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fiction contre reconstitution

Marcia histoire

On aurait tort de confondre American Crime Story, la série de Scott Alexander et Larry Karaszewski avec American Crime, la série de John Ridley. La première n′a encore connu qu′une saison, la seconde en est à sa troisième. Mais la différence ne se résume pas à l′ancienneté. Contrairement à sa presque homonyme, American Crime Story nous raconte un procès qui a réellement eut lieu, en l′occurrence la célèbrissime affaire O.J.Simpson. Cette vedette du football américain fut en effet accusée en 1994 du meurtre sauvage de sa femme et de l′amant de celle-ci. Le procès dura de fin janvier à début octobre 1995 et fut suivi à la télévision par des millions de téléspectateurs américains. Je ne dévoilerai donc rien en rappelant qu′O.J.Simpson fut acquitté par les jurés de la cour pénale avant d′être condamné en 1997, pour les mêmes faits, à de lourds dommages et intérêts par une cour civile. Cette particularité du système judiciaire américain peut heurter notre conception du droit mais on en a connu un autre exemple lors de l′affaire D.S.K..

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Si l′on pouvait rapprocher cette série d′une autre, ce serait plutôt de Soupçons (The Staicase), le formidable documentaire de Jean-Xavier de Lestrade qui relate le procès de Michael Paterson, un écrivain accusé lui aussi du meurtre de sa femme. On se souvient du suspens qui ne se relâche pas au cours des 8 épisodes de cette mini-série et de l′embarras qu′elle produit chez le spectateur, incapable qu′il est de trancher en faveur ou non de l′accusé. En dehors de l′effet de réel inhérent à la forme documentaire, Soupçon ne cherche jamais à se ranger d′un côté ou de l′autre et si, finalement, on en vient à souhaiter l′acquittement, c′est davantage par sympathie envers l′avocat de la défense que d′un accusé qui ne fait rien pour plaire. À l′opposé, dès les premières séquences, American Crime Story prend clairement le parti de l′accusation. O.J.Simpson est présenté comme lâche, colérique et totalement égocentrique. Sa capacité à s′apitoyer sur son sort devient vite insupportable. Ses avocats, les plus brillants et onéreux de toute la Californie, sont dépeints eux-aussi comme dénués de tout scrupule. Leur font face Marcia Clark, la procureure, et son adjoint, Christopher Darden, dont la foi en la justice et le souci de l′ordre public sont incontestables. Quelle qu′ait été la réalité – et je suppose que les portraits sont assez justes – notre sympathie se porte donc immédiatement vers l′accusation. La conclusion apporte ainsi le sentiment détestable d′un système où les avocats sabotent la justice au lieu d′en être les auxiliaires (comme ils sont supposés l′être en France), où la presse joue un jeu dfétestable et où, in fine, un coupable s′en tire grâce à sa fortune.

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Le procès, comme matrice de la démocratie américaine, en sort éborgné. L′argent triomphe de la vérité et, facteur aggravant, cette justice de classe est en permanence hantée par la haine entre communautés « raciales ». L′affaire a eu lieu peu de temps après celle de Rodney King, un automobiliste noir dont le tabassage par la police de Los Angeles entraîna de sanglantes émeutes. Dans ce contexte, l′accusation marche sur des œufs. Le racisme affleure sans cesse, la défense abuse de l′argument, l′accusation se laisse piéger et la police ne s′avère pas totalement exemplaire.

Droit anglo-saxon contre droit latin ? Débat entre égaux contre culte de la vérité ?

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Le procès d′O.J.Simpson est un échec. Il a été suivi comme un feuilleton télévisé par des millions de téléspectateurs qui se sont à nouveau divisés entre noirs et blancs, autre échec. Mais laissons les faits historiques de côté et voyons ce qu′en est-il en terme de dramaturgie ?

