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À moi, comte, deux mots…

 

À MOI, COMTE, DEUX MOTS...

 

Tout a commencé avec Rome. La formidable série co-produite par BBC 2, la RAI et HBO, qui retraçait le basculement de la République à l’Empire. Reconstitutions en images de synthèse, caution d’historiens patentés, costumes et décors soignés, tournage à Cinecitta, Rome fondait un courant : la reconstitution historique à grand spectacle. Le série, prévue pour cinq saisons n’en connu que deux, malheureusement, en raison de son coût pharaonique. S’en suivit une pléthore de séries historiques, plus ou moins réussies mais tendant irrésistiblement vers le péplum ou le romanesque le plus extravagant. Odysseus, Borgia, Les Tudor, Inquisitio, Les Piliers de la terre jusqu’à l’impardonnable Da Vinci’s Demons, les ersatz s’accumulent et tendent irrésistiblement à la parodie involontaire. Turn prolonge cette veine historique, avec un budget conséquent et en puisant dans un aspect peu connu de la guerre d’indépendance américaine : le Culper Ring, un réseau d’espionnage créé sur ordre de George Washington et qui opéra essentiellement à New-York, Long Island et dans le Connecticut. Les personnages sont adaptés de véritables figures historiques et les faits sont avérés. Abe Woodhull, alias Culper, maillon central du réseau d’espionnage a bel et bien existé. Son officier traitant, Benjamin Tallmadge, aussi, et l’essentiel des faits est authentique1.

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Comme dans trop de films ou séries historiques, les auteurs cèdent un peu vite à la fibre patriotique : ici ce sont des américains ordinaires se dressent et luttent avec leurs faibles moyens contre des occupants anglais, brutaux, cruels et arrogants. Péché bénin tant il est répandu ! Nos propres scénaristes ont bien plus souvent fauté à longueur de films sur l’Occupation allemande.

Plus prenant est le conflit sentimental qui se surimpose à ce contexte : Abe aime Anna mais est marié à Mary, Anna aime Abe mais est mariée à Selah. Selah est arrêté par les anglais est jeté dans un navire-prison. Le champ étant libre pour les deux amoureux, leurs loyautés respectives sont mises à l’épreuve. D’autant que Mary est loyaliste quand les trois autres penchent pour les rebelles et qu’il n’est pas certain que cette épouse modèle n’ait pas, elle aussi, eu quelque attirance pour Selah. À ce conflit, au sens théâtral du terme, s’en adjoint un autre : celui du héros, Abe, espion au service des rebelles, avec son père, juge loyaliste. Transposé en France cela donnerait un jeune résistant face à un père collabo, façon pétainiste naïf. Le père, qui se voit comme un rempart face à la soldatesque, ignore les menées subversives de son fils. En dépit des mensonges qu’il est contraint de lui faire, ce dernier comprend le rôle de son père et le protège jusqu’à se substituer à lui, en une occasion, pour défendre des otages.

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On ne peut qu’être sensible à cette résurgence du drame classique. Amour contre orgueil, passion contre loyauté, sentiments contre raison, obéissance filiale contre engagement politique, tout cela a un parfum de cour de lycée. Corneille, Racine… Comment ne pas se replonger dans cet univers familier avec le sentiment de revenir à l’essentiel ? D’autant que la qualité des dialogues et la puissance des acteurs nous y invite.

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C’est en cela que Turn, tout en relevant du roman national américain, nous touche, nous autres européens. Il nous est impossible, de prime abord, de ne pas le lire cette histoire au travers de ce que sont devenus les USA par la suite et d’en mesurer la cruelle ironie. Vu d’ici, en effet, vu de ce XXIème siècle inauguré par le 11 septembre, l’occupant anglais de l’Amérique du Nord ne se distingue pas vraiment de l’actuel taulier de Guantanamo. Même arrogance, même brutalité, même incompréhension. Les évènements actuels en Irak nous le redisent chaque jour.

L’écueil est là, fatal, dès lors qu’il s’agit de retracer l’Histoire : l’asservir ou non aux enjeux idéologiques contemporains, selon qu’il s’agisse d’une analyse historique renouvelée ou, plus bassement, d’une instrumentalisation. Rome évitait le piège en s’agrippant à l’historiographie, Turn aussi, en plongeant ses racines dans la tragédie classique. Au fond, se dit-on, qu’importe ce conflit entre bons américains et méchants britanniques ! L’essentiel tient à ces hommes et ces femmes tiraillés entre leur loyauté et leur désir. Dans Autant en Emporte le Vent, c’était la même chose, qu’importait la Guerre de Sécession ! Ce que l’on voulait, ce que l’on désirait, c’était voir Reth en finir avec cette peste de Scarlett ou cette peste de Scarlett régler ses comptes affectifs avec Ashley. Rappelez-vous cette scène où ils fuient Atlanta en flammes. Une toile peinte et deux ou trois lumières figurent l’incendie au loin. Il arrête la charrette, la saisit et l’embrasse de force. Elle le gifle. La suite est restée gravée dans les mémoires.

Turn, moins spectaculaire, moins grandiloquent, n’en affiche pas moins une égale ambition dramatique. À juste titre.

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Les “ minorités ” sous forme de post-scriptum

Dans Turn, la condition des noirs est des amérindiens est à peine survolée. À un certain moment, les autorités britanniques prétendent avoir aboli l’esclavage et considérer cette pratique comme un péché. En réalité, l’esclavage n’a été aboli en Grande-Bretagne que trente ans plus tard (23 février 1807) et à l’inverse, les quakers qui colonisèrent l’Amérique étaient massivement abolitionnistes. Cette confusion historique se redouble d’une prudence manifeste : sur les deux personnages noirs principaux, l’une se range du côté des colons, ses maîtres, l’autre est enrôlé dans l’armée britannique (épisode 5). Quand on sait l’incidence de l’esclavage et de son abolition quelques temps plus tard sur le destin des USA, quand on sait également l’exigence de représentation des divers groupes sociaux à l’écran, passer si rapidement sur le sujet tient de la désinvolture.

De même, les amérindiens n’existent pas dans Turn, sinon, très succinctement sous forme d’auxiliaires des troupes anglaises irrégulières. On ne distingue qu’une ou deux silhouettes. Pourtant, à cette époque, leur tragique destin méritait certainement lui aussi, mieux qu’un post-scriptum.

Turn est un feuilleton créé par Craig Silverstein à partir du roman d’Alexander Rose, Washington’s Spies: The Story of America’s First Spy Ring. Il a été diffusé sur AMC en 2014. Il est interprété notamment par Jamie Bell, Seth Numrich, Heather Lind, Daniel Henshall, Kevin R. McNally, Burn Gorman, Samuel Roukin, John Joseph Feild…

Note :

1 On peut s’étonner au passage que les américains aient pratiqué l’espionnage si tôt quand on sait qu’au début des années 1940, avant leur entrée en guerre, les USA prisaient si peu ces méthodes indiscrètes que le Secrétaire d’Etat Henry Stimson ferma le département de décryptage, sous le prétexte que « les gentlemen ne lisent pas le courrier des autres ”.

2 Une conférence de Marjolaine Boutet, maître de conférences en Histoire contemporaine à l’Université de Picardie-Jules-Verne, sur les séries télévisées historiques est disponible à l’adresse : association Guillaume Budé d’Orléans

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