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Sans l′ombre d′un doute

On n′attend pas beaucoup de subtilité d′un roman de Tom Clancy et donc pas davantage d′une adaptation télévisuelle d′un roman de Tom Clancy. L′art d′un John Le Carré appartient à un autre univers mental. Ici, point de vertige, les choses s′énoncent avec limpidité, le Bien et le Mal sont identifiés, aucune ruse, aucune stratégie à triple ou quadruple tiroir ne perturbe l′affrontement, seul un enchaînement de suspenses modérément captivants nous entraîne de la naissance à la fin de l’histoire. On a beau se prendre au jeu, on ne soupçonne pas l′ombre d′un doute dans un univers qui devrait, bien au contraire, n’être peint qu’en clair-obscurs.

Clancy héros nuit

L′agent de la CIA Jack Ryan est le héros d′une douzaine de romans de Tom Clancy. Sa carrière est un modèle : fils de policier irlandais, catholique, il entre dans les Marines, se fait blesser en Afghanistan, enseigne l′histoire à l′Académie Navale avant de finir analyste pour la CIA. Au fil de l′histoire contemporaine et de la douzaine de tomes qui lui est consacrée, Jack Ryan affronte les Russes puis les islamistes, sauve presque qu′un Pape d’un attentat et se mesure avec la Chine. Le lecteur apprécie certainement cette façon de relire une histoire dont il reconnaît les grandes lignes puisque c′est celle que la télévision et les journaux lui récitent au fil des jours. C’est la première fonction de ce genre de littérature : combler les trous, donner un sens à des événements dont le sens nous échappe, compléter la fiction que le pouvoir nous tricote, parce que, comme les complotistes nous le répètent, on ne nous dit pas tout.

Par la suite, Jack Ryan escaladera tous les échelons de la méritocratie américaine pour finir Président des Etat-Unis. Le summum dans la vie d’un homme. On n′imagine pas d′esprit plus sain dans un corps plus sain en dépit, il est vrai, d′une fragilité, d’hésitations, de regrets qui lui insufflent un supplément d′âme. Jack Ryan n′est pas une simple brute à la Bruce Willis, c′est un héros à notre image, si nous avions mis un peu du nôtre en cours d′éducation physique. Courtois, sensible à la souffrance humaine, dépourvu de tout préjugé racial ou religieux, capable de doute mais aussi de dépasser ses doutes, patriote infatigable, Jack Ryan incarne le modèle difficilement égalable de l′américain blanc patriote. Il dégaine plus vite que les méchants, il vote probablement Républicain, en un mot Jack Ryan est le héros réactionnaire par excellence.

Annoncée de cette façon, l′adaptation télévisée de ses aventures s’annonce indigeste, néanmoins cette première saison présente un intérêt particulier pour le spectateur français. Le récit se partage en effet entre les USA, la France et la Syrie. En effet, l’ennemi est une fratrie libanaise qui a passé sa jeunesse réfugiée en France et y règle désormais ses comptes.

Clancy 93

Suite à des recherches sur des mouvements de fonds suspects, des terroristes sont localisés en banlieue parisienne par la CIA qui transmet aussitôt ses informations à la DGSI. La CIA dépêche en France un analyste, Jack Ryan, et son patron, James Greer. L’inspectrice française qui les accueille à leur descente d’avion est ferme mais bienveillante. Le temps d’un trajet en voiture en direction du « 93 », qu’elle présente comme un « quartier arabe », elle prend le temps d’expliquer à Jack que si, avec les arabes, c’est compliqué c’est d’abord parce qu’ils sont maltraités. La France ne reconnait pas les communautés, on est français ou on ne l’est pas. Il n′y a ni afro-français ni arabo-français comme il y a des afro-américains ou des arabo-américains au pays de Davy Crokett. La pédagogie de la policière laisse filtrer un espoir mais c’est peine perdue, presqu’aussitôt, un de ses collègues assène au patron de Jack un discours vigoureusement anti-musulman. Hélas pour lui, cet adepte du Rassemblement National ignore à qui il s’adresse : James Greer est un afro-américain musulman. Coup de froid.

Clansy daeshLes étapes de la radicalisation des deux frères libanais ponctuent la première partie du récit à renfort de flashes-back. On suit la destruction de leur ville, de leur maison et de leur famille sous l’effet des bombes israéliennes, l′échec de leur intégration à la société française, l’impossibilité de trouver du travail, le mépris des employeurs, la difficulté à maîtriser les codes sociaux, les contrôles de police abusifs, le logement dans des quartiers-ghettos, le racisme structurel. Le passage de l′aîné par la prison l’amène à se convertir à un islam radical, avec, enfin, la promesse d′exister. Il entraîne évidemment son frère dans sa dérive. Histoire mainte fois répétée de tous ces jeunes qui, en France, sont passés de l′échec à la révolte pour basculer dans le crime sous la houlette de prédicateurs néfastes. Au moment où débute le récit, les deux hommes dirigent déjà un groupe terroriste international qui entend créer son califat au Moyen-Orient et qui pilotent du fin fond de la Syrie des attentats en France.

