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La télévision allemande revient avec bonheur sur un passé mal connu en France, la période de la République de Weimar, que l′on a tendance à considérer comme un entre-deux-guerres confus. Babylon Berlin a déjà témoigné de la formidable créativité de l′Allemagne de l′époque, en dépit de l′instabilité politique qui sapait la démocratie et des crises économiques successives. L′aventure du Bauhaus est une facette importante de cette histoire tant cette école d′art sut réunir de talents et essaimer à travers le monde.

Bauhaus bâtiment

Pour son centenaire le Bauhaus a eu droit à une brève série sur ARTE, Bauhaus – un temps nouveau, un post-feuilleton à la mode de nos jours, qui tient davantage du long film découpé en 6 morceaux que du feuilleton en tant que forme spécifique.

Sans que cela soit le moins du monde restrictif, Bauhaus – un temps nouveau est ce que l′on peut faire de plus adapté à la diffusion scolaire. On y apprend beaucoup sur le projet de l′école, les artistes enseignants, les élèves et l′évolution de l′art, du design et de l′architecture à cette époque où le constructivisme prenait le pas sur l′expressionisme. On réalise à quel point son avant-gardisme pouvait heurter le conservatisme de la bourgeoisie de Weimar. Mais plus encore, les fractures au sein de l′école comme entre la population et l′école sont telles que le principe de l′apolitisme imposé par son directeur, Walter Gropius, apparait comme la seule stratégie possible de survie. Ce qui est acquis un jour, l′égalité entre étudiants et étudiantes ou la présence d′étudiants juifs, peut disparaître le lendemain. Gropius se bat avec l′extérieur comme à l′intérieur pour défendre la survie d′un projet artistique et pédagogique totalement novateur. Le putsch de Kapp de 1920 fait trembler le Bauhaus sur ses bases mais la bourrasque passée et quelques étudiants communistes ayant déserté, la vie y reprend comme auparavant.

Bauhaus émeute

Il règne dans ces années d′invention, entre 1919 et 24, une indéniable atmosphère de liberté. Tout est à faire, tout est à imaginer et c′est une leçon pour nos écoles, à commencer par nos écoles d′art et design livrée de nos jours à la double régression du conservatisme et de la compétitivité.

Tout n′est pas parfait au Bauhaus, loin de là. Johannes Itten, en charge de l′année probatoire, est un autoritaire mais aussi un sectaire au sens propre du terme puisqu′il entraîne ses élèves vers le Mazdaznan, un culte imprégné de zoroastrisme. Autre groupe : celui Theo van Doesburg, membre de De Stijl, qui crée un cours parallèle à l′école tout en donnant en son sein des conférences où il s′en prend avec véhémence au fonctionnalisme mâtiné d′expressionnisme de Gropius. Celui-ci a l′intelligence d′admettre que ces apports contradictoires font aussi la richesse de son école, quel qu′en soit le prix à payer pour les étudiants. Néanmoins, d′une manière ou d′une autre la figure du maître et de ses disciples perdure à cette époque, comme aujourd′hui, d’une façon plus subtile.

Bauhaus IttenL′autre grande force du Bauhaus est d′avoir associé arts et techniques. On y apprend le tissage comme l′impression ou l′architecture, le dessin, la fresque, la peinture, la sculpture auprès d′un duo composé d′un artiste (Formmeister) et d′un artisan (Werkmeister). Et on y travaille collectivement et sur des projets « réels » comme la Haus am Horn conçue par le jeune enseignant Georg Muche.

Tout cela est si clairement expliqué qu′un cours d′histoire de l′art de lycée ou de première année d′école d′art y trouverait sa matière toute faite. Mais est-ce bien ce que nous, spectateurs, désirons, au-delà du plaisir d′enrichir notre culture de l′art, du design et de l′architecture ? Ne manque-t-il pas une tension, en enjeu qui lierait les personnages par delà leur fonction sociale de professeurs, d′élèves, de futurs artistes ou architectes ? Pourquoi tous ces personnages si précisément calqués sur leurs modèles ne suscitent-ils pas plus d′empathie ? Peut-être, justement, parce qu′ils sont si bien calqués sur leur modèles que les auteurs se gardent de leur donner une autonomie.

Bauhaus Oskar Schlemmer

L′aveu vient de la bouche du scénariste lui-même :

« Cette première saison est une histoire achevée, il n’y a pas de fin ouverte. C’est concrètement un seul et long film. Cela fait un film de 227 minutes. Si vous créez une histoire avec une tension maintenue pendant 227 minutes, ça peut paraître vraiment très long. C’est fait de telle manière qu’il y a deux personnages au centre de l’histoire Dörte Helm et Walter Gropius. Alors, vous avez besoin d’une histoire forte pour eux. Le défi le plus difficile, c’était de trouver une histoire parce que l’idée est venue, à l’origine, du producteur à cause de l’anniversaire. Il m’a dit est-ce que tu peux écrire quelque chose pour le 100ème anniversaire. Je lui ai dit, je peux essayer mais je dois trouver une histoire qui soit assez forte. Ma femme a trouvé cette histoire de Dörte Helm. Comme l’école était en rébellion contre le conservatisme, à l’intérieur de cette école vous avez la rébellion des femmes pour leur libération. Puis, il y a la version de Dörte Helm de cette lutte contre Walter Gropius qui ont en même temps une relation amoureuse ensemble. Tout ça ensemble a fait une histoire forte. Écrire et réaliser par vous-même, c’est génial ». (1)

