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Traitors seule

Une bonne histoire d′espionnage finit toujours mal. Les autres, comme les James Bond, ne sont que d’aimables divertissements. Car cet art, qui est celui de l’ombre, n′a pas pour objet de glorifier un héros, une organisation ou un pays mais de prouver au contraire la vanité de toute conspiration, proportionnellement à sa sophistication. Ce ne sont pas les faiblesses humaines qui sont à déplorer mais une force supérieure qui semble faire payer chaque fois aux hommes leur vanité. A ce jeu, personne ne gagne jamais vraiment et à coup sûr tout le monde y perd de son âme.

Traitors bridge
Traitors n′échappe pas à la règle et c′est à Londres, bien évidemment, que se déroule l′intrigue. Londres, la capitale du Grand Jeu*. Nous sommes au lendemain matin de la 2de Guerre Mondiale, aux prémices de la Guerre froide, au moment où les Britanniques s′apprêtent à remettre leur mandat sur la Palestine. Les Nazis sont vaincus, les services secrets américains se préparent à rentrer à la maison, ne laissant qu′une petite antenne derrière eux.
On retrouve l′ambiance de The Betchley Circle, ce feuilleton qui enrôlait d′anciennes déchiffreuses de codes dans des missions d′enquêtrices amateures. Après un remarquable démarrage, ce feuilleton a traversé une délicate deuxième saison avant de disparaître du côté de la Californie sous le nom de The Betchley Circle : San Francisco. Traitors cultive la même précision, le même goût de la reconstitution méticuleuse quoiqu′on puisse s′étonner que rien des destructions de Londres n′apparaisse ou ne soit même évoqué. La Guerre n’a laissé aucune trace, ni éraflure sur les bâtiments ni blessures sur les corps à l’exception de celles dont seul souffre un vétéran de la guerre précédente, celle de 14. C′est l′Angleterre éternelle, avec sa lumière douce, ses pelouses impeccables, son Parlement, sa hiérarchie sociale intangible et le thé à 5 heures.

Traitors Parlement

Convaincus de la perméabilité du gouvernement britannique aux manœuvres des agents communistes, les plus ardents des agents de l′OSS pestent contre la dissolution de leur agence. Selon leur chef, Rowe, les britanniques pêchent par naïveté, les agents communistes ont déjà infiltré leur gouvernement. Il reste à le prouver pour convaincre Truman, ou du moins ceux qui détiennent réellement le pouvoir aux USA, de la nécessité de re-créer une organisation secrète puissante pour contrecarrer les menées soviétiques dans le monde entier. Rowe anticipe illégalement ce qui sera la CIA, à partir de 1947.

Traitors Rowe 2
Pour une amourette avec un officier de l′OSS, Feef Symonds, une jeune femme de bonne famille, va se laisser convaincre d’espionner pour le compte des USA et se trouver prise à la jonction de toutes les forces en jeu dans l′immédiat après-guerre. Durant le conflit, elle a été entraînée à l’espionnage, elle n’est donc pas totalement étrangère au monde des ombres. Elle décroche un emploi de fonctionnaire dans un ministère chargé de la reconstruction avant d′obtenir un emploi au Cabinet, à force de manigances. Son bel officier étrangement disparu, Feef, se lie avec un jeune député travailliste talentueux, Hugh Fenton. Clement Attlee vient d’être nommé premier ministre. Il nationalise les services et les industries vitales pour le Royaume Uni, à la grande irritation des services secrets américains. Feef, elle, s’est fait une place au coeur de la mise en œuvre de cette politique, avec, pour mission secrète d′ouvrir grand les yeux et les oreilles pour débusquer les communistes.

Traitors feef surveille
Le montage fait que nous savons bien plus de choses que l′héroïne sur les terrains où elle s’aventure et que nous anticipons donc les épreuves qu′elle aura à traverser. Ainsi le suspens nous tient tandis que nous la voyons s’engluer inexorablement dans la toile d’araignée tendu à son intention. Tout cela est filmé dans une pénombre soigneusement entretenue d’où émergent, détachés par une lumière douce, des visages et des corps sibyllins. Qui sont-ils, que désirent-ils, qu’est-ce qui les pousse à agir ? On ne le sait pas vraiment et pour ne se référer qu’à l’héroïne, on pourrait croire qu’ils ne sont finalement que les instruments du Grand Jeu.

On imagine vite qu′en dépit de tous ses talents, Feef ne sortira pas indemne de cette aventure. Lorsqu′elle comprend le piège dans lequel elle est tombée, il est bien trop tard. Une fois que l′on a commencé à trahir, aucun retour n′est possible. Les Britanniques ont en mémoire la triste histoire des 5 de Cambridge qui trahirent leur pays au profit de l′URSS**. Elle a alimenté l′imaginaire des grands romanciers d′espionnages britanniques, tels que John Le Carré ou Graham Greene, ce dernier ayant d’ailleurs entretenu une correspondance avec Kim Philby.
En introduction d′une émission de France Culture consacrée au roman d′espionnage, Matthieu Garrigou-Lagrange rappelle cette phrase qu′aime répéter Smiley, le personnage de John Le Carré : « Pour être espion, il y a un prix à payer et ce prix c′est souvent soi-même ». C′est exactement le sujet de Traitors. Le sentiment de maîtriser le cours des choses et de manœuvrer les autres pour Rowe, l′excitation du danger pour Feef, se paient en effet d′une lente et insensible désagrégation morale. Peu à peu, la drogue de la duplicité qui les empoisonne au compte-gouttes les exile définitivement de la réalité.

