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Les carnets de la télévision vous offrent leurs meilleurs vœux pour cette année 2023. Puisse-t-elle être riche en séries inventives et passionnantes. Vos commentaires, critiques, suggestions, articles sont toujours les bienvenus.

Dans sa description du western, André Bazin commençait par évoquer le contraste entre la somptuosité des paysages et la petitesse des hommes, comme le premier spectateur venu s’en rend compte. Les pionniers de la photographie américaine, comme William Henry Jackson et Carleton Watkins, exprimaient le même sentiment face à la grandeur des reliefs américains qu’ils découvraient dans la seconde moitié du XIXe siècle. De cette disproportion naquit la mission confiée par le Destin aux miséreux lancés à la conquête de cet immense espace vierge qui s’ouvrait devant eux : imposer la prééminence de l’homme civilisé sur la Nature. Poussant plus loin son analyse, Bazin écrivait : « L’homme chrétien blanc (…) vient implanter tout à la fois son ordre moral et son ordre technique, indissolublement liés, le premier garantissant le second ». Cette idéologie de la conquête vaudra aux Indiens, supposément voués à l’état sauvage puisque non-civilisés, de partager le sort funeste du reste de la nature, à l’exemple des bisons.

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Pour Bazin, le western était une forme épique moderne, contemporaine des débuts du cinéma. À quelques kilomètres des studios du Hollywood primitif, de vastes zones rurales s’étendaient où les attaques de banques et les vols de bétail n’étaient pas rares. Les hommes de ce monde inachevé, concupiscents et cupides, étaient une menace constante pour l’ordre social et plus particulièrement pour la vertu des femmes, trop peu nombreuses. Il revenait dès lors aux shérifs de rétablir l’équilibre entre la Loi et les consciences individuelles. De l’épique, la bascule s’opère ainsi vers le tragique. « Là où la morale individuelle est précaire, écrit Bazin, seule la Loi peut imposer l’ordre du bien et le bien de l’ordre ». On passe de la Guerre de Troie, ici appelée Guerre de Sécession, à l’Odyssée, devenue la Ruée vers l’Ouest.

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The English se déroule dans le Wyoming, le Kansas et les États des alentours, en 1890, à l’époque héroïsée par les westerns, c’est-à-dire entre la fin de la Guerre de Sécession et l’arrivée des automobiles. On y trouve tout ce que décrit Bazin – et que je viens de brièvement résumer – mais renversé cul par-dessus tête. L’héroïne s’appelle Cornelia (Emily Blunt), c’est une aristocrate anglaise donc a priori une proie facile pour les hors-la-loi qui pullulent dans la région. Mais cette championne de tir à l’art et cavalière émérite sait se défendre. Le périple qu’elle a entrepris pour retrouver Thomas, son fiancé, parti tenter sa chance en Amérique s’alimente d’une fascination pour le Wild West, l’Ouest sauvage. Son alter ego est Eli (Chaske Spencer), un Pawnee ex-éclaireur de l’armée américaine, donc supplétif des envahisseurs qui massacrent ses congénères. Indifférent à ce qui ne le concerne pas directement, il ne bouge pas le petit doigt pour soutenir une tribu cheyenne qui se font exterminer. Ne comptent à ses yeux que les individus qu’il estime. Eli est un isolationniste social, solitaire obstiné, indifférent à la cause indienne certes, mais exceptionnellement solidaire des individus qu’il estime. Des cow-boys solitaires, le western en est peuplé, comme le film noir de détectives asociaux.

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L’attelage d’une aristocrate anglaise et d’un Indien solitaire est à l’opposé des héros canoniques des westerns classiques probablement d’origine irlandaise, souvent marginaux et toujours masculins et blancs (2). Pour le décor, en revanche, tout y est : le village en bois planté dans un désert poussiéreux, les horizons infinis, les hordes indiennes fuyantes, les vétérans de la Guerre de Sécession devenus bandits de grands chemins, la terre inculte, le bétail volé, la diligence arraisonnée… Tout y est, en effet, mais sous forme de citation, par fragments isolés et plantés arbitrairement dans des paysages désolés, comme le trône d’un prince ou une datcha d’une famille russe sur une scène de théâtre. Par exemple, cet hôtel devant lequel Cornelia débarque de la diligence. Seul au milieu d’une plaine semi-désertique, avec, pour tout personnel, un aubergiste tout ce qu’il y a d’inquiétant. Deux pauvres hères passent la journée assis devant à jouer de l’accordéon, et un peu à l’écart, un Indien ligoté est suspendu après avoir été tabassé sans raison, voilà pour le décor. Nous sommes bel et bien dans un anti-western ou plutôt un post-western, genre fourre-tout qui accueille tout ce qui ne tient pas du western classique et qui est devenu la norme.

Des personnages excentriques, Cornelia en croisera une théorie au cours de son périple, tous dignes de la parade d’un cirque dont le chapiteau serait le ciel immense de l’Ouest sauvage.

C’est, par exemple, une patrouille de cavaliers en uniformes, voleurs et assassins supposés, qui reçoit l’aide de Malmont, le contremaître de Thomas dans sa traque d’une tribu cheyenne. Eli ne se joint pas à eux, ce n’est pas son affaire, comme on l’a dit. Quelque temps plus tard, on entend au loin la mitrailleuse qui hache hommes, femmes et enfants. Au retour du petit groupe de soldats, Malmont, à demi dévêtu et rouge de sang, se met à gronder et montrer les crocs comme un loup devant le Pawnee imperturbable. La mitrailleuse rappelle l’ordre technique évoqué par Bazin, le sang étalé sur le corps et le comportement animal désignent la folie.

