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The Bletchley Circle narre la traque d’un meurtrier en série par quatre femmes, à Londres, dans l′immédiat après-guerre. Toutes les quatre ont fait leurs armes à Bletchley Park, dans l′unité d′Alan Turing, celui qui conçut la première machine capable de déchiffrer les codes allemands et réputée être l′ancêtre de l′ordinateur. Elles sont exercées à la déduction, à la logique, à la mémorisation et toutes ces choses mathématiques qui réduisent les problèmes du monde à des opérations fastidieuses mais terriblement efficaces.

Betchley turing

Quelques années après la guerre, l’ex-décrypteuse Susan Grey, choquée par une succession de meurtres de jeunes femmes qui défraie la chronique du Grand Londres, reprend contact avec ses anciennes camarades. Dans son idée, s′il y a une série (de meurtres), il y a une logique, donc un code sous-jacent et personne d′autre au monde n′est mieux placé que l′ancienne équipe de Bletchley Park pour le « casser ». C′est, du moins, ce qu′elle leur propose de faire ainsi que les titres des épisodes le confirment : Cracking a Killer’s Code 1ère, 2ème puis 3ème partie. Ainsi, l′intuitive Susan, la délurée Millie, l′hypermnésique Lucy et l′ex-superviseur du groupe, Jean, reconstituent-elles leur petit groupe et mènent-elles leurs investigations en marge de la police.

Betchley gare
Tout réquisitoire contre ce micro-feuilleton, ou plutôt ce téléfilm en trois parties, est impossible tant la proposition est cousue d′innocence.
Heureusement, The Bletchley Circle n′est pas seulement une version pour grandes personnes du Club des Cinq ou des Soeurs Parker. Le récit prend place – faut-il le rappeler – à l′origine géométrique de toute la mythologie du meurtre en série : Londres, la patrie de Jack the Ripper. Mais Londres est aussi, et depuis la même époque, le berceau de l′enquête policière, incarnée, bien évidemment, par l′indétrônable Sherlock Holmes. The Bletchley Circle part de ces deux-là, Jack et Sherlock. Il aurait pu éviter l′ornière, il ne le fait pas, il assume au contraire l′héritage conan-doylien, tout autant que le ripperien.

Betchley tableau fils
L′essentiel de l′histoire est effectivement soumise à l′obsession des nos enquêtrices pour la logique et les recoupements, traversée parfois, tout de même, par les fulgurances de Susan, la plus conan-doylienne des quatre, qui réorientent la trajectoire de l′enquête. On évolue dans un monde crypté qu′il s′agit de rendre lisible, un désordre qu′il faut ordonner. Mais tous ces efforts resteraient vains si la connaissance du meurtrier se limitait à ses habitudes et son effrayante rationalité. Il faudra qu′intervienne la psycho-pathologie pour mettre un nom, puis un visage, sur la silhouette seulement devinée. Et dès lors, au train fantôme des âmes mortes, c′est Jack qui invite.

Betchley porte

The Bletchley Circle est l′histoire d′une enquête, certes, mais cette enquête se déroulant au début des années cinquante, elle exige toute la reconstitution d′une époque, non seulement en terme de costumes et de décors mais aussi en terme de rapports sociaux, à commencer par les lieux de travail, les familles, les hommes et les femmes, etc. C′est ainsi que, discrètement mais résolument, la micro-série expose la condition féminine aux lendemains de la guerre. Un peu à la façon de Madmen.
On se souvient peut-être que la première séquence de la première saison de Madmen ouvrait sur un publiciste blanc installé dans un bar cossu qui interpellait un serveur noir pour lui demander quelles cigarettes il fumait et pour quelle raison. A peine le serveur avait-il finit d’expliquer ses goûts que le maître d′hôtel, noir lui aussi, surgissait pour s’enquérir auprès du client si le serveur l′importunait pas. Cette minuscule scène raciste baignait dans une telle normalité sociale qu′elle n′en était que plus choquante et qu′elle ouvrait immédiatement sous nos pieds l′abîme qui nous séparait des années 60 (aux USA). Très vite après, c′était le rapport des hommes et des femmes au travail qui était pareillement épinglé. Il en va de même, de façon plus subtile, avec The Bletchley Circle.

Betchley agression
Un passage résume à lui seul un propos égrené tout au long du récit, par petites touches. Dans la journée, Lucy manque se faire violer à bord d′un train par un homme qu′elle a librement suivi en espérant identifier un criminel. Elle réussit à échapper à son agresseur et ne retire heureusement de la mésaventure que quelques bleus sur la cuisse. Le soir, en revanche, elle se fait lourdement battre par son mari qui la soupçonne d’infidélité. On la retrouve reposant dans un lit, entourée de ses amies. Son visage est tuméfié. « Le docteur est passé. Elle n′a rien de cassé » disent Jean et Millie.
Mari et violeur se retrouvent ainsi mis en parallèle, le premier avec l′avantage de la loi. Difficile de faire plus net.