Traitors Cole
Il y a pourtant une faille dans ce programme presque annoncé d′avance, c′est un personnage inattendu qui la produit, le chauffeur de l′armée US qui sert de factotum au machiavélique Rowes, Jackson Cole. Mutique, il se contente de conduire Feef à ses rendez-vous ou de débarrasser son patron d′un cadavre encombrant. Cole est un noir-américain, il espionne lui-aussi, si nécessaire, et il sait se taire. Ses missions l′amènent cependant à fréquenter les cercles communistes. De proche en proche, il bascule du côté adverse, mais il le fait doucement, sans colère. Prise de conscience du héros positif : les noirs n′ont jamais tué les blancs, ce sont les blancs qui s′entretuent entre eux. Lui, il en a assez des histoires de blancs, il rentre chez lui et personne ne s′en prendra à sa famille. Cette intervention renvoie tout le récit au passé. Un passé qui ne l′est pas encore mais qui, vingt ans plus tard le sera bel et bien.
Cette péripétie relativement mineure, puisqu′elle ne concerne qu′un personnage secondaire, place précisément Traitors à la place qu′il s′est choisi, à la conjonction de trois époques : la 2de Guerre Mondiale toute juste achevée, les débuts de la Guerre Froide en cours et enfin la révolution des années 60 à venir.

Traitors sténo
Autre péripétie dans le même registre : l′éclat d′une sténo choquée par les blagues auxquelles se livrent des politiciens au cours d′une réunion sur la Palestine. Outrée, elle se lève et leur assène ses quatre vérités avant de claquer la porte. L′attitude irrespectueuse de cette modeste employée prélude elle-aussi à des bouleversements. Parce qu′on apprend ainsi qu′elle est juive – alors qu′on la soupçonnait de travailler pour Moscou – c′est la naissance d′Israël qui sous-tend son esclandre. Il y a urgence pour les survivants de la Shoah et ils ne s′encombreront pas plus de politesses qu′ils ne toléreront les obstacles. Là encore, l′avenir proche est déjà en germe dans le récit.

Ces deux personnages sont clairement des personnages collectifs, c’est à dire qu’ils représentent un groupe, une classe sociale, une communauté… Il échappent à l’économie générale du récit puisqu’ils ne relèvent pas, comme les autres, de destins individuels. À L’ooposé, ce qui arrive à Feef relève de ses choix, pas toujours heureux. Son petit ami Hugh mène sa carrière politique en à sa manière, en bousculant la génération précédente. Son mentor Rowe prend le risque de l′illégalité au nom de sa croisade idéologique. Sa patronne, la cheffe de bureau, est elle aussi une franc-tireuse dont les décisions contredisent sa fonction sociale.

Traitors espionne

La plupart des personnages qui viennent d’être décrits abandonneront le jeu, volontairement ou pas, discrètement ou brutalement. Les femmes, les noirs, les excessifs, les trop honnêtes, passent à la trappe de l’Histoire. Le monde, un temps secoué par une guerre abominable, reprend son cours d’autrefois. Les mêmes conservent le pouvoir, discrets et ternes. Ils n’ont pas d’états d’âmes, ni de choix personnels à effectuer, ils sont neutres. Ils sont l’appareil d’État.

À l’exception de ceux qui ont perdu la vie, la première victime de cette histoire sera Feef Symonds elle-même, qui y laissera tout ce qu’elle est, qu’elle a été ou qu’elle aspirait à être. « Pour être espion, il y a un prix à payer et ce prix c′est souvent soi-même » disait John Le Carré.

Notes :

* L’expression a été popularisée par Rudyard Kipling dans son livre Kim où il évoque la vie en Inde d’un espion à la solde de l’Angleterre, Kimball O’Hara. Elle désigne alors les luttes d’influence auxquelles se livrent Britanniques et Russes en Asie.Pendant la Guerre froide, elle s’appliquera aux menées antagonistes des services secrets anglais, américains et russes.

** À l′exception de Blunt, le moins impliqué, que l′on abandonna à son amour de l′art, et de Cairncross, qui fut démasqué trop tard, MacLean et Burgess moururent en Russie, rongés par l′alcoolisme, quant au dernier, Philby, il finit lui-aussi sa vie à Moscou, couverts d′honneurs mais soigneusement tenu à l′écart.

Traitors est un feuilleton britannique créé par Bash Doran et diffusé sur Channel 4 et Netflix en 2019. Il est notamment interprété par : Emma Appleton, Keeley Hawes, Keeley Hawes, Michael Stuhlbarg, Luke Treadaway,…

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