Cette saison est donc consacrée à une histoire connue dont l′issue est connue : O.J. Simpson sera acquitté. Le seul intérêt tient donc dans la possibilité de vérifier si tout est bien conforme à ce qu′on sait, ce dont on se souvient ou ce dont on a entendu parler. Du moins pour le public américain. Le souci de la ressemblance passe en premier. La ressemblance physique entre les acteurs et les personnages réels, l′exactitude des faits bien sûr mais aussi des décors, des dialogues, tout est nécessairement passé au crible de l′authentification. En ce sens, American Crime Story vide l′effet de ressemblance au profit d′un fétichisme des faits.

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On pourrait argumenter que cette exigence de véracité est un outil au service de la dénonciation du système judiciaire. On a l′exacte réalité d′un procès et ce procès est indigne. La démonstration semble donc difficilement contestable tant les auteurs s′en sont tenus à une reproduction rigoureuse.

…À condition toutefois que le récit ne soit pas biaisé. Or ici, le geignard et colérique O.J.Simpson n′a aucune chance. Aucune sympathie n′est possible à son égard. L′identification se fait avec Marcia Clark et Christopher Darden, pas avec ce triste héros. La reconstitution authentique vire au portrait à charge et à la dénonciation d′une justice populaire (ce sont les jurés qui décident) trop aisément manipulable. Nous ne sommes pas à la place des jurés, ce qui serait pourtant la seule position possible du spectateur. Nous somme captifs d′un parti-pris pro-accusation.

American Crime Story versus American Crime

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Tout au contraire, American crime part de faits-divers imaginés, mais symptomatiques (viol, homophobie, drogue, racisme…). En s′attachant à en exposer toutes les implications sur les acteurs du drame, la série nous place tour à tour dans la position de chaque protagoniste. Et si c′était moi, cette mère, ce père, ce frère, ce directeur de lycée, cet entraîneur de basket, ce chômeur… ? La vérité n′est pas la question, la question est : comment chacun d′entre nous assumerions telle ou telle place dans un moment aussi tragique. Quel courage, quelle exigence morale aurions-nous ? Ne céderions-nous pas au plus facile, au plus simple, à l′oubli ?

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L′idée formidable de recourir aux mêmes acteurs pour chaque saison, dans une histoire, un cadre et des rôles différents, comme une troupe de théâtre qui interpréterait chaque année une nouvelle pièce, stimule cette prise de conscience. Il ne s′agit donc pas de reconnaître tel ou tel personnage ayant vraiment existé ni de traquer le détail authentique, comme dans American Crime Story. Les acteurs mettent leur talent au service d′un personnage réaliste, lui donnent toute sa crédibilité mais on a toujours conscience qu′il ne s′agit que d′un personnage. Une hypothèse d′être humain. On pourrait presque parler de distanciation au sens brechtien. La distanciation, telle que la voulait Brecht, amène à penser. Elle libère de la fascination et de l′identification. Ici, elle fait que l′on ne cherche à (s′) identifier (à) personne, à reconnaître personne, sinon soi-même.

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En ce sens, la mise en scène d′American Crime va plus loin, nous implique davantage que la reconstitution d′American Crime Story. La fiction creuse le sujet plus profondément que la restitution précise de l′histoire, elle nous incite à nous y reconnaître plus intensément. Elle sonde plus intimement les coeurs. La télévision n′est jamais meilleure que lorsqu′elle se rappelle le théâtre.

American Crime est une série télévisée américaine en 29 épisodes créée par John Ridley et diffusée sur ABC depuis 2015. Elle est interprétée notamment par : Felicity Huffman, Timothy Hutton, Lily Tailor, Regina King, Richard Cabral, etc…

American Crime Story est une série d’anthologie américaine crée par Scott Alexander et Larry Karaszewski et diffusée en 2016 sur FX. Elle est interprétée notamment par : Cuba Gooding Jr, John Travolta, Sterling K. Borwn, Kenneth Choi, Sarah Paulson, David Schwimmer, etc…

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