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  • Orphée au sortir des Enfers

     

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    David Simon était jusqu’alors le remarquable auteur de The Wire, cette série en cinq saisons qui décrivait Baltimore, ses flics et ses dealers, ses politiciens et ses syndicats, sa presse et ses écoles.

    À la suite de la diffusion de cette saga, le chef de la police de Baltimore, furibard, s’était fendu d’une conférence de presse pour dénoncer l’image que David Simon donnait de la ville et de sa police. Ce à quoi l’auteur avait longuement répondu par voie de presse, concluant sa lettre par ces mots :

    « Nous avons arrangé les choses, c’est vrai. Nous n’avons jamais rien dit d’autre. Mais, avec tout notre respect, en ce qui concerne la critique que nous faisons, nous n’avons diffamé personne. Et dans la mesure où on peut soutenir une fiction, nous soutenons la nôtre – et plus important encore – le but que nous avions en racontant cette histoire »1 Cette phrase aurait-elle pu être la réponse de l’auteur de « Joséphine, ange gardien » à une critique de Claude Guéant ? Non, parce que le ministre de l’Intérieur n’a rien à reprocher à « Joséphine, ange gardien » et c’est là tout le problème de la télévision française.

    The Wire, toutes saisons confondues, dure environ soixante heures. Quel cinéaste ne rêverait pas d’un film de soixante heures ? À combien de personnages peut-on donner leur chance en soixante heures ? Vingt, vingt- cinq, trente ? Toute une ville ? Cela donne une véritable fresque, une fresque urbaine, avec ses gloires éphémères et ses naufrages. L’inverse du héros collectif soviétique : pas de héros pour représenter un corps social mais un corps social tout entier, avec ses contradictions, promu au rang de héros. Finalement, sur les décombres du Mur de Berlin, c’est une chaîne privée américaine, HBO, qui aura abouti le réalisme social.

    Il faut dire que David Simon a fait son apprentissage comme journaliste au Baltimore Sun. L’école du réalisme, avec la véracité comme religion, dans la grande tradition des Georges Orwell, Albert Londres ou Günther Wallraf. Il commence par suivre la vie des flics dans leur travail quotidien et il en tire un livre en 1988 : Homicide : A Year on the Killing Streets. Cela donnera une série à succès, sur NBC : Homicide : Life on the streets, produite par Barry Levinson, un autre natif de Baltimore. David Simon intègre l’équipe des scénaristes, sous la houlette de Tom Fontana (le créateur du terrifiant OZ). La machine est lancée. David Simon co-signe avec un ex-flic, Ed Burns, The Corner : A Year in the Life of an Inner-City Neighborhood qu’il adapte ensuite pour HBO sous forme de mini-série. Du coup, c’est encore à HBO qu’il propose The Wire. Puis Killing Generation.

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    Tout aussi réaliste, mais plus dramatique encore, s’impose aujourd’hui une nouvelle série co-écrite par David Simon et Eric Overmyer : Treme. La deuxième saison vient de s’achever. C’est une fresque urbaine, elle aussi, avec des dizaines de personnages : des riches, des pauvres, des blancs des noirs, des ratés, des paresseux, des velléitaires, des j’menfoutistes, des obstinés. Certains se connaissent, d’autres ne se rencontreront jamais. Il faut un peu de temps – au moins trois épisodes – pour s’y retrouver parmi toutes ces visages, mais une série, comme je le disais, offre tout le temps nécessaire.

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    Treme prend pour cadre et sujet la Nouvelle- Orléans de 2005, juste après le cyclone Katrina. Nous n’avons peut-être pas pris la mesure, en France, de la catastrophe subie par cette ville cette année-là. Il y eut pourtant 1800 morts, des scènes de pillage, des milliers de maisons détruites, un président dépassé par les événements, la garde nationale mobilisée, des « bavures » policières en tout genre. Un tiers des effectifs de la police déserta purement et simplement. C’est donc au lendemain de cette tragédie que David Simon situe Treme. Après le tumulte et le chaos, après l’héroïsme et la lâcheté, après les cris et les larmes, au creux de ce calme alors plus calme qu’aucun autre calme. Hagard, chacun réalise ce à quoi il a échappé et ce qu’il a perdu. Une maison, un frère, un enfant, un passé. Et comme nous sommes à la Nouvelle- Orléans, ce calme, pour cesser d’intimider, doit redevenir sonore, tapageur, turbulent, joyeux, il doit se peupler de fanfares et de masques. Jazz, funk, folk, toutes les musiques se mêlent. Des dizaines d’orchestres ont prêté leur concours à la série. Fresque narrative, Treme est aussi un formidable panorama musical. La musique y est comme un sang qui, se remettant à circuler, redonnerait vie au grand corps urbain terrassé par les éléments.

