarès, encore que l′on imagine qu′elle en ait été capable. Pourtant, tout au long du récit, on ne cesse d′éprouver à son égard une forme de compréhension, proportionnelle au mépris de la bourgeoise et de l′aristocratie à l′égard de celle qui ne sera jamais à ses yeux qu′une parvenue.

Vanity Wauxhall
Le récit de Vanity Fair ne se limite pas aux seules aventures de Becky Sharp. En la suivant, on découvre les familles Osborne et Sedley, confortables bourgeois qui comptent parmi ceux qui ont bâti l′Empire Britannique et se sont engraissés à force de travail et d′obstination. À la sortie du pensionnat, Betty, un temps hébergée chez son amie Amelia Sedley, échoue comme gouvernante dans une troisième famille, les Crawley, de petite noblesse rurale quasi-ruinée. Des uns comme des autres, des Sedley comme des Osborne ou des Crawley, Becky se jouera, séduisant ici le vieux Crawley avant d′épouser Rawdon, son fils, tout en évitant les jaloux ou ceux qu′elle ne parvient à abuser. Thackeray n′épargne, pas plus le bourgeois que le horbereau ou le pasteur et il faut que la ruine en précipite quelques-uns dans le caniveau pour qu′ils regagnent un peu d’humanité.

Vanity déjeuner Crawley
Becky, comme je l′ai dit, se hisse au plus haut de la société britannique mais, comme l′on s′y attend, c′est pour chuter d′autant plus durement. La demi-mondaine a voulu trop, trop vite. De la même façon, le père d′Amelia se retrouve ruiné pour avoir mal investi et le père Osborne, au caractère inébranlable, décède-t-il rongé de remords. George le fils d′Osborne et mari d′Amélia, meurt à Waterloo. Rawdon, le fils Rawley et l’époux de Becky meurt de la fièvre jaune dans une colonie, expédié-là par l′amant de sa femme. Il n′y a que le gros nigaud de Joseph, le frère d′Amelia, pour s′enrichir benoîtement comme percepteur de la Compagnie des Indes Orientales et le pudique capitaine Dobbin, amoureux secret de la même Amelia, pour sauver son âme.

Vanity DobbinVanity Amelia éveil

Chacun paie ses faiblesses et ses vices, sans que l′ordre social en soit affecté car aussi amoral soit-on, l′important est d′avoir les moyens financiers ou politiques de se le permettre. Il n′en reste pas moins qu′in fine, nous qui avons suivi Becky pas à pas, avons fini par en accepter les calculs et les trahisons au nom de son complexe de classe. Elle est celle à laquelle on finit par tout pardonner, avec la même naïveté que ceux qu′elle a mille fois trompés.

L′adaptation de Vanity Fair a certainement un goût différent pour un anglo-saxon, plus familier avec l′auteur, que pour un simple francophone. Néanmoins, cette version, réalisée avec les moyens non négligeables, offre une indéniable sensation de confort visuel. On comprend tout de suite que rien ne manquera, ni les décors ni les figurants, que lorsqu′il faudra évoquer les plages où l′on embarque pour se battre sur le continent, celles-ci seront pâles et brumeuses comme Turner les voyait, mais qu′au plus fort de la bataille de Waterloo, c′est Géricault qui se devinera dans le cuirassier français s′effondrant sous son cheval.

Vanity plage

Vanity Waterloo

Je parle de peinture à tort parce que les angles, eux, sont proprement télévisuels tel celui du formidable plan qui ouvre la bataille de Waterloo par une vue zénithale de minuscules trois cavaliers perchés au dessus du plan de la bataille.

Vanity Waterloo zénithOn pourrait aussi parler de ces effets sonores qui nous font vivre la bataille au travers du lointain roulement des canons entendus depuis la Grand-Place de Bruxelles, mesure d′économie qui, à condition d′être bien faite, devient un effet de style. Dans le même ordre d’idées, on a reproché les regards-caméra que Becky adresse régulièrement au spectateur qui forceraient la complicité. Nous sommes à la télévision, les regards-caméra y sont à leur place, y compris dans une fiction. Ce rapport particulier au spectateur, cet aparté, instille dans le récit une complicité entre Becky et nous autres, spectateurs. J’ignore si Thackeray aurait toléré ce parti-pris mais il me semble qu’ainsi Vanity Fair réussit le pari bazinien de l’adaptation : non pas copier ce qui ne relève pas d’un même langage mais faire preuve de la créativité nécessaire pour inventer les équivalents audiovisuels de formes purement littéraires.

PS : On ne déplorera donc que les insupportables musiques des génériques de début et de fin. Que Madonna – entre autres incongruités – vient-elle faire ici ?

Politician villa+baie

Reprenant une habitude de ce blog, je me risquerai de nouveau à traiter de deux séries à la fois ou plutôt d′une série par rapport à une autre. Le prétexte est que je les ai regardées au même moment mais la raison est qu′il est possible qu′elles s′éclairent l′une l′autre. Il n’y a jamais de hasard.
Comparer The Politician à Vanity Fair semble en effet tomber sous le sens. A l′exception des rites sociaux propres à chaque époque, beaucoup de points rapprochent en effet la naissance d′un jeune ambitieux dans un lycée californien du XXIème siècle de l′ascension d′une jeune arriviste dans l′Angleterre du XIXème siècle. L′ambition et l′opportunisme ne sont pas seulement les choses les mieux partagées dans le monde, elles le sont aussi dans l’histoire, comme on l’a appris au collège.