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Dans le même esprit, un Buffalo Bill plus vrai que nature, se vante d’avoir méthodiquement massacré tous les bisons d’Amérique grâce à son puissant fusil. Privée de nourriture, la population indienne s’est considérablement réduite, mais, preuve de sa largesse d’âme, il a entrepris d’éduquer les survivants en commençant par faire des femmes ses domestiques. L’éradication par la faim et l’éducation. La technique et la foi, sous d’autres appellations, à nouveau. Comme on le sait, Buffalo Bill finira par promener au travers du monde un cirque où les Indiens continueront à pourchasser des diligences.

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Passons sur un trio de tueurs et leurs associés, un couple d’escrocs indiens, détrousseurs et fossoyeurs occasionnels, une famille de Mennonites en route pour nulle part, un autre trio de déserteurs de l’armée tueurs d’Indiens et un shériff rétif aux conflits.

La pire, quoiqu’insuffisamment exploitée, est la terrifiante Black-Eyes Mog, mère de deux gaillards stupides et criminels, autrefois scalpée et privée de paupières par les lames aiguisées des Indiens. Depuis ce douloureux épisode, elle porte des lunettes noires et cache son crâne nu sous une coiffe. En plus de lancer ses garçons à l’attaque des colons et autres migrateurs, elle collectionne les scalps d’Indiens, par vengeance.

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Au travers de cette galerie de figures monstrueuses, on constate qu’en ces terres lointaines où force ne reste que très rarement à la Loi, la cruauté est la pulsion la mieux partagée. La fiction n’est pas si étrangère à la réalité historique d’une époque incroyablement brutale et dont le mythe persiste à alimenter l’idéologie américaine. Ici, la fiction traduit de l’Histoire sans se soumettre au réalisme, sans chercher à se conformer au mythe ni à retrouver une véracité historique, mais, au contraire, en stylisant, si je puis dire, en ne conservant que certains traits de la légende et en les grossissant. Il ne s’agit plus « d’y croire » mais d’en tirer une leçon.

Dans The English, les personnages entrent en scène les uns après les autres en une suite de tableaux aussi superbes qu’intenses. Je parle de tableaux parce que le récit se découpe en une succession de petits récits souvent parallèles et presque autonomes. Cette écriture exige du spectateur une attention continue que quelques flash-backs, à la mode d’aujourd’hui, tentent de prendre en défaut. Que l’un de ces tableaux manque, ne dénaturerait pas la totalité de l’histoire. Il arrive aux scénaristes eux-mêmes de perdre en route quelques personnages telle la jeune éleveuse volée par les cow-boys de Thomas ou Thomas lui-même.

Ce syndrome de l’incomplétude ne touche pas seulement les personnages. Les décors eux-mêmes en sont atteints et l’un d’entre eux particulièrement : le village inachevé où les rares habitants des environs viennent consulter le shériff ou acheter leurs outils et dont les façades dissimulent des toiles de tentes, comme un décor extérieur de cinéma en construction. Récit en construction dans un décor en construction, tel est The English.

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Si le choix avait été fait non de l’intelligence malicieuse mais du talent sincère, ce conte aurait pu être mise en scène par de grands noms de l’histoire du cinéma. Kurosawa l’aurait situé au temps des samouraïs, Bergman dans sa première période l’aurait déplacé au Moyen-Âge, Welles, le plus shakespearien, aurait saisi ce que ce théâtre de la violence recélait de folie et l’aurait confié aux ombres d’un château élisabethain. Sans que l’on s’en rende compte autrement qu’après coup, la folie irrigue en effet tout le récit. On entend en effet vaguement parler, dès le début, d’un problème de « variole de la vache » et la menace est rappelée par un médecin ambulant. Les symptômes qui apparaissent ne pourraient-ils pas être, plutôt, ceux de la syphilis ? Vérole ou variole ? Les deux se traduisent de façon semblable en anglais : pox et smallpox (cow-pox pour la variole de la vache).

Lorsque les Européens envahirent les Amériques, ils y apportèrent leurs maladies, lesquelles décimèrent une grande partie des autochtones. La variole et la syphilis en firent partie. La démence qui atteint plusieurs personnages, en premier Malmont, trahit la syphilis, pour autant, sa fonction métaphorique n’en pas masquée. Certes, les immigrants ont apporté la syphilis, la grippe et quantité de maladies sur le nouveau continent et les populations locales ont été ravagées, mais ils ont aussi introduit leur folie destructrice, leur hubris, ce qu’aucun vaccin n’a jamais pu l’endiguer.

Notes : 1 – Qu’est-ce que le cinéma, Editions du Cerf. 2 – Les afro-américains, très rares ailleurs que dans des rôles de domestiques, constituaient pourtant une minorité non négligeable des cow-boys, ainsi que le film de Jeymes Samuel The Harder they fall sorti en 2021 le montre enfin. Lire ici.

The English est un mini-feuilleton américain écrit en par Hugo Blick et diffusé par la BBC et Amazon fin 2022. Il est interprété notamment par Emily Blunt, Chaske Spencer. Rafe Spall, Tom Hughes, Stephen Rea, Ciaran Hinds, Toby Jones, …

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