    ORPHEE AU SORTIR DES ENFERS

    Il s’agit donc, aussi difficile cela soit-il, de revivre. Rebâtir, nettoyer, renouer les fils, poursuivre malgré tout. Des tonnes de boue a lessiver. Une vie à ramener au présent. Alors on nettoie et on recoud les costumes de carnaval. Les fanfares défilent, juste pour défiler, comme autrefois. Est-ce que cela suffit ? La suture prend-elle ? Peut-on refonder quelque chose sur une perte ? Orphée peut-il chanter la perte d’Euridyce ? Ou malgré sa perte ? Ou Contre sa perte ? Une simple chanson, un défilé de fanfare suffit-il pour renaître ? Treme dit que oui, à condition d’avoir déjà perdu quelque chose. Comme ces noirs qui, depuis des générations, ont tout perdu tant de fois. Mais Treme dit aussi que que c’est impossible lorsqu’on n’a pas cette expérience de la souffrance. Survivre n’est pas donné à tout le monde.

    Un exemple : parmi les nombreuses histoires qui se tissent au cours de la première saison, il y a celle de l’avocate Toni Bernette, chargée par une patronne de bar de retrouver son frère disparu pendant l’ouragan. Lente descente aux Enfers, de commissariat en prisons, jusqu’à ce dépôt de camions frigorifiques emplis de cadavres sous plastique. Arrêté pour avoir brûlé un feu rouge en fuyant l’ouragan, le jeune homme est mort noyé dans sa geôle. Meurtre involontaire d’un flic stupide. Ce frère ne reviendra donc pas à la vie mais on pourra l’enterrer comme il se doit, au son d’une fanfare, et sa sœur osera, timidement d’abord, danser avec le cortège. Elle ré-apprendra ce que son corps lui refusait tant que le deuil n’était pas accompli. L’avocate, elle, si elle a retrouvé le disparu, a perdu son mari dans l’histoire. Incapable de retrouver ce qu’il était avant Katrina, incapable d’écrire, de créer de nouveau, il s’est suicidé. Dans la toute dernière minute de la première saison, vient ce plan dont la puissance aura rarement été égalée. Quelques secondes seulement, on a peine le temps de remarquer. La procession funéraire s’achève, on range les instruments, on se salue. L’avocate, n’a plus rien à faire là, elle a rendu un garçon à sa famille. Il ne lui reste qu’à rentrer. Et il suffit d’une image un peu tremblée, comme volée, d’une silhouette s’effaçant à l’arrière plan, entre deux voitures, pour que toute la solitude de cette femme nous perce au cœur.

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    C’est cela Treme. Cette humanité là, cette intelligence là. Et le talent des acteurs n’y est pas pour rien. Outre deux formidables transfuges de The Wire que l’on retrouve dans des rôles inattendus : Wendell Pierce en tromboniste aux poches trouées et l’impavide Clarke Peters en grand chef de carnaval, tous, du plus irritant (Steve Zahn ou Michiel Huysman) au plus touchant (Melissa Leo ou Kim Dickens) sont d’une justesse époustouflante. Mais c’est aussi l’enchevêtrement des destins qui, jouant par contraste, sans jamais juger, donne toutes les facettes d’une même situation et nous enjoint d’en assumer la complexité.

    Orphée a repris sa harpe. Eurydice ne reviendra plus. Tennessee Williams avait déjà rejoué ce drame à la Nouvelle Orléans, avec Marlon Brando, mais c’était encore du théâtre. Marcel Camus l’avait transposé à Rio de Janeiro, mais c’était sous les tropiques. Dans les deux cas, il manquait la violence des Dieux. L’implacable, l’incompréhensible colère des dieux. Ici un ouragan, là l’effondrement de deux tours.

     

    Treme est un feuilleton créé par créée par David Simon et Eric Overmyer diffusé à partir de 2010 sur HBO. Il est interprété notamment par : Khandi Alexander, Rob Brown, Kim Dickens, Michiel Huisman, Melissa Leo, Lucia Micarelli, Clarke Peters, Wendell Pierce, Steve Zahn, John Goodman, India Ennenga…

    Note :

    1 – « We made things up, true. We have never claimed othe- rwise. But respectfully, with regard to our critique, we have slandered no one. And to the extent you can stand behind a fictional tale, we stand by ours – and more importantly, our purpose in telling that tale. »

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