Politician affiche
Le jeune Payton, sait depuis sa tendre enfance qu′il sera président des USA. Insupportable fils de milliardaire, élevé dans tout le confort imaginable d’une villa hollywoodienne avec vue sur le Pacifique, il entame sa carrière politique en se présentant aux élections de représentant des élèves dans son lycée. La saison entière est consacrée à la campagne électorale, à l′élection elle-même et enfin, très furtivement, à ses conséquences immédiates. Son rival, River, le dépasse d′une tête, dans tous les sens du terme. Il est terriblement séduisant, au point que Payton lui-même en tombe amoureux. La campagne démarre mal. Trois facteurs vont changer la donne : l’étrange suicide de River, l′efficacité de son équipe et le soutien inconditionnel de sa mère. Astrid, sa nouvelle rivale, celle qui reprend le flambeau de River, elle aussi gosse de riches, fait difficilement le poids mais elle joue la carte du « ticket », comme dans les élections présidentielles américaines où le vice-président sert à récupérer des voix qui ne se seraient pas naturellement portées sur candidat à la présidence.
Les épisodes offrent une succession de réussites et de revers de chaque candidat entretenant un rythme à défaut d′un suspense. Il s′agit de copier une campagne présidentielle en la réduisant à l′échelle d′un lycée mais de la dimension d′un lycée select de Californie, patrie du politiquement correct. Payton s′adapte, enrôle Infinity, une étudiante cancéreuse, comme co-équipière et se lance dans la première croisade humanitaire venue pour séduire l′électorat.

Politician rivauxAstrid fait de même en recrutant une lesbienne noire comme acolyte et en lançant – entre autres – une campagne de lutte contre un parasite haïtien méconnu. Le populisme dans toute sa vacuité mais version démocrate. Pourtant, le naturel avec lequel chacun des candidats surfe cyniquement sur les arguments progressistes masque mal un écueil que la presse américaine a évidemment pointé. Entre le pseudo-discours libéral de Payton, son amour secret pour River, dont le spectre hante ses rêveries, et son affichage officiel avec sa petite amie, il y a plus qu′un hiatus. Payton, le pseudo-libéral, ne refoulerait-il pas ce qui nuirait à son image d′hétérosexuel pour des motifs électoraux ?

Politician copine
Il n′échappe à personne que le jeune futur président milliardaire et populiste est une caricature de Trump. Son discours est à l′opposé mais au fond, il ne diffère de son illustre modèle ni par son simplisme ni par ses objectifs. Les scénaristes poussent le parallèle jusqu′à proclamer sa victoire électorale au dernier épisode alors qu′il lui manque en réalité deux voix.

Politician découragé
Satire des mœurs politiques américaines, The Politician est une comédie qui se contente de brosser ses personnages à grands traits. Que dire d′autre de Payton que le peu que je viens d’écrire ? Dans ce théâtre de marionnettes, il manque indubitablement de la chair comme de la conviction. On n’y manque de rien, sinon de raisons d’exister.

Peu de personnages s′en sortent avec les honneurs. Le portrait d’un électeur indécis qui occupe un épisode entier est d’un comique grossier. Les deux demi-frères jumeaux de Payton sont catastrophiquement niais, l’équipe de campagne n′est pas crédible, quant à Payton lui-même, il est si peu plaisant qu′on commence par le prendre pour le simple challenger de River avant de le trouver franchement antipathique. Bien plus détestable, en tous cas, que la Becky Sharp de Vanity Fair dont l′avidité s’alimentait d’une frustration légitime. En dépit des intentions de son créateur, Becky était finalement beaucoup plus noblement politique que Payton, le politicien californien en culottes courtes. Sa révolte contre la violence des classes supérieures avait plus de fondement que la campagne sans conviction ni programme d′un fils de milliardaire pour lequel on a instinctivement peu d’empathie. Ce n’est pas une question d’image, c’est bien le théâtre de la politique lui-même qui a basculé du régime de la lutte des classes à celui de la pure vacuité spectaculaire. Ce n’est pas Debord qui démentira.

Politician public PS

Vanity Fair est un feuilleton britannique produit par Mammoth Screen et distribué par ITV et Amazon Studios. Adapté par Gwyneth Hughes du roman du même nom de William Makepeace Thackeray, il est interprété notamment par : Olivia Cooke, Claudia Jessie, Tom Bateman, Johnny Flynn, Charlie Rowe, Simon Russell Beale, Martin Clunes , Robert Pugh ,…

The Politician est un feuilleton créé par Ryan Murphy, Brad Falchuk et Ian Brennan et diffusé sur Netflix en 2019. Il est interprété notamment par : Ben Platt, Zoey Deutch, Gwyneth Paltrow, Lucy Boynton, David Corenswet, Bob Balaban, Jessica Lange, Julia Schlaepfer, Laura Dreyfuss, Theo Germaine, Rahne Jones, Benjamin Barrett

Votre commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l’aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Photo Google

Vous commentez à l’aide de votre compte Google. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l’aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l’aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

Connexion à %s