Bauhaus Gropius

Ainsi, l′hypothèse d′une relation amoureuse entre Gropius et l’étudiante Dörte Helm serait l′élément fictionnel d′un récit par ailleurs strictement décalqué des faits connus… Est-ce suffisant ? Et si cela l′était, pourquoi le ranger au placard juste avant que le récit ne s′achève afin de rester dans les clous de l′authenticité historique ? Il semble qu′au contraire, cette privauté que s′autorisent les auteurs, tout en la canalisant, mette en évidence l′emprise des modèles historiques sur les personnages. À l′exception de la désastreuse passade entre Gropius et Dörte, qu′expriment-ils au fil des circonstances ? L′ascétique Itten demeure tout du long autoritaire et cassant de même que le provocateur van Doesburg persiste à batailler ou que le sympathique Schlemmer ne perde rien de son affabilité. On n′apprend d′ailleurs quasiment rien de leur art puisque seul leur enseignement est pris en compte. Pourtant, s′il y avait quelque chose à saisir, dans le cadre d′une telle école, où des artistes aussi renommés intervenaient, cela aurait pu être en quoi ils incarnaient telle ou telle pratique artistique. Figures de cire plutôt que personnages, ils n′évoluent pas, n′accomplissent que ce qu′ils sont. Gropius lui-même se tient sur la réserve, tel un boxeur habitué à encaisser. Il n′y a que Dörte, finalement, à tirer son épingle du jeu en parvenant à exprimer, avec pudeur, la souffrance d′une jeune femme d′abord séduite, puis hésitante enfin abandonnée. Malheureusement, son histoire d′amour raté relève davantage du quotidien des écoles d′art pré-MeToo que de la tragédie antique, ce qui fait un peu court pour un récit qui entend retracer l′existence d′une communauté aussi mythique.

Bauhaus Dörte seule chambre

N′aurait-il pas mieux valu cambrioler l′Histoire ? S′en emparer, la faire sienne, s′appuyer sur des faits attestés pour développer un récit plus engagé ? L′excellent Rome de Milius, MacDonald et Heller, qui retraçait les vies de César et d′Auguste est resté dans les mémoires en dépit des vaines chicanes d′historiens. N′a-t-on pas aussi admiré The Terror qui, usant de l′absence d′informations sur la disparition d′une expédition polaire, a peint sur la banquise vierge une fresque hallucinée ? Mais pour rester au plus proche, il suffit de comparer à Babylon Berlin, qui traite lui aussi de la République Weimar. Ce qui fait la qualité de ce feuilleton n′est en rien l′exactitude des faits reproduits. Bien loin de là. Ils sont pour l’essentiel parfaitement authentiques et l′on s′en moque, quelques autres sont inventés et l′on ne s′en offusque pas. L′habileté de Babylon Berlin est de faire peser le cours de l′histoire sur les épaules d′un personnage traumatisé, aussi fragile et instable que l′Allemagne d′alors. Le récit adhère à cette personnification sensible, humaine et contradictoire de l′époque de telle sorte que, par empathie, nous nous y reconnaissons.

Bauhaus Gropius étudiants 2

Bauhaus n′a pas fait le choix de transposer l′Histoire dans la chair de ses personnages. Il y avait dix Gropius possibles, jusqu′à suggérer sa future la complaisance avec les nazis ou même l′antisémitisme que sa correspondance a révélé (2). Que nous apporte cette reconstitution du Bauhaus de plus qu’un bon documentaire d’archives ? Sa tâche était  d’amener de la chair, c’est à dire nous faire toucher l’intime des personnages, leurs doutes, leurs ambiguïtés,  leurs faiblesses, que sais-je encore ? Ce qu’il fallait pour se libérer du discours du maître – le commentaire – pour nous accorder la complexité.

Pris dans l′étau de la commande du centenaire et du prestige du Bauhaus, les auteurs n′ont certainement pas eu la tâche aisée. On sait que nos grands musées sont eux-aussi frileux dès qu’il s’agit de la part sombre des artistes, comme celle de Le Corbusier ou d’autres artistes que l’on réduit à quelques évidences favorables. Bauhaus – un temps nouveau reste donc un bon document pour l′édification de la jeunesse et pour la réflexion sur l′enseignement artistique. On cherchera ailleurs ce qu′il faut savoir de la vertu des hommes.

Note :

1- https://lubieenserie.fr/bauhaus-serie-avis/

2- Lire à ce sujet Télérama du 16/11/2016

Bauhaus – un temps nouveau est un mini feuilleton créé par Lars Kraume et diffusé sur Arte et la ZDF à partir de septembre 2019. Il est interprété notamment par : August Diehl, Anna Maria Mühe, Sven Schelker, Valerie Pachner, Ludwig Trepte, Trine Dyrholm, Hanns Zischler , Sebastian Blomberg,…

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