Clancy curé

Reprenons. Un prêtre est assassiné au sortir de son église. On repense au père Hamel égorgé en 2016. Ce meurtre a été calculé pour conduire au massacre de l′assistance présente aux funérailles. Des gaz sont répandus, vision de dizaines de corps empilés, c′est le Bataclan qui ressurgit. Plus tard, ce sera une tentative de contamination par le virus Ebola associée à une dispersion de Césium radioactif. Si la stratégie et les technologies employées sont bien plus sophistiquées que ce que l′on a malheureusement connu, rien de tout cela n′est totalement artificiel, chacune de ces situations en rappelle d’autres, bien réelles. Jack Ryan s’appuie sur des faits incontestables et n’y ajoute que la dose de fiction nécessaire pour les relier l’un à l’autre.

Une dernière question mérite cependant d’être posée : Par quels yeux regardons-nous ? Quels sont les témoins, ceux au travers desquels nous découvrons cette France violente et raciste ? Qui, sans même avoir besoin de parler, nous « traduit » les scènes ? Ce sont deux américains, deux hommes, un blanc et un noir, un catholique et un musulman, qui cohabitent en parfaite harmonie. Ils n′ont pas grand-chose à exprimer pour que leur jugement s′impose à nous, il leur suffit de regarder et d′écouter. Nous regardons et écoutons selon eux, par leur filtre.

Clancy 2 héros

Passée la première réaction d′agacement envers ce qui pourrait être un portrait à charge de la France actuelle, on en vient à s′interroger sur les objectifs de deux scénaristes dont l′un se fit connaître pour son travail sur Lost tandis l′autre, vétéran de la guerre d′Irak, œuvra pour des productions de la Fox tels que Prison Break. La ségrégation sociale que leur série dénonce est-elle spécifiquement française, fruit d′une histoire coloniale et d′une idéologie autoritaire, ou renvoie-t-elle, par effet miroir, la ségrégation pratiquée depuis toujours aux USA ? Le discours raciste du policier est-il celui d′un français ou celui d′un électeur de Trump ? La série est écrite pour un public américain. S′agit-il donc de le conforter dans sa vision d′une société française archaïque ou de lui faire prendre conscience de la dérive actuelle des USA, toujours plus hostiles aux étrangers, toujours plus soucieuse de s’enfermer derrière des murs infranchissables ? La première hypothèse semble hélas l′emporter.

De nombreux petites erreurs, immédiatement repérables par le téléspectateur français, laissent penser que les séquences françaises n′ont pas bénéficié de conseils du cru. Ce doit être le cas puisque la production a même engagé des acteurs canadiens pour interpréter les personnages français. Les cotisations au régime des Intermittents du Spectacle seraient-elles aussi rédhibitoires pour Amazon que les impôts sur les bénéfices ?

Clancy escalier

Le plus gros impair est la participation armée des agents de la CIA à un assaut en pleine Seine-Saint Denis. On a été habitué par le cinéma et la télévision à ce que le monde entier soit le champ d′action des pistoleros de la CIA, mais tout de même… Passons sur les vallées alpines enneigées quand on est en chemise à Paris et autres broutilles. Plus drôle ou consternant – on ne sait plus – est un récit secondaire parfaitement déconnecté de la narration principale, au sujet d’un pilote de drone américain basé dans le Nevada, près de Las Vegas, qui tue à distance un pacifique père de famille syrien du fait d′une erreur des services de renseignement. C’est le tir de trop. Le conflit moral qui s′empare de lui l′amène à rejoindre la Syrie pour aller présenter ses excuses à ce qui reste de la famille et lui offrir tout l′argent qu′il a gagné à la roulette dans les casinos de Las Vegas.

On en reste pantois.

Clancy excuses

Restera néanmoins une chose, qui avait sans doute été mieux exposée dans The State mais qui est assez rare pour être signalée : la description de la fuite d’une mère et ses deux filles de l’enfer syrien. Elles veulent gagner l’Europe, rejoindre la mer, monter dans un de ces canots livrés au hasard des flots. Elle subissent le racket, les humiliations, la fatigue, la faim et la soif, mais atteignent leur but à force de détermination. Les réfugiés n’apparaissent la plupart du temps qu’aux actualités, au moment de leur sauvetage ou de leur arrivée en Europe. Arrivée de plus en plus difficile à présent que les portes se referment devant eux. Cette mère et ses filles rejouent pourtant la longue histoire des peuples qui traversent les mers pour fuir l’esclavage avec l’espoir d’une terre promise là-bas, de l’autre côté. Ce récit dans le récit absout Jack Ryan de bien de ses fautes.

Clancy Réfugiés

Jack Ryan (ou Tom Clancy’s Jack Ryan) est un feuilleton en 8 épisodes adapté des ouvrages de Tom Clancy par Carlton Cuse et Graham Roland pour Amazon Prime Video en 2018. Il est interprété notamment par : John Krasinski, Wendell Pierce, Ali Suliman, Dina Shihabi, Abbie Cornish, Haaz Sleiman, Marie-Josée Croze, Karim Zein, Timothy Hutton, etc…

Une réflexion sur “Jack Ryan

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