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 hostis humani generis *

 

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Black Sails s′achève. L′Île au Trésor peut donc commencer.

Tel était le projet, on s′en souvient** : relater les prémices du classique de Stevenson. Long John Silver, le capitaine Flint, Israël Hands, Bill Bones, Jack Rakham, Ben Gunn, Tom Morgan, Barbe Noire, Charles Vane, Ann Bonny, tous ces pirates légendaires figurent dans une fresque dont le centre géographique est l′île de Nassau, tombée en leurs mains avant de leur être reprise, et le noeud dramatique le trésor du galion espagnol Urca de Lima, dont s′est emparé Jack Rakham. Le trésor de l′Ile au Trésor.

Au fil de quatre saisons, l′histoire, complexe, pleine de revirements et de conflits, nous mène rigoureusement là où elle doit s′achever*** de façon à ce que, quelques années plus tard, un vieux marin, au visage basané et balafré d′un coup de sabre, vienne prendre gîte à l′auberge de l′Amiral Benbow et demande au garçon de la maison de le prévenir aussitôt, le jour où apparaîtrait un homme de mer à une (seule) jambe. On ne peut nier la jouissance qu′il y a à suivre une histoire que l′on précède, si je puis dire. On en connaît parfaitement le prolongement mais on ignore tout de la façon dont elle l′atteindra. Chaque écart sur le chemin le plus court excite l′impatience, chaque pas vers le destin qu′on lui connait ajoute à la jubilation.

Au cinéma, le genre « film de pirates » a sombré dans la parodie pour pré-adolescents avec la série des Pirates des Caraïbes. Le Black Sails de la télévision reprend le flambeau du genre et le renouvelle magistralement en s′alimentant des recherches modernes sur l′histoire de la piraterie tout en développant un réel propos politique. Bien mieux que la resucée de la Guerre des Deux Roses agrémentée de dragons qui mobilise actuellement les meilleurs esprits, Black Sails est en effet une œuvre politique d′envergure. Sa lecture critique de l′histoire de la piraterie met en valeur la portée émancipatrice de celle-ci, sa force de résistance au grand mouvement colonisateur des puissances européennes de l′époque.

que les hommes soient si noirs

qu'ils soient habitués

qu'ils soient condamner à ne jamais évoluer

Que représentent en effet les « écumeurs des mers » des XVIIème et XVIIIème siècle ? Un phénomène parasitaire mettant aux prises criminels et grandes puissances de l′époque ou, vu sous un autre angle, le sabotage de la colonisation du monde nouveau par les exclus du monde ancien ? Les Espagnols rançonnent l′Amérique centrale ? Leurs galions sont pillés dans les Caraïbes. Les Britanniques étendent leur empire jusqu′à l′Océan Indien ? Des communautés libertaires de pirates s′implantent à Madagascar. Proscrits, délinquants, marins déserteurs, les pirates recrutaient parmi les déclassés de la société pré-industrielle, le lumpen-prolétariat de l′époque. Leur appétit de liberté était sans frein. Leur utopie, sous le nom authentique ou inventé de Libertalia, fait encore rêver.

Il faut lire les excellents ouvrages de Michel Le Bris à ce sujet. Ceux dont on a fait des pilleurs et des assassins aspiraient d′abord à une vie libre et égalitaire, fondée sur la démocratie directe. Leur véritable projet était la liberté de vivre comme bon leur semblait, loin de l′oppression sociale, morale et économique qui sévissait au sein des empires. Leurs capitaines étaient élus et révocables et chacun touchait très exactement sa part du butin selon des critères établis et acceptés. La légende noire qui les entoure et a été véhiculée par la littérature d′aventures – Ile au Trésor compris – relève de la propagande des empires.

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Mais Black Sails pousse plus loin en postulant que dans ces marges de la société, aux confins des océans, se pratiquait l′égalité entre hommes et femmes, l′égalité entre pirates blancs et esclaves noirs et l′indifférence à l′égard des préférences sexuelles. La passion amoureuse de Long John Silver se porte sur l′une des chefs du mouvement de libération des esclaves, quant à Max, la discrète cheville ouvrière de Nassau, c′est une lesbienne assumée. A l′appui de ces registres qui touchent directement à l′actualité sociale et politique contemporaine, cette dernière saison de Black Sails nourrit un solide substrat idéologique. ****

elle ne craignait pas les hommes

Après avoir été la capitale des pirates, Nassau a été reprise en mains par les britanniques. À leur tête, un jeune gouverneur autoritaire, Woodes Rogers, dont les méthodes hérissent bientôt la majorité de la population. Son programme ne souffre d′aucune ambigüité : il est venu ramener la civilisation à Nassau. La civilisation, c′est à dire l′ordre, le commerce et l′esclavage. Par la répression il entend instaurer la sécurité, la sécurité permettra le commerce, le commerce entraînera la paix, tel est le programme qu′il résume devant un gouverneur espagnol. Ce qu′il ne lui avoue pas, c′est que la reprise rapide du commerce relève d′abord de son intérêt particulier avant de concerner l′intérêt général, en raison de la nécessité urgente de couvrir ses dettes personnelles.

