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Tales from the Loop est une série faite de douceur et de lenteur. Commençons pourtant par ce qu’elle est plutôt que par ses qualités, car sa structure paraît inhabituelle. Elle répondrait en effet plutôt à la définition de la série-feuilleton, genre qui combine l’autonomie de chaque épisode à une forme de continuité du récit. La plupart des autres « séries » qui prolifèrent en ce moment, sit-coms mises à part, sont des feuilletons qui ont perdu leurs qualités premières,  ou, pour dire autrement, ne sont que de longues narrations découpées en tranches. Ici, les épisodes sont autonomes ou du moins le paraissent si l’on n’est pas extrêmement attentif aux indices disposés çà et là.
Tales from the Loop est aussi une uchronie de plus, mais située cette fois dans les années 80. L′histoire originale est celle d′un jeu vidéo basé sur les illustrations de l′illustrateur rétro-futuriste suédois Simon Stålenhag, dont l’un des ouvrages porte le même titre. Le tournage s′est effectué sur des îles du lac Mälar, le troisième plus grand lac de Suède, bien que l′on soit supposé être aux USA.

Loop paysage tours

Ce n’est pas la première fois que l’on assiste à une transposition d’un jeu vidéo en série télévisée, même si, probablement, l’inverse est plus fréquent. Il se déploie sur cette frontière une activité non négligeable qui mérite que l’on réfléchisse aux évolutions de la narration, c’est à dire, en l’occurrence, au passage de l’interactivité à la sérialité.(1)

Dans les quatre premiers épisodes, les héros de la série sont des enfants et des adolescents aux prises avec un monde qu′il leur faut découvrir et expérimenter. Les adultes sont très peu disponibles, ils travaillent tous au Loop comme on appelle familièrement le Centre de Physique Expérimentale souterrain bâti sous la ville de Mercer, dans l’Ohio. Il se mène là des recherches fondamentales sur l′univers et la matière, recherches dont les effets créent parfois des troubles inattendus à la surface : puits de matière intermittents dans le sol, décalages dans le temps, etc…

Loop garçon + grand-père

Sans évoquer les tours high-tech matérialisent en pleine campagne la présence souterraine du centre de recherche, subsistent dans la nature quantité de vestiges technologiques, robots, capsules rouillées, antennes, radars… Objets à la fois familiers et mystérieux qui jouent un rôle dans le déroulement de chaque épisode, en produisant soit un effet inattendu, soit, au contraire, l’effet trop désiré.

Les images jouent donc sur une familiarité décalée, si je puis dire, puisque nous reconnaissons les habitats, les costumes, les comportements, la nature elle-même qui n′est ni dramatisée ni spectacularisée. Plus inattendus pour nous sont les robots et appareils futuristes en plus ou moins bon état de fonctionnement que l′on découvre çà et là dans le paysage. La stabilité, la profondeur et la douceur des images enveloppe le tout, humains, nature et objets technologiques dans un même continuum serein. On se sent soulagé après tant de séries dont pression dramatique vise à contenir le spectateur dans leur rêts plutôt que de laisser à sa découverte.

Loop robot forêt
Tales from the Loop s′ouvre ainsi sur des paysages enneigés qui, épisode après épisode, avancent vers la belle saison, passant par les délicats intermèdes de la fonte des glaces, des premières pousses, des éclosions timides.
Les premiers épisodes ayant donc pour héros des enfants, les récits naîssent des inquiétudes, des angoisses ou des désirs propres à tous les enfants. La peur d′être abandonné par ses parents dans le premier épisode au cours duquel une mère physicienne se volatilise, et sa maison avec, à la suite d′une expérience pratiquée clandestinement. Lorsque sa fille rentre après l′école, il ne reste plus qu′un champ de neige.

Loop maison explosion lente

Dans le second épisode, c′est l′angoisse et le désir confusément mêlés de changer de corps, pour voir… Ce sera aussi le décès d’un grand-père ou, très classiquement, les premiers amours d′une adolescente.

