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Sharp Wind Gap

Wind Gap, un patelin du Missouri. L′étouffoir. Pas encore le Sud profond mais déjà le Sud. Elevages porcins pour industrie, traditions sudistes revendiquées, autochtones vaguement stupides, fin de races déliquescentes… Les rares noirs font fonction de domestiques, les mexicains vivent reclus dans leur ghetto. Que faire à Wind Gap sinon picoler dans le seul bar de la ville ? Tout se sait, rien n′est dit, les secrets prospèrent en vase clos, les ragots tissent la toile des jours. Camille, elle, est partie de Wind Gap. Assez loin, dans un autre monde, celui de la plus proche métropole : Saint Louis. Elle se fait appeler Preaker plutôt que Calhoun, comme ses parents *. Elle avait de bonnes raisons pour fuir : sa jeune sœur, Marian, était morte, elle-même avait séjourné à l′hôpital psychiatrique et continue à se scarifier le corps en y gravant des mots. Il fallait échapper à l′atmosphère délétère d′une maison sur laquelle régnait – et règne encore – une mère perverse, grande manipulatrice devant l′Éternel. Que faire contre les non-dits, l′inquisition constante, la maladie toujours à l′affût ?

Le journal qui emploie Camille la renvoie à Wind Gap pour enquêter sur deux meurtres successifs qui traumatisent la petite ville par leur cruauté. Camille accepte de remonter le temps. Ponctuellement, elle rend compte par téléphone à son ami rédacteur en chef, le seul capable de lui remonter le moral.

Sharp mansion

Le petit manoir familial lui est ouvert avec réticence. Ses rapports avec sa mère sont restés tendus. Les conversations se limitent à échanges aigres. Camille est la mauvaise fille des trois, celle qui n′aime pas sa mère, qui n′adhère pas au mode de vie asphyxiant du manoir, celle qui lacère le corps qu’on lui a donné, celle que l′on tolère à peine dans l’ordonnancement minutieusement réglé du décor familial.

Les images des ballades en patin à roulettes d′autrefois, avec Marian, reviennent à Camille tandis qu′elle découvre Amma grandie. Encore jeune, Amma a su s′adapter à la situation en interprétant alternativement le rôle de la fille bien élevée et soumise à la maison et celui de l′adolescente délurée en ville. Tout comme Camille et Marian autrefois, Amma se promène à patins à roulettes avec ses copines dans les rues de Wind Gap. Ces adolescentes pourraient être les prochaines victimes du tueur qui a déjà assassiné deux jeunes filles de leur âge.

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sharp patin
La bouteille de vodka toujours à portée de main et casque sur les oreilles, Camille passe ses journées à arpenter les rues à bord de sa vieille Volvo. Mêmes façades, mêmes visages. On s′étonne du retour de la jolie fille de Wind Gap qui a fait carrière dans la métropole. Le shérif restant muet lorsqu′elle l′interroge, Camille se rapproche d′un jeune détective envoyé de Kansas City pour aider la police locale.

Sharp flic
Deux suspects des meurtres d′Ann Nash et de Natalie Keene se détachent rapidement : Bob, le père d′Ann qui a surpris sa fille dans les bras d′une amie, et John, le frère de Natalie. La population a vite décrété leur culpabilité. Les preuves manquent pourtant. Elles tardent, même, durant toute la saison. La police ne trouve rien. L′enquête à proprement parler s′efface derrière le thriller psychologique. Mais la matière manque. Adora est folle, on n′en doute pas. Amma est certainement partagée entre les deux personnalités qu′elle affecte selon les circonstances. Le second mari d′Adora, lui, se réfugie dans la musique. Camille reste sur ses gardes, tenant à distance un amour maternel auquel a toujours résisté, par instinct de survie. On ne croit pas vraiment à son alcoolisme. Quelque chose du récit se délite. Les tensions familiales ne suffisent pas à combler une impression de manque que le récit ne parvient à endiguer.

