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On ne peut pas demander à  un détonateur d’être entièrement garanti contre les imbéciles.
J.Conrad, The Secret Agent

The Secret Agent, de Joseph Conrad, est l′une de ces histoires qu′il faut avoir lu vers seize ans et dont on conserve l′empreinte en soi, tenue en lieu sûr. Au moment où l’on s′extrait des romans d′aventure pour plonger dans une littérature plus introspective, l′oeuvre de Conrad fait office de gué entre le narcissisme de l′Empire et l′angoisse existentielle. Dans ce registre, figurent aussi Chesterton, Stevenson, Kipling ou De Quincey, que José Luis Borgès tenait en très haute estime. Il allait jusqu’à considérer Conrad comme un « bienfaiteur personnel » et le plaçait, à la toute fin de sa vie, au dessus même de Cervantès. Romain Gary, lui, ne se séparait jamais de Lord Jim. En dépit de ces éminentes références, Conrad, pourtant, n′est quasiment plus lu.

TSA Greenwich

L′histoire de The Secret Agent lui a été inspirée par un fait-divers survenu le 15 février 1894, au cours duquel un anarchiste français dénommé Martial Bourdin se fit exploser en voulant détruire l′observatoire de Greenwich.
Connaît-on le projet politique de Martial Bourdin ? Vraisemblablement pas davantage que son projet artistique *. C′est que nous sommes en 1894, à la grande époque de la « propagande par le fait », cette trentaine d’années ponctuées d′attentats qui fit accoler à l′Anarchie l′étiquette de la violence aveugle. L’ère des Ravachol, Auguste Vaillant et autres Emile Henry dont les noms sont encore synonymes d’explosions et de cous de feu intempestifs. Partant de là, Conrad imagine une petite bande dépareillée d′anarchistes, trop divisés et trop bavards pour être efficaces, chacun professant un point de vue irréconciliable avec celui des autres, conformément à la tradition de ce mouvement politique. Le groupe est infiltré par un dénommé Verloc, personnage ambigu, à la fois agent provocateur à la solde d′une puissance étrangère (russe dans l’adaptation) et informateur de la police de sa Majesté. Là encore rien que de très commun aux moeurs de l’époque, en témoigne la vigoureuse adresse de Jaurès à un certain ministre de l′intérieur :  « C’est ainsi que vous êtes obligés de recruter dans le crime de quoi surveiller le crime, dans la misère de quoi surveiller la misère et dans l’anarchie de quoi surveiller l’anarchie. »

TSA policier
Sur l′ordre de son employeur russe, Verloc entreprend donc d′aller faire sauter l′observatoire de Greenwich. En réalité, mieux que l′observatoire, comme le lui fait comprendre son commanditaire, c′est le Méridien de Greenwich qu′il s′agit d′annihiler ! Le premier méridien, celui qui sépare l′Est de l′Ouest, celui à partir duquel sont calculées routes les positions à la surface du globe ! Détruire le Méridien de Greenwich, c′est effacer d’un geste toutes les coordonnées spatio-temporelles, jeter la population mondiale dans un définitif no man′s land.
Idée géniale, parce que follement romanesque. « Il faut que l’attentat ait la stupidité d’un blasphème gratuit. Puisque les bombes sont vos moyens d’expression, le chef-d’oeuvre serait d’en lancer une dans les mathématiques pures » fait dire Conrad à l′attaché d′ambassade russe. Mais idée proprement philosophique, aussi, et qui prend une portée considérable un siècle plus tard, alors que le plus grand attentat de tous les temps, celui du 11 septembre 2001, est encore dans tous les esprits.
En 2001, justement, le grand théoricien de la littérature orientaliste Edward Saïd avait préconisé dans une tribune du Monde de lire The Secret Agent pour comprendre l′aberration constitutive de l′acte terroriste. Car s′il est bien un sujet dans la littérature de Conrad, au-delà des expéditions maritimes, c′est bien l′absurdité de la condition humaine, jusque dans ses entreprises les plus téméraires.

