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Il fallait que cette série existe, il aurait même fallu qu′elle existe plus tôt, qu′il en existe d′autres sur le même sujet avec de semblables intentions. Mais il n′aurait pas fallu qu′elle soit diffusée ainsi en France, sur Canal +. Le cynisme de la télévision française quant à son rôle social et politique est imparable. Canal + a bâti sa réputation sur la provocation potache et une politique de « coups » polémiques *. The State n’avait rien à faire là. Il aurait fallu diffuser sur TF1, NRJ, TMC, C8, n′importe laquelle de ces chaînes privées qui drainent le public populaire à grand renfort de jeux, de télé-réalité, de reportages « embarqués » dans la police, de soap-opera et de films « d′action ». Sur ces chaînes, l′effet aurait été tout autre. Le public auquel The State s′adressait n’était nulle part ailleurs.

The State est une mini-série britannique en quatre épisodes qui nous raconte le départ clandestin de jeunes musulmans britanniques pour la Syrie, leur vie au paradis de Daesh, leurs désillusions et les conséquences tragiques de leur choix. Chose remarquable, cette histoire est narrée avec un tact exemplaire, sans l′ombre d′une concession au réductionnisme ni à la caricature. Le travail préalable a été celui d′un documentaire, avec tout ce que cela implique de recherches, d′enregistrement de témoignages, de collecte d′informations. En ces temps d′attentats où les esprits sont particulièrement crispés, la moindre erreur, le plus petit malentendu, aurait ruiné le projet.

The State 1

Jalal, Ziyad, Shakira et Ushna s′échappent donc de nuit d′Angleterre, sont pris en charge par une filière djihadiste et rapidement conduits en Syrie. On ne sait rien du processus de leur radicalisation puisqu′on les prend au moment de leur départ et pas davantage de leur voyage à travers l′Europe et la Turquie. Les hommes s′intègrent aux troupes de Daesh après avoir subi un entraînement militaire, les femmes sont recluses dans un gynécée dont elles ne sortiront que pour se marier avec un combattant et procréer. Les enfants sont séparés de leurs mères et, pour les garçons, brutalement formés au métier de guerriers.

The State 2

Peter Kosminsky a choisi de dresser un petite galerie hétéroclite d′exilés dominée par deux figures principales : Shakira, une femme médecin, mère célibataire et noire, Jalal, un jeune homme partit sur les traces de son frère, tué en Syrie quelques temps plus tôt. Tous les deux, comme d′ailleurs les autres occidentaux que l′on voit, connaissent leur Coran sur le bout du doigts. C′est d′ailleurs sur ce plan que les premières escarmouches avec les responsables locaux de l′Etat Islamique vont se produire. Les règles strictes qui leur sont données sont en contradiction avec le Coran, tant en ce qui concerne l’implication des femmes dans la vie sociale qu’en ce qui concerne le traitement des prisonniers par les hommes. Qu′importe pour les cadres de Daesh qui n’exigent en réalité qu’une totale soumission ! Il est d′ailleurs fort peu question de Coran dans cette fiction, mais plutôt de Charia et d′obéissance aveugle. On ordonne à Shakira de prélever leurs deux reins à des prisonniers qu′on lui apporte à l′hôpital, encore vivants. Il faut donc qu′elle les tue, trahissant ainsi à la fois le serment d′Hippocrate et sa foi musulmane qui prescrit soit d′échanger soit de libérer les prisonniers. Par petites touches The State démontre ainsi, au fil de la désillusion des personnages, le mensonge sur lequel repose Daesh, davantage préoccupé de refonder une société primitive idéalisée que de propager l′Islam. Quant aux horreurs, elles ne sont jamais spectacularisées. La réalisation est attentive à ne provoquer ni effroi ni rejet mais au contraire, épousant le point de vue des personnages principaux, elle révèle lentement, sans aucune surenchère, la monstruosité quotidienne du paradis salafiste.

Shakira, la médecin, est le personnage qui subit le plus frontalement la contradiction entre les espoirs qu′elle avait en fuyant la Grande-Bretagne et la réalité de la dictature islamique. Parce qu′elle femme et qu′on l′enferme, parce qu′elle est mère d′un petit garçon et qu′on le lui arrache, parce qu′elle est médecin et qu′on lui demande de tuer.

the State 5

Jalal est un personnage moins réussi. Touché par une étrange apathie, il assiste à toutes les horreurs possibles sans manifester d′autre réaction que d′intervenir discrètement pour soulager les victimes. Jamais il ne tente de contredire, d′exprimer son désaccord ni même de fuir. Il se limite à baisser les yeux pour ne pas regarder les prisonniers se faire égorger ou à acheter une mère et sa petite fille esclaves pour éviter qu′on ne les sépare. La lâcheté affligeante de personnage et sa dissimulation permanente font qu′on on ne parvient jamais à entrevoir ses convictions.

The State 7

Quant aux deux autres compagnons d′exil, Ziyad et Ushna, ils donnent, eux, le contrepoint, le premier en se sacrifiant au combat, la seconde en devenant l′épouse soumise mais épanouie d′un combattant dont elle ne comprend même pas la langue.