Sharp femmes

Sharp Objects a les qualités et les défauts de la post-télévision façon HBO : Elle ne raconte pas une histoire, elle campe une fresque. Des moyens considérables sont mis en jeu pour dépeindre une société engluée dans sa pathologie. Pendant ce temps, le suspens s′étiole, faute de munitions. True Detective souffrait du même travers. Toute la différence avec des feuilletons comme The Deuce ** dont la première saison traînait aussi extraordinairement en longueur, c′est que The Deuce avait d′abord un projet anthropologique et qu′il se fondait sur une enquête minutieuse. Les personnages étaient des personnages « sociaux », au sens où ils représentaient des « types » sociaux, leur psychologie passait après ou, du moins, ne servait que de carburant au moteur social.

Rien de cela dans Sharp Object où la psychologie tente en vain d′imposer son tempo à une histoire criminelle. En littérature ou au cinéma, les riches familles désaxées du Sud des États-Unis sont loin d′être une terra incognita. C′est même une terre tant labourée qu′il n′y reste peut-être plus grand-chose à en extraire sinon quelques charretées de clichés. Sharp Objects se traîne ainsi durant 6 épisodes pour nous offrir tous les aspects de la désespérance d′une bourgade du Sud. Il manque de moiteur pour croire à l’engourdissement, il manque d’envoûtements pour suggérer la malédiction, il manque de haine à fleur de peau pour inspirer la violence. La lenteur peut devenir une qualité à condition de véhiculer une fascination, un mystère, une invite à la contemplation, une disposition de la nature. Elle ne se suffit pas à elle-même.

Sharp maison de poupées

Sans doute plus captivants sont les rapports des femmes entre elles, car le véritable propos de Sharp Objets est là. Les hommes restent sur la touche. Rapports féminins et familiaux puisqu’à l’exception d’une amie de la famille, le jeu ne comprend qu’Adora, Camille et Amma. L’exploration du pacte vénéneux qui condamne la mère et ses deux filles à ne jamais rompre totalement est le véritable fil du récit. De lui n’émanent que malaise et souffrance. Le souvenir de Marian laisserait croire qu’on n’échappe à cette étreinte que par la mort. Le modèle réduit du manoir qu’Amma bichonne sous le regard attendri de sa mère symbolise évidemment cette claustration psychologique. Il est la projection du désir de la mère : une famille avec lesquelles elle pourrait jouer à la poupée.

Mais à en dire sans trop en dire pour ne rien dévoiler trop tôt, cette immersion dans la psychologie féminine entretient un sentiment d’inachevé qui dure trop. Nul suspens dans ces rapports à la fois passionnés et froids, qui n’évoluent guère et laissent encore moins éprouver la menace qu’ils couvent.

Il faut donc attendre que les deux derniers épisodes nous bouclent une résolution à l′emporte-pièce. Camille finit par céder à sa mère, son rédacteur en chef tombe du ciel pour la sauver (artifice condamné depuis au moins Aristote) et l′affaire se conclut sur un étonnant « cliffhanger », unique bonne surprise de la saison.

Le reste, on le savait déjà plus ou moins.

 

Sharp Objects est un feuilleton américain adapté du roman de Gillian Flynn par Marti Noxon et réalisé par Jean-Marc Vallée. Produit par HBO il a été diffusé en 2018. Il est interprété notamment par Amy Adams, Patricia Clarkson, Eliza Scanlen, Chris Messina , Sophia Lillis, Matt Craven, Elizabeth Perkins, etc.

Note :

* Ce nom est aussi celui de John Caldwell Calhoun, important personnage politique du début du XIXème siècle, raciste notoire, qui défendait la cause du Sud esclavagiste.

** produit lui aussi par HBO, il est vrai.

Une réflexion sur “Sharp Objects

  1. Pingback: The Sinner S02 | les carnets de la télévision

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