TSA Verloc 2
Dans un texte où lui aussi se réfère à Conrad pour comprendre le 11 septembre, Christian Salmon écrit : « Selon Conrad, l′acte de terreur absolu, celui qui réaliserait l′essence du terrorisme, dans sa radicalité abstraite, serait un acte impossible à expliquer, dont on ne saurait déchiffrer ni les mobiles, ni les auteurs, pour lequel les journaux n′auraient pas « d′expressions toutes faites » ni de récit. Son efficacité serait proportionnelle à sa puissance de dérèglement du discours médiatique. (…) En s′en prenant à l′observatoire de Greenwich , ils s′attaquaient aux repères spatio-temporels sans lesquels il n′y a pas de récit possible. Frapper le méridien de Greenwich, c′est viser les coordonnées même d′une expérience possible, c′est à dire ruiner les conditions de possibilité d′un récit ».
Dans un autre texte, il précise qu′avec l’attentat terroriste, il s′agit de « produire de l′incrédulité alors que le récit de fiction implique de la part du lecteur « une « suspension provisoire de l′incrédulité ». Et Christian Salmon range le discours politique au chapitre de la fiction, une fiction de l′Etat, du pouvoir, qu′il s′agirait de faire admettre aux peuples, de la même façon, dans un même suspens de lucidité. Le « story-telling » promu par les conseillers en communication des candidats aux élections en est l’une des illustrations.

TSA labo
Pour revenir à cette version de The Secret Agent produite par la BBC en 2016, il faut reconnaître que la reconstitution des dernières années du XIXème siècle est d′une facture irréprochable. Pas un bouton de guêtre n′y fait défaut. Néanmoins, la difficulté de l’adaptation de cet ouvrage précis est de faire reposer tout le poids du récit sur les épaules trop molles du héros, personnage indolent et antipathique vers lequel rien ne nous porte sinon la secrète intuition d′y retrouver un peu de nous même, ou, disons, un peu de cette faiblesse que nous nous acharnons chaque jour à récuser. Ce qui ne poserait aucun problème dans un roman en devient un pour l′acteur en charge du rôle principal (Toby Jones) comme pour le metteur en scène (Charles McDougall) ou le scénariste (Tony Marchant). Les autres anarchistes ont pour eux leur convictions ou leur folie, les policiers ont leur devoir, l′attaché d′ambassade russe a ses objectifs politiques. Verloc, lui, n′a rien d′autre que ses perpétuelles manœuvres pour échapper au labyrinthe dans lequel sa veulerie l′a confiné. D′autant que sa femme, Winnie, bloc d′honnêteté morale, oppose une image qui achève de déconsidérer celle de Verloc. C′est pourquoi il est tout à fait frustrant que l’adaptation n′aille pas à son terme.

TSA affiche

C′est en effet sa grande faute. On excuse volontiers la réorganisation du récit afin de présenter une chronologie convenable, encore qu′elle réduise à presque rien certains personnages, comme Ossipan, un compagnon anarchiste, dont les actes et les propos étoffent au contraire le roman. La cohérence du dernier épisode en est aussi affectée, ce qui le fragilise sensiblement. En revanche, on pardonne plus difficilement l’escamotage des trois derniers chapitres du roman, qui nous prive purement et simplement d′une véritable résolution. L′histoire reste en suspend. Non seulement on ne saura rien du destin ni de Verloc ni de Winnie mais la leçon restera opaque. L′élan final qui emporte Verloc et Winnie est avorté. Après avoir longuement erré dans les méandres les moins reluisants de l′âme humaine, on restera sur l′impression d′une pénombre indécise. L’écho de cette histoire ne nous parviendra qu’amoindri, sept ans après le carnage des Twin Towers, quand il devait au contraire nous amener à le repenser.

Note :

* Si tant est que sa bombe ait eu l′ambition que lui prêtait Mallarmé lorsqu′il évoquait « Les engins, dont le bris illumine les parlements d’une lueur sommaire » (in Accusation dans Divagations , Eugène Fasquelle, éditeur, 1897).

The Secret Agent est un micro-feuilleton (ou un téléfilm en 3 parties) écrit par Tony Marchant, réalisé par Charles McDougall et diffusé en 2016 par BBC One. Il est interprété notamment par : Toby Jones, Vicky McClure, Charlie Hamblett, Stephen Graham, Tom Goodman-Hill, David Dawson,…

Une réflexion sur “The Secret Agent

  1. J’aime beaucoup votre blog. Un plaisir de venir flâner sur vos pages. Une belle découverte. blog très intéressant. Je reviendrai. N’hésitez pas à visiter mon univers. Au plaisir

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