Dans cet univers, les objets manipulés par inadvertance ou déréglés peuvent se mettre au service de la curiosité et donc mener à la catastrophe. Si l’on peut figer le temps, juste pour être tranquille avec son petit copain pendant que le reste de la société est immobilisé, pourquoi s′en priver ? Ici, les ruptures dans l′espace-temps comme les réalités parallèles ne sont pas des phénomènes exceptionnels et loin d’être une facilité, ils sont au contraire une source inépuisable de complexité narrative.

Loop cycliste figé
En dépit d’un (très lent) cinquième et d’un sixième épisodes qui nous font basculer dans le monde des adultes, avec des sujets sans rapport très étroit avec ce que l’on avait vu jusqu’alors, l′essentiel reste préservé : une lenteur inédite qui frôle l′engourdissement, une formidable inertie des situations, une inaltérabilité du paysage et de l′ordre social qui sont à la fois fascinantes et asphyxiantes. L′origine de l′histoire est suédoise, la transcription est américaine, mais installée dans ce Midwest colonisé par les scandinaves au XIXème. On est tout à fait dans les paysages et la temporalité immuables que l’on peut ressentir en Scandinavie. Les relations les plus simples, comme celles d′un employé avec son supérieur, sont saisies dans le même étirement du temps. Rien ne changera, jamais. Rien n′ira ni plus ni moins vite. La difficulté de communiquer, gélifie les relations humaines.

De ces scènes contemplatives, se dégage une forme de mélancolie, ou de fatalisme plutôt, qui – c’est la seule réserve – se passeraient volontiers de la trop envahissante musique de Philip Glass. Il aurait au contraire fallu à cette sérénité anxieuse du silence, une mélodie de bruits légers. C′est le grand défaut des séries actuelles qui ont oublié l′art discret de la musicalisation les bruits.

Loop pêche

Après un détour de trois épisodes consacrés à d’autres personnages, Il faut attendre le dernier épisode (2) pour voir résolue la très complexe situation crée au départ, c’est à dire celle où une petite fille perd sa mère et sa maison puis où un garçon échange son corps avec celui de son ami. Les ruptures et décalages temporels sont telles qu’il faut une grande attention pour comprendre ce qui se joue réellement entre des personnages que l’on a un peu perdus de vue et qui peuvent avoir changé d’apparence ou d’identité.

En dépit de cette réserve, Tales from the Loop marquera l′histoire des séries comme une audacieuse rupture stylistique. L′invention d′une temporalité complexe, à la fois extrêmement lente mais souterrainement fragmentée, risque de dérouter bien des spectateurs, mais elle refonde l’une des principales conditions du spectacle télévisuel : l’exploration de la durée. Tales of the Loop se rapproche ainsi peut être des expériences cinématographiques d′un Andy Warhol, mais plus sûrement des formidables interviews de Denise Glaser dans Discorama ou des fascinantes vidéos de chemins de fer qui nous livrent des voyages de plusieurs heures sans la moindre interruption. Mais secrètement Tales from the Loop, nous dit aussi que ce temps long n’est pas continu, il n’est fait que d’éclats de temps, comme un miroir brisé où se liraient nos vies. Refaire l′expérience du temps n′est-il pas l′une des raisons d′être d’un art qui est à la fois celui du direct et de la continuité, de l’immédiat et de la durée sans fin : la télévision ?

Notes :

1- Lire à ce sujet : Entre jeux épisodiques et séries télévisées, l’émergence de formes de narration vidéoludique inédites ? de Marida di Crosta, in Du ludique au narratif. Enjeux narratologiques des jeux vidéo, 2018

2 – réalisé par Jodie Foster

Tales of the Loop est une série-feuilleton adaptée de l’oeuvre de Simon Stålenhag par Nathaniel Halpern et diffusée par Amazon prime Video en 2020. Elle est interprété notamment par : Rebecca Hall, Jonathan Price, Duncan Joiner, Paul Schneider, Dan Bakkedahl,…

Une réflexion sur “Tales from the Loop

  1. Pingback: Tales from the Loop, Nathaniel Halpern – Pamolico, critiques romans et cinéma

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