La vision politique du gouverneur est d′une parfaite cohérence. Elle est partagée par la bourgeoisie des affairistes et des planteurs de Nassau. Mais le téléspectateur du XXIème siècle comprend très vite que s′il fallait donner un visage au libéralisme économique de notre époque, celle de la mondialisation du commerce, ce serait, trait pour trait, celui de ce gouverneur du XVIIème siècle.

Une résistance s′est organisée, qui lance des escarmouches contre les convois d′approvisionnement et les tuniques rouges. Sur mer, les navires pirates sèment la pagaille. Aucun commerce n′est viable dans ces conditions. Plus dangereux pour l′Empire, les pirates réorganisent peu à peu leurs forces pour reprendre la ville. Leur alliance avec les esclaves marrons semble tenir. Mais c′est au moment où l′avantage numérique se profile que des antagonismes surgissent. Il y a les partisans d′une nation pirate limitée à Nassau, ceux pour lesquels Nassau est le point de départ d′une révolution du Nouveau Monde contre l′Ancien et ceux, enfin, qui se préparent à un compromis avec l′adversaire. Ramenés à l′histoire du socialisme, ces partis seraient quasiment identifiables aux staliniens, aux trotskistes et aux sociaux -démocrates. Et ce n′est pas l′armée des esclaves en fuite, préfiguration des mouvements de libération nationaux de la seconde moitié du XXème siècle, qui échappe à ces schismes destructeurs entre révolutionnaires et « modérés ».

Les « modérés » de tout poil, eux, parviennent toujours s′entendre. Un peu de piraterie aux marges, sans constituer une menace politique, permet aux marchands d′augmenter les prix. Dans les plantations, un salaire dérisoire maintient en esclavage aussi bien que des chaînes et revient bien moins cher si l′on met dans la balance les révoltes destructrices et les gardes à rétribuer.

personne ne peut changer le mondepas aussi subitementle monde ne cèdera pas

Encore quelques décennies et la bourgeoise coloniale, devenue assez puissante, réclamera à son tour l′indépendance des colonies américaines, mais ce sera à son seul profit.

On peut reprocher à Black Sails un penchant pour le bavardage. On ne compte plus les entretiens en têtes à têtes dans une lumière de peinture d′époque. Le découpage alterne sans doute trop ostensiblement actions et discours. Ces longues et nombreuses discussions entre les personnages ont cependant un rôle méritoire : celui d′exposer la diversité des aspirations, des sentiments et des idées des uns et des autres. Les engagements des différents protagonistes germent ainsi d′un terreau psychologique, ce ne sont pas des choix artificiels mais bel et bien la conséquence d′histoires personnelles où les haines, les amours, la filiation, les souffrances et les bonheurs, la sexualité aussi, déterminent les comportements sociaux et politiques. Tout ceci n′empêche pas l′objectivation, la théorisation de l′action, mais donne au contraire la possibilité de les partager, les faire, tour à tour, nôtres. Et si la motivation profonde, refoulée, du terrible capitaine Flint n′était ni de s′enrichir ni de libérer le Nouveau Monde, que comprendrions-nous de son combat ? Et si le trésor enfoui sur l′Île du Squelette représentait bien autre chose qu′un coffre de pierre précieuses, comment lirions nous L′Île au Trésor ?

Notre existenceil suffirait qu'une personne

Ainsi, à un moment où se multiplient uchronies et dystopies, posant l′une après l′autre les plus sombres visions de notre monde, à un moment où la mode des reconstitutions historiques marque le pas, Black Sails se risque à rivaliser avec la meilleure littérature pour nous livrer un exposé politique d′une éminente lucidité.

et si le débouement de cette guerre

mais au contraire l'encourageait

PS : un article fort documenté sur le générique de Black Sails est publié sur le site La Labyrinthèque.

Notes :

*« ennemis du genres humain », appellation décernée aux pirates par les nations « civilisées »

** Lire ici l’article publié dans ce blog lors de la première saison de Black Sails.

*** La série n′a pas été renouvelée pour une cinquième saison par la chaîne Starz. La structure extrêmement condensée du dernier épisode, témoigne de cette malheureuse décision.

**** Le propos politique s’est d’ailleurs précisé depuis les toutes premières saisons dont j’avais dénoncé les énoncés plus libertariens plus que libertaire.

Black Sails est une série américaine crée par Jonathan E. Steinberg and Robert Levine et diffusée sur Starz entre 2014 et 2017. Elle est interprétée notamment par : Toby Stephens, Luke Arnold, Toby Schmitz, Jessica Parker Kennedy, Hannah New , Clara Paget, Tom Hopper, Zach McGowan, Luke Roberts, Ray Stevenson, etc…

2 réflexions sur “Black Sails S04

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