Home

Réaliser une série de « genre », c’est-à-dire reprendre les codes d’un genre et les rejouer sans tomber dans la caricature ni le pastiche alors que ce genre est parfois mort et enterré depuis belle lurette, est un exercice toujours risqué. On compte de belles réussites, comme Battlestar Galactica pour la science-fiction, Bosch pour le polar ou le méconnu Rubicon pour l’espionnage, mais aussi quelques naufrages. Totems choisit pourtant cette voie et déploie un travail considérable de reconstitution des années 60. Le récit se déroule en effet en 65, au lendemain de l’éviction de Kroutchev, à une époque de durcissement de la guerre froide. On y découvre l’affrontement entre la CIA et les services secrets français (le SDECE à l’époque) d’un côté et, de l’autre, le KGB russe avec l’appui des services est-allemands puis tchèques.

Encore une fois, une fiction télévisuelle offre une formidable caisse de résonance à l’actualité. Dans Totems, la menace est nucléaire puisque, située trois ans après la crise des missiles à Cuba, la narration s’appuie sur un danger bien plus grand pour les USA que les missiles de Cuba : l’authentique mise en orbite d’une bombe nucléaire par l’URSS. Or, de bombe atomique et de coups tordus on reparle malheureusement aujourd’hui du fait de la guerre d’Ukraine et des intimidations du dirigeant russe actuel, ex-agent du Kgb, envers les pays occidentaux.

Totems nous raconte que les services secrets français ont mis la main sur des plans décrivant la bombe atomique orbitale. Le savant responsable du programme spatial soviétique ou d’une partie de ce programme, Boris Golubev, ignore qu’il a lui-même expédié cette bombe dans l’espace. Le SDECE cherche donc à lui expédier Francis Mareuil, un jeune ingénieur du Centre d’Etudes Spatiales, capable de dialoguer avec un scientifique de son niveau et d’être crédible. Sa mission consisterait à rencontrer Golubev pour lui révéler l’existence de la bombe et, si possible, à obtenir sa collaboration. Francis Mareuil accepte pour laver l’honneur familial entaché par son père, traître à la solde des Russes, et ainsi lever les doutes qui freinent à sa carrière. Il s’avère que Golubev a une fille unique, Lyudmilla, une jeune et brillante pianiste, que le Kgb tient en laisse, ce qu’ignore le SDECE. La suite n’a même pas besoin d’être résumée tant elle coule de source… Quoi qu’il en soit, voilà qui rappelle instantanément Le Rideau Déchiré d’Alfred Hitchcock où un physicien enrôlé par la CIA demandait l’asile politique en Allemagne de l’Est dans le but de sympathiser avec un savant de renom et lui extorquer ses découvertes en matière de missiles.

Ce n’est pas la seule ressemblance de Totems avec les classiques. La série toute entière semble issue tout droit des années 60 et pas seulement en raison de ses décors et costumes. Le savoir-faire des auteurs, réalisateurs et techniciens est indéniable et le scénario respecte les passages obligés du genre : menace d’une bombe atomique, liaison de l’espion avec la fille du savant, manipulations de la CIA, dureté minérale du KGB, mais aussi brouillard, cabines téléphoniques embuées, bars, pianiste de jazz, église-sanctuaire, ambassade sous surveillance, rendez-vous sur les bancs de jardins publics, fuite au travers d’une forêt, etc. tout y est. Olivier Dujols, l’un des auteurs de Totems, a participé à l’écriture du Bureau des Légendes, une série dont l’ambition était de reproduire le plus fidèlement le quotidien des services d’espionnages contemporain. Il se plonge cette fois dans les années 60 mais en cherchant à rejouer le style des films de l’époque plutôt qu’à retrouver la réalité de l’époque, ce qui n’est pas sans risque (1).

Le premier souci est de trouver les acteurs, c’est-à-dire des corps, des visages, des voix capables d’assumer l’héritage. Tâche impossible. En dépit de tout leur talent, Niels Schneider n’est pas Richard Burton et Vera Kolesnikova n’est pas Claire Bloom (2). À cette époque, on n’était pas fait pareil.

Et pourtant, une intuition nous dit que le ferment était là et qu’on ne lui a pas donné l’occasion de faire son effet. Quel est ce jeune homme, marié et père d’un petit garçon, qui tombe dans les bras de la première russe venue sans le moindre soupçon de culpabilité ? Et quelle est cette fille mal aimée par son savant de père qui trahit et manipule tout le monde pour le sauver ? Deux histoires d’amour boiteuses qui se croisent dans la nuit brumeuse, c’est déjà le début de quelque chose. Encore faut-il qu’elles soient ensuite poussées à la démesure.