Que font ces personnes en Syrie, au creux de l′enfer ? Telle est la question que pose et se pose The State. Façonnés par la culture occidentale, elles ne peuvent s′adapter à une vie qui leur est en grande partie étrangère et, sous beaucoup d′aspects, parfaitement inadmissible. C′est pourtant leur désir. Nous en sommes à l′apogée opposée du mouvement de balancier lancé à la fin des années 60. Tout s′est renversé, la générosité et l′utopie d′alors ont laissé place à la régression et au repli identitaire.

The State 8

Peter Kominsky a une conception claire du rôle de la télévision : « Je trouve dommage de ne pas utiliser un média aussi puissant que la télévision comme contre-pouvoir. C’est un excellent outil de divertissement mais aussi un moyen de demander des comptes à ceux qui nous gouvernent, de soulever des questions gênantes » (Télérama, 30 août 2008). Cette vision de la télévision, qui décoifferait bien plus d′un producteur français, nous donne Warriors sur la Bosnie, L’affaire David Kelly sur l’intervention militaire britannique en Iraq, Les années Tony Blair inventaire de la politique britannique, Les graines de la colère sur des enfants d’immigrés pakistanais à l′époque qui suivi les attentats de 2005 à Londres, ou Le serment sur la fin du mandat britannique en Palestine et le début du conflit entre arabes et juifs, qui lui valut les foudres des associations israélites.

Au sujet de The State, il affirme à la presse : « Beaucoup de nos sources étaient dans le domaine public: nous avons consulté les vidéos, les blogs djihadistes avant qu’ils ne soient mis hors ligne. Nous avons examiné les retranscriptions d’écoutes téléphoniques, de courriels contenus dans les procédures judiciaires. Nos enquêteurs ont recueilli le témoignage de combattants. Quand ils savent que ce qu’ils vont vous confier restera confidentiel, ils savent se montrer directs ». **

Soit ! La tradition britannique de matière de fiction-documentaire est incontestable, que ce soit en littérature, au cinéma ou à la télévision. Elle se retrouve parfois aux USA avec des scénaristes comme David Simon dont la préparation documentaire a fait le renom. La franchise de la télévision britannique, protégée depuis toujours du pouvoir politique, est aussi de notoriété mondiale. Peter Kominsky est de la veine qu′illustra à une autre époque la génération des Mike Leigh, Ken Loach ou Stephen Frears ancienne manière. Les enfants rebelles de Margaret Thatcher. Lui est de la génération suivante, celle des enfants rebelles de Tony Blair. Mais pour en revenir à The State et aux questions d′écriture fictionnelle, Kominsky semble n’avoir pas complètement échappé aux ornières de la fiction politique. La démonstration est le piège que tend ce genre et malheureusement, en dépit de son talent, l’auteur ne l’évite pas. S’il ne fallait prendre qu’un exemple, ce serait le parallélisme des personnages, bien trop flagrant : deux femmes/deux hommes, une femme s′intègre/l′autre se rebelle fermement, un homme s′intègre/l′autre s′oppose mollement. Ecoute-t-on la musique ou suit-on la partition ? La répartition binaire des rôles bride toute possibilité de développement des psychologies, avec ce qu′elles pourraient connaître de méandres et de contradictions. La démonstration, pour saisissante qu′elle soit, assèche la fiction, les personnages sont tout entiers à leur trajectoire, sans réellement en dévier, leur fin découle mécaniquement de leurs conditions de départ. Une fiction peut-elle se réduire en formulations purement logiques ? je ne le pense pas.

the State 6

Toute la difficulté se trouve là, entre la pédagogie indispensable et un récit qui doit laisser à ses personnages leur liberté d′être. Il est délicat de se montrer pointilleux au sujet d′une œuvre aussi captivante et actuellement aussi indispensable, mais la puissance d′une telle fiction se mesure moins à sa véracité qu′à ce qu′elle génère en nous. Approuver ou récuser le portrait qu′elle donne de jeunes fascinés par Daesh ne mène à rien. Chacun se trouvera conforté dans ses convictions. En revanche, faire face à ce qui fonde leurs espérances au-delà du seul enjeu idéologique, appréhender ce qui reste pour nous un mystère au travers de sentiments et de conduites qui pourraient être les nôtres, faire de ces êtres nos reflets aurait rendu à la télévision son rôle de miroir et nous nous y serions peut-être mieux reconnus.

The State est une mini-série créée par Peter Kominsky et diffusée sur Channel 4 en 2017. Elle est interprétée notamment par : Sam Otto, Ryan McKen, Ony Uhiara, Shavani Seth, Samer Bisharat, etc.

Notes :

*Au sujet du Serment, du même réalisateur, Laurent Larcher écrit dans La Croix : « On peut s’attendre donc à une vive polémique à la suite de sa diffusion. C’est d’ailleurs, confie Manuel Alduy, le directeur du pôle fiction de Canal +, l’effet espéré ». (Laurent Larcher, La Croix, 18 mars 2011)

** Le Figaro, 4 septembre 2017

Une réflexion sur “The State

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