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Si Marx avait vu The Deuce, il aurait mis moins de temps à écrire Le Capital *.

La saison 1 nous décrivait en détail la 42ème rue de New York, aux débuts des années 70. Prostituées, macs, sex-shops, bars louches, cocaïne, mafia, films pornos en contrebande, on en était à un état primitif du commerce du sexe. Les choses s′organisaient simplement, la soumission des corps (féminins) au pouvoir de quelques uns (les macs) pour étancher la misère sexuelle d′un nombre forcément limité d′individus. Déjà, pourtant, Eileen, l′une des prostituées de la 42ème rue, gérait son petit commerce toute seule. Elle refusait la protection d′un mac, se prenait des trempes mais résistait vaillamment. Détail d’importance, à tanguer ici et là, elle avait perçu avant tout le monde l’opportunité offerte par une petite libéralisation de la législation : le cinéma porno. Elle s′y était lancée en apprenant sur le tas mais avec une inégalable expérience du désir des hommes et de celui des femmes.

The Deuce 2 Réal + prod

La saison 2 la montre totalement impliqué dans la réalisation de films pornos. Les soutiers du cinéma porno primitif sont désarçonnés par son intelligence du cinéma comme du business. Elle débauche des filles, prend en main tournage, direction d’acteurs et montage, sans rien concéder, mais toujours avec le sourire. Les macs eux-aussi sont déstabilisés. Ils touchent beaucoup plus lorsque leurs filles font du cinéma plutôt que le trottoir. La mafia elle-même saisit le tournant et investit aussitôt. Le calcul est simple : le commerce cinématographique est bien plus rentable et surtout pérenne que les pratiques traditionnelles, toujours soumises aux descentes de police et aux aléas de la vie urbaine nocturne. Avec le cinéma, plus de filles tabassées (en vrai) ou jetées (en vrai) au travers d′une fenêtre par un psychopathe. Quant aux recettes, elles sont hors de proportion avec ce que les michetons rapportent péniblement nuit après nuit. Après tout, une fois la chose faite, le client n′y revient pas d′aussitôt, alors que le spectateur de cinéma, lui, reste à jamais inassouvi. C′est là d′où le cinéma tire sa puissance.

Leçon de cinéma et donc leçon politique. La saison 1 traitait d′une époque féodale. La saison 2 décrit l′émergence du capitalisme. La contrainte des macs sur leurs prostituées tenait à un rapport de force primaire. La fille qui renâclait se faisait tabasser et retournait sur le trottoir illico. Elle donnait l′ensemble de ses gains à son seigneur et maître, lequel lui assurait une protection contre les tordus, contre les autres macs et, éventuellement, contre la police, s′il l′avait corrompue avant. Avec le cinéma, on passe de la sujétion par la force à la sujétion par contrat. La prostituée devenue actrice est désormais payée pour son travail et dispose librement de son argent. Les macs tentent bien de s′interposer dans le dispositif mais ils sont vite balayés. Le producteur s′y substitue. Le commerçant affable remplace le brutal suzerain. La clientèle se démultiplie, cent places de cinéma valent mieux qu′une passe. Tout le monde s′y retrouve, sauf, à terme, les souteneurs.

The Deuce CC

Plus fine encore, Eileen devine qu′il ne faut plus s′adresser aux seuls hommes mais aussi atteindre le public féminin. La pornographie pour tous ! Les scénarios, les cadrages et le montage restructurent l’espace des actrices. Les rapports entre le féminin et le masculin basculent tandis que la caméra, par exemple, fixe le Grand Méchant Loup se faisant ligoter par la Grand-mère sous le regard concupiscent du Chaperon Rouge, pour reprendre le sujet du film d′Eileen.

Évidemment, il faut dépoussiérer les mafieux pour lesquels une femme ne peut diriger quoi que ce soit, a fortiori un film. Mais ils finissent par s′y faire ; une fois convaincus des profits à venir, ils se reconvertissent sans trop de mal dans l′industrie du porno. Les macs ont plus de difficultés d’adaptation. Pendant qu’ils essaient de comprendre pourquoi leurs affaires périclitent, des militants tentent de convaincre leurs filles de changer de vie. Décidément, les codes du business capitaliste leur échappent en même temps que leur territoire. La fable sur laquelle reposait leur pouvoir (puissance sexuelle et protection) s’effrite. À moyenne échéance, leur disparition est inéluctable. L’exploitation des corps se jouera bientôt avec d’autres règles. Comme partout ailleurs.