Il arrive parfois que les personnages secondaires s’en tirent beaucoup mieux. C’est le cas dansTotems avec Anne, la femme de Francis Mareuil, interprétée par Ana Girardot, et Virgile, le très torturé agent de la CIA qui pilote Francis sur le terrain, interprété par José Garcia. Travaillés tous les deux par leurs inquiétudes ou leurs angoisses, ils offrent un vibrant contrepoint émotionnel qui rend les premiers rôles presque falots en comparaison, comme s’ils n’étaient que des enfants perdus dans une histoire trop vaste pour eux. Ce qu’ils sont, en vérité.

S’il faut cependant saluer le souci d’avoir embauché des acteurs russes pour interpréter les personnages russes, on peut en revanche déplorer qu’à toujours avancer un pied dans la citation et l’autre dans la reconstitution, la série multiplie les faux pas. Non, dans les années 60 toutes les voitures n’étaient pas flambant neuves, il y en avait aussi des vieilles, des cabossées et des rouillées. Non, on ne passait pas si facilement la frontière entre Berlin-Est et Berlin-Ouest, même avec une fausse moustache et de faux papiers. Non, un étranger ne pouvait descendre dans un hôtel pragois sans que la police le sache. Non, le SDECE, ou même un agent débutant du SDECE, ne prendrait pas le risque de passer des appels téléphoniques à Moscou, à la fille d’un dignitaire du programme spatial. Non, un enfant d’école primaire ne se fait pas renvoyer 3 jours de l’école pour avoir imité la signature de son père et avoir raconté qu’il était mort (sauf dans les films de Truffaut!). Est-ce qu’un scientifique russe étant passé par le Goulag resterait assez patriote pour dénoncer les agents de la CIA qui cherchent à le faire passer à l’Ouest ? Est-ce qu’une jeune femme torturée par le KGB accepterait de travailler pour lui ? Autant de petits accrocs qui ponctuent chaque épisode et en dégradent la crédibilité.

Tout le problème de Totems réside entre l’écart entre le crédible et le non crédible, entre le récit auquel on désire adhérer et la citation d’autres œuvres, plus anciennes. La série reconstitue-t-elle une époque ou un film de l’époque ? Veut-elle nous faire croire en son histoire ou seulement nous faire apprécier sa maîtrise des codes ? L’espionnage du temps de la guerre froide ressemblait-il à ce que nous montre Totems ou n’est-ce pas plutôt l’image que le cinéma nous en a laissé que Totem tente de reproduire ? Car les citations cinématographiques ne manquent pas : Hitchcockiennes, évidemment, (Vertigo, Psychose), « Reediennes » (Le Troisième homme), soviétiques sur la fin (Quand passent les cigognes). Et d’autres encore vraisemblablement…

Enfin, et c’est le péché ordinaire des productions sérielles contemporaines, trop courtes, la résolution est toute entière concentrée dans le dernier épisode. Certes, l’identité du traître – puisqu’il y en a évidement un – nous est connue depuis longtemps, mais comme un fait isolé, sans conséquence évidente sur ce que subissent les deux héros ni sur l’histoire de la bombe atomique. La brutale accélération de la narration au cours du dernier épisode, l’abandon d’intrigues secondaires (que deviennent l’organiste pragoise et ses deux filles ?) et la résolution radicale d’autres conflits comme celui de la liaison extra-conjugale de Francis nous prennent au dépourvu.

C’était déjà le cas avec The Sleepers, une série d’espionnage récente qui se déroulait également à Prague, comme toute une partie de Totems. Je lui avais reproché son dénouement trop expéditif. Néanmoins, Sleepers avait pour elle de s’être tenue à un honnête réalisme, ce qui rendait sa résolution d’autant plus saisissante. Les auteurs de Totems ont choisi la voie de la nostalgie cinéphilique, ils ne s’en cachent pas (1), il n’est cependant pas sûr que le présent trouve son reflet dans les vieux miroirs, aussi fascinants soient-ils.

Note : 1 – lire ici. 2 – … si on troque Le Rideau déchiré pour L’Espion qui venait du froid.

Totems est un feuilleton français en huit épisodes créé par Olivier Dujols et Juliette Soubrier, produit par Gaumont et diffusé à partir de février 2022 sur Amazon Prime Vidéo. Il est interprété notamment par : Niels Schneider, Vera Kolesnikova, José Garcia, Lambert Wilson, Ana Girardot, Alexeï Gouskov, Mikhail Gorevoy,…

Votre commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l’aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l’aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l’aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

Connexion à %s