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L′art de la littérature (moderne) est d′amener le dedans au dehors et de nous en faire part. L′art du cinéma et de la télévision est au contraire de nous faire deviner le dedans en ne nous donnant à voir que le dehors. Bresson l′a professé *, Godard l′a pratiqué **, The Sinner le prouve.

The sinner oiseaux
La première saison de The Sinner avait débuté de façon éprouvante avec un meurtre brutal au sein d′un paysage paisible. Il avait fallu longtemps pour ramener à la surface le germe de cet accès de fureur et excuser le geste d′une trop fragile meurtrière. Cette fois, c′est un meurtre calme au sein de circonstances hostiles. Un jeune couple et un enfant en route pour les chutes du Niagara crèvent un pneu et doivent passer la nuit dans un motel au bord de la route, du côté de Keller, dans l′État de New York. Le lieu commun des films d′horreur. On attend le pire, il arrive. Mais ce n′est pas un tenancier de motel désaxé qui le commet, c′est tout simplement l′enfant. Question : comment un enfant peut-il tuer ?
Confrontée à une affaire aussi délicate, l′inspectrice locale fait appel à un collègue plus expérimenté, Harry Ambrose, natif de Keller et vieux copain de son père.
Le lieu n′est pas innocent. Keller est situé dans le Burned-over district, cette partie de l′Etat de New-York où surgirent quantité de sectes à la faveur d′un réveil religieux mâtiné d′utopisme social (Shakers, Spirites, Mormons, Millerites,…), au XIXème siècle. Ambrose évoque cette période quand il explique pourquoi il en est parti : « il y a quelque chose dans le sol… les choses ne restent jamais calmes ».
On apprend vite que Julian, l′enfant, est élevé dans une communauté « utopiste » – disons plus simplement une secte – implantée à Mosswood, dans les environs de Keller, et que sa mère en est le nouveau chef. Moins obsessionnellement biblique que Waco, Mosswood, se veut un lieu de thérapie psychologique. Personne n′a trop envie d′y aller vérifier ce qui s’y passe, pour des raisons différentes. Ils ne dérangent personne, ne les dérangeons pas. C′est l′argument que le FBI n′avait pas voulu entendre, à l′époque de Waco, avec les conséquences dramatiques que l′on sait. La leçon a été retenue, on ne rejouera pas Fort Alamo.

The Sinner Ambrose

On avait vu le détective Ambrose à l′oeuvre lors de la première saison. Un sorte d’anti-Hieronimus Bosch. Le genre à chercher ce qui cloche dans les cas les plus évidents. Lui-même hanté par ses angoisses et ses pulsions, il soupçonne vite la fêlure de l′autre, le détail qui ne colle pas avec l′apparence. Il sait trop bien ce qu′il en coûte de céder à ses penchants, il y a laissé un mariage et une paternité. Il peut parler à un enfant de ses cauchemars, parce qu′il en éprouve lui-même de semblables. Il peut comprendre la violence enfouie au plus profond d′un être parce qu′il l′a lui-même désirée. Il est le seul à frayer avec les créatures des marécages. Et puis, il a cette présence physique qui, à elle seule, sème le trouble chez ses interlocuteurs, son éternel demi-sourire, son « regard acculé » comme le dit une de ses anciennes camarades de lycée, sa façon aussi de toujours esquiver, la brillance fugace de l’oeil. Avec lui, toute discussion s′engage sur des sols mouvants. On pressent la douloureuse jouissance qu′il éprouve à suivre le fil dans le labyrinthe d′une âme égarée.
« Chaque jour je cherche comment m′évader du Labyrinthe, chaque jour le Minotaure me traque. Courir renforce le pouvoir du taureau. La seule solution est à l′intérieur. Il me faut accepter qu′au centre du labyrinthe, je n′affronterai pas le taureau mais moi même. Je suis le Minotaure, je me traque moi-même.» lit Ambrose dans le journal intime d′un médecin proche de Mosswood, texte qu’il aurait pu écrire lui-même.