Betchley battue
Le fait de voir ces violences mises en scène, dans un contexte datant de plus d’un demi-siècle, n′est pas une façon de les atténuer, bien au contraire. C′est une façon de passer pas un biais, de rendre l′inexcusable plus évident sans céder à la dénonciation, en l′exposant dans un contexte qui n′est plus le nôtre, certes, mais demeure très proche. Or nous savons, nous, qu′en ce domaine, peu de choses ont changé. Ainsi va la fiction qui, par la mise en scène, c′est à dire la mise à distance, nous amène à prendre position sur notre réalité immédiate.

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Bletchley Jean

Par un hasard formidable, la seconde saison de The Blitchley Circle, diffusée il y a quatre ans renvoie à des évènements tout à fait actuels, en l′occurrence l′affaire du Novitchok et ses répercussions internationales. Un des arguments utilisés par les russes pour brouiller les pistes consiste à pointer la proximité d′un laboratoire de recherche militaire sur les gaz toxiques à Porton Down, à égale distance des lieux où furent empoisonnés de l′ex-espion russe Skripal et de sa fille en mars 2018, puis un couple 3 mois plus tard. Le laboratoire de Porton Down, justement, est au coeur de la seconde saison de The Bletchley Circle.

Une série traite presque davantage de l′époque où on la regarde que de celle où elle a été produite, conséquence de la simultanéité télévisuelle. Voir la seconde saison de The Bletchley Circle en 2014 était vraisemblablement moins pertinent que de la découvrir aujourd′hui, avec quatre ans de retard, en pleine affaire du Novitchok, quand elle tombe miraculeusement les deux pieds dans le réel.

Bletchley hanging

Le récit débute par le cas d′une ancienne de Bletchley Park, Alice, condamnée à la pendaison pour le meurtre d′un chercheur. Elle n′a pas dit un mot pour sa défense. Par solidarité et parce que le mutisme de leur ex-collègue durant toute la procédure leur paraît suspect, les quatre commères se lancent dans une nouvelle enquête. La date de l′exécution étant connue, le temps joue contre elles, le suspens peut jouer sa partition de la façon la plus classique qui soit. Jean, cette fois, pilote l′enquête. En lieu et place d′un crime passionnel, le « Club des quatre » exhumera un secret d′Etat, du moins ce qui a été présenté comme un « accident » survenu à Salisbury, près de Porton Down où des soldats furent intoxiqués (c′est également à Salisbury que furent empoisonnés Skripal et sa fille).

Les deux autres épisodes dérivent sur un autre récit qui ouvre sur le kidnapping de Millie. Mêlée à un business de marché noir de parfum et des bas, l′aventureuse se retrouve aux mains d′un réseau maltais de trafiquants de jeunes femmes des pays de l′Est. Ce réseau utilise une machine du type Enigma pour passer ses commandes et organiser les livraisons.

Bletchley code

Pour cette seconde saison, The Bletchley Circle a changé de format, passant du feuilleton à une forme hybride entre le feuilleton et la série. Les quatre épisodes traitent de deux histoires et réunissent les mêmes personnages, avec Susan pendant la première puis sans Susan, remplacée par Alice, justement, dont le talent de mécanicienne de machines de codage fera merveille.

En dépit des reconstitutions parfaites dont la télévision britannique est coutumière, en dépit du talent de ses actrices, de son féminisme ou de son actualité, The Bletchley Circle ne se départit pas d′un ton conventionnel qui rend ce programme plus sympathique que novateur. Il faut en effet reconnaître que ce Club des Cinq interprété par des adultes fait davantage appel à notre ingénuité qu′à nos exigences esthétiques ou narratives contemporaines. On peut louer cette modestie comme la déplorer.

Cependant, en repensant au point de départ de ce feuilleton, la cryptologie comme clef d′accès aux secrets du comportement humain, on trouve là une idée résolument inquiétante, tout autant, sinon plus, que les épouvantails que Black Mirror agite chaque année sous nos nez. Encore faudrait-il la pousser dans ses retranchements…

The Betchley Circle est une mini-série écrite par Guy Burt et produite pour ITV en 2012 puis une seconde saison en 2014. Elle est interprété notamment par Anna Maxwell Martin, Rachael Stirling, Sophie Rundle, Julie Graham, Mark Dexter, …

 

PS : Une série dérivée, The Bletchley Circle : San Francisco, en co-production britto-canadienne, est diffusée depuis juillet 2018 en Grande-Bretagne et au Canada. Elle suit Millie et Jean à San Francisco où elles élucident des affaires criminelles grâce à leurs connaissances en décryptage.

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