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Nous saurons chaque fois moins ce qu′est un être humain

(Livres des prévisions, cité par José Saramago)

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Curieux oubli que celui de n′avoir pas rédigé d’article sur The Westworld ! Sans doute y-a-t′il eu de ma part, inconsciemment, le refus de traiter d′une série qui, avant même d′être sortie en France, était proclamée chef d′oeuvre, nouveau « blockbluster » de HBO, bref monument de l′histoire de la télévision. J′ai même lu que The Westworld prenait la relève d′un Game of Throne finissant ce qui, en terme de publicité et d′audience, en donnait la dimension planétaire. Méfiance redoublée.

La série reprend le sujet d′un film de Michael Crichton de 1973, Mondwest, où Yul Brynner tenait le rôle principal. L′histoire se passe dans un gigantesque parc d′attractions, aux limites indéfinies, où a été reconstituée la vie au Far-West au moyen d′androïdes particulièrement sophistiqués. Ceux-ci interprètent en boucle les narrations que leur ont implantées les scénaristes du parc et subissent ce que les visiteurs ont envie de leur faire subir en toute impunité puisqu′ils ne sont, après tout, que des poupées animées.

Le Far-West de The Westworld est conforme aux clichés du genre : grands espaces traversés par le chemin de fer, ville aux maisons de bois alignées de part et d′autre d′une grande rue, chevaux, saloon, joueurs de cartes et pistoleros, filles aux grand coeur et prostituées, cavaliers idéalistes et brutes perverses, bandes de sudistes revanchards, bandes indiennes menaçantes… tout correspond à la légende.

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Les visiteurs venus par navettes high-tech sont introduits dans la fiction après s′être costumés et armés. Il ne leur arrivera rien puisque la programmation de leurs « hôtes », les androïdes, leur interdit de causer du tort aux humains. Première loi d′Asimov. Ces poupées électroniques sophistiquées sont entretenues et réparées en permanence et leur mémoire reformatée entre chaque « représentation ».

Plusieurs lignes narratives se développent simultanément sans qu′au départ on saisisse ce qui les relie : une bande de tueurs menée par un certain Wyatt décime tout un village, un visiteur mystérieux chevauche, en quête du labyrinthe que dissimulerait le parc, un jeune fait découvrir le parc à son beau-frère, le poussant à laisser s′exprimer ses pulsions, la fille d′un fermier retrouve son père assassiné au retour de la ville, une maquerelle fait tourner son cheptel de prostituée au gré des visiteurs…

Le docteur Ford n′a pas été seul à inventer cet univers. Autrefois, il collaborait avec un certain Arnold, un visionnaire dont le souvenir est sans cesse évoqué et dont la mort constitue le grand secret de Westworld. Tout cela est construit avec quantité de tiroirs à double-fonds et laisse libre cours aux interprétations. Comme à l′époque de Lost, les fans confrontent leurs théories à longueur de forums. Mais contrairement à Lost, les auteurs savent cette fois où ils vont. Même si trop souvent, ils nous noient dans les interminables monologues du docteur Ford.

Lorsque l′histoire débute, une nouvelle application a été intégrée au programme des androïdes. Nommée « rêveries », elle leur donne la capacité de se détacher de l′instant et de se laisser aller à leurs pensées. Un supplément d′âme, si l′on veut.

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C′est le docteur Ford, le co-fondateur et directeur du parc qui a conçu cet ajout qui, peu à peu, va se transformer en virus et se répandre avec des conséquences dramatiques. La narration elle-même en vient à se détraquer au fur et à mesure que les androïdes eux-aussi se détraquent ou plutôt recouvrent des souvenirs. En dépit des séances de formatage régulières, il semble que des fragments de mémoire subsistent, de plus en plus conséquents, leur amenant une conscience de plus en plus nette de leur passé, donc d′eux-mêmes, donc de leur condition d′esclaves. La révolte est inévitable.

A la télévision, ce genre de science-fiction est dominé par deux grandes productions : la première saison de la série suédoise Akta Människor (Real Humans) et l′immense Battlestar Galactica. Westworld parvient-il à s′imposer entre le tableau sociologique de la première, incidences métaphysiques comprises, et l′épopée ontologique de la seconde ? Je n′en suis pas certain. Sous la complexité voulue du récit, qui croise plusieurs lignes temporelles simultanées et complexifie à souhait les intrigues, Westworld ne pose la question de l′homme et de la machine que sous l′angle de la domination des uns sur les autres au travers de la violence et de la souffrance. Le bonheur n′est pas de ce monde. Pire, ce monde n′est plus digne d′humains au sens noble du terme puisque ceux-ci n′y viennent que pour assouvir leurs instincts (violer et tuer) au détriment des androïdes et que les androïdes, dans leur longue accession à l′humanité, doivent endurer les souvenirs des cruautés subies.

A quoi ressemblent les locaux techniques du parc sinon à des labos high-tech d’expérimentation sur des sous-hommes ?

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A quoi ressemble le décor du parc sinon à celui de la conquête de l′Ouest ? En cela, il tend aux Etats-Unis un miroir intransigeant. Tout comme les vieux contes de Grimm et de Perrault ont fini en Disneylands, les espaces infinis du rêve américain se sont réduits en un parc d′attraction où tourne en rond la légende de l′Ouest. Une triste histoire de violence et de domination.

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Akta Människor, tout comme Battlestar Galactica, posait l′hypothèse d′une fusion des humains et des androïdes. Dans la première série, c′était le garçon de la famille qui tombait amoureux de l′androïde domestique et surtout Léo, le chef des androïdes révoltés, qui s′avérait être un croisement des deux « espèces », si l′on peut dire. Dans la seconde, en dépit des destructions massives perpétrées parmi les humains, le projet ultime des Cylons était bien de réaliser le dessein divin : l’émergence d′une nouvelle humanité à partir, là aussi, du croisement des premiers avec les seconds.

The Westworld amorce bien une histoire d′amour entre un visiteur et une « hôtesse » mais elle s′achève dramatiquement, comme tout ce qui advient dans ce monde artificiel. Trop de violence, trop de morts. « Concevoir le futur comme une guerre entre les hommes et les machines, ou comme le remplacement des hommes par les machines, est une perspective tout à fait limitée » écrivait Norbert Wiener. En ce sens, Westworld est une fusée lancée dans la mauvaise direction. Il faudra bien, un jour, trouver un compromis entre les machines et nous-mêmes et donc penser le posthumanisme.

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En trois œuvres télévisuelles majeures : Akta Människor, Battlestar Galactica et Westworld le courant posthumaniste impose ses thèmes dans le débat. Le projet, un temps porté par le cinéma et par quantité de machines invraisemblables est désormais propulsé par l’imaginaire cybernétique. Il tient en peu de mots : peut-on dépasser la mort grâce aux machines. Frankenstein à un bout, Perdrizet à l′autre extrémité, les spirites au milieu, opn devrait pouvoir y arriver. Comment faire survivre la pensée au-delà de la mort ? Peut-on fondre l′âme dans la matière et en assurer ainsi la survie éternelle ? L’objectif, comme depuis toujours, n’est pas le spectacle total mais notre simple survie.

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The Westworld est une série crée par Jonathan Nolan et Lisa Joy, et produite par J. J. Abrams et Bryan Burk pour HBO. Elle est interprétée notamment par : Anthony Hopkins, Ed Harris, Evan Rachel Wood , Thandie Newton, Jeffrey Wright , Sidse Babett Knudsen…

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