The sinner labyrinthe
L′emblème de la secte est d′ailleurs l′amorce d′un labyrinthe. Ce signe exprime graphiquement le récit comme la maison de poupée condensait celui de Sharp Objects. Il y a en effet un double labyrinthe à affronter pour ce Thésée vieillissant qui, au fur et à mesure de l′enquête, progresse entre les pistes qui se dévoilent et remonte synchroniquement les méandres de son passé.
En avançant dans le récit, on s′aperçoit que la secte implique bien plus de gens et plus profondément qu′il n′y paraît. De près ou de loin, chacun, au fond, a contribué à qui ne pouvait s′achever que par le crime d′un enfant. Pas nécessairement consciemment, bien sûr, tous sont plutôt de bonne foi et même pacifiques. Si, dans la première saison, la drogue et la bêtise jouaient un rôle décisif, ici l′aveuglement semble régler les destins.

The Sinner mère 2

The Sinner tient à nouveau un double discours. Il réaffirme d′abord la puissance du refoulé. Le projet avoué de l’auteur, Derk Dimonds est de traiter de traumatismes psychologiques et des leurs conséquences. De même que la blessure enfouie du meurtre de sa sœur transformait l′inoffensive Cora en furie, la confusion mentale de l′innocent Julian, incapable de distinguer le rêve de la réalité, l′amène à commettre un double crime. Face aux deux, Ambrose puise dans ses propres traumatismes.
The Sinner développe ainsi l′idée que les actes les plus horribles ne sont pas de la responsabilité d′un seul. Au début, il y a une faute. Une faute fondatrice, qu’elle soit morale ou criminelle, une faute qui n’a pas été jugée. Ce qui vient ensuite, ce qui en procède, relève d′un enchaînement de comportements humains qui, chacun pris à part, paraissent usuels ou, pour les plus graves, compréhensibles. Les sottises dont la mère de Julian l′abreuve ne procèdent pas d′une manipulation voulue. Lorsqu′elle lui fait croire que l′intrus qu′il voit la nuit dans sa chambre n′existe qu′en rêve, elle cherche à le protéger, certainement pas à encourager une dissociation mentale, ce qui pourtant est le cas. Au bout de la chaîne, il y a le meurtre, mais aucun maillon de la chaîne n′est strictement condamnable en lui-même. Le meurtre serait ainsi le terme d′une production sociale dont l’origine est une scène primitive tenue secrète. On peut parler de traumatisme, comme le fait Derk Simonds, on pourrait tout aussi bien parler de péché originel.

The Sinner
Pour nous conduire dans ce dédale d’interactions humaines, The Sinner s′appuie sur une mécanique narrative imperturbable. Les liens logiques entre les actes des personnages ont parfois besoin de s′appuyer sur des flash-backs mais ils mènent précisément au dénouement. Sharp Objects différait l′action – c′est à dire l′enquête sur deux meurtres successifs – pour dénuder les ressorts d′une famille névrotique, celle-ci devenant l′objet de la véritable enquête. Le récit que propose The Sinner s′organise au contraire comme un enchaînement d′actes conséquents ou préalables au meurtre commis par un enfant. Ce que chacun a fait ou fera par rapport à ce crime dit ce qu′il est, ni plus ni moins. Comme dans la réalité. Après tout, « leur intériorité ne regarde personne ».

The Sinner est un feuilleton américain adapté par Derek Simonds du roman de l’écrivaine allemande Petra Hammesfahr. La seconde saison a été commandée par et diffusée sur USA Network en 2018. Il est interprété notamment par : Bill Pullman, Carrie Coon, Elisha Henig, Hannah Gross, Natalie Paul,…

Notes

* « je tente de traduire le vent invisible, par l’eau qu’il sculpte en passant. » Robert Bresson dans Notes sur le cinématographe.
** « Que serait un monde qui s’accorderait au désir cinématographique de Godard ? Un monde où tout ce qui nous affecte pourrait être rendu visible à la surface des choses, dans la musique des mouvements et la vitesse des corps. Un monde où il serait inutile de recourir à l’explication par l’intériorité et la profondeur pour comprendre ce qui se passe entre les êtres, qui est pour Godard le seul sujet de cinéma possible. Le reste, l’intériorité, n’est pas une chose à montrer parce que ça ne regarde personne. S’il est bien question dans le mépris de doute, de jalousie, de souffrance, Godard par son exigence de ne rendre compte que ce qu’il peut rendre visible, dégorge ces sentiments de toute leur glue existentielle pour nous en restituer uniquement avec la plus grande élégance et grâce à son usage du cinéma comme art du montage, le jeu des lignes, la musique. » (Analyse du film Le Mépris, d′après Alain Bergala.)

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