The Deuce 42ème b

Tout cela fait bien l′affaire des représentants de Koch, le futur maire, dont l′objectif est de nettoyer la 42ème rue de sa faune et de ses établissements douteux pour rénover le quartier. La gentrification emboîte le pas au changement de modèle économique, politiciens et affairistes ont des intérêts communs. D’ailleurs, l’exemple de la 42ème rue ne vaut pas que pour le New York, il s’est passé la même chose dans les grandes villes en France, qu’il s’agisse de Paris ou des grands ports. Les mauvais quartiers des centres villes ont été nettoyés, les bars américains et les sex-shops fermés, la prostitution éradiquée pour en faire des musées parsemés de boutiques chics.

Dans la foulée, Eileen embauche un acteur noir – Un des proxénètes dont il était question plus haut – et impose à l′écran l′image de relations sexuelles entre noirs et blancs. À l’époque, le sujet est encore tabou. Voilà que le rideau se lève sur le non-dit de la rue, là où des clients blancs commercent avec des prostituées noires dans l′anonymat de la foule. La rue ? Eileen s’en empare, caméra au poing.

The Deuce tournage rue

Elle vise aussi une autre diffusion que le ghetto des sex-shops ou des cinémas X aux sièges défoncés. Décors travaillés, travellings en fauteuil roulant, histoires détournées (de Tex Avery), tournages à la sauvette dans le métro, elle invente le porno d’auteur. C’est un peu plus long à faire, un peu plus cher – surtout quand on oublie une bobine dans le métro – mais la valeur symbolique est plus forte donc la plus-value plus conséquente, comme nous expliquerait Marx s’il avait regardé la télé, avec nous, dans le canapé. La qualité esthétique sera le meilleur alibi de ceux qui, jusqu’alors, n’osaient se compromettre devant des spectacles trop crus. La clientèle s’élargit.

The deuce montage

Eileen a retenu également ses classiques : à la table de montage, elle obtient de monter le plan de celui qui écoute sur la voix de celui qui parle jugeant que l′effet d′une parole est à cet instant plus importante que son énonciation. C’est la base du montage alterné. Des plans d’Antonioni nous reviennent en mémoire. Sur le tournage, elle laisse ses acteurs improviser comme chez Rivette, les suit caméra à l′épaule en pleine rue à la façon de Cassavetes, pose ses acteurs devant une skyline de New York digne d′un Scorcese ou cadre des escaliers à la manière d′Hitchcock. Eileen invente tout simplement un genre cinématographique.

The Deuce 2 escalier

Simultanément, un couple d’homosexuels ouvre un club chic dans les environs. Il n’y a pas que l’hétérosexualité qui soit concernée par les mutations sociales. Les homosexuels ne subissent pas l’ostracisme social de la même façon que les prostituées et le contournent donc différemment, en rompant avec les aléas de la clandestinité pour le confort et la sécurité de leurs domaines réservés. Là encore, la clientèle visée est celle d’un milieu social plus aisé. Pas question de s’exposer. On est à l’époque où Rock Hudson doit encore cacher son homosexualité pour protéger sa carrière hollywoodienne. La cause est loin d’être victorieuse. Comme l’admet Paul Hendrickson, le tout nouveau patron du club : à défaut de reconnaissance sociale et de satisfactions professionnelles, il ne leur reste encore que le plaisir au jour le jour. Carpe diem.

The Deuce club gay

Quoi qu′il en soit, le bourgeois homosexuel a désormais son repaire dans le quartier, contribuant lui-aussi à sa gentrification. Les promoteurs vont pouvoir investir.

C′est ainsi que s’accomplit la mutation du système féodal en système capitaliste.

Si la lenteur de la première saison avait pu en lasser plus d’un, la seconde saison de The Deuce bénéfice de tout ce qui y avait été construit. Les fondations étaient posées. Nous connaissons parfaitement les personnages – et ils sont nombreux -, toutes leurs histoires avancent parallèlement en un flux dont chaque courant reste visible, aucun personnage n’est maltraité, chacun a sa chance. Y a-t’il meilleure preuve, d′ailleurs, d’un grand art que celui où personne n’est laissé de côté ? Le dernier des macs n’est peut-être pas un personnage très reluisant, mais on finit tout de même par se faire à lui, à sa logique comme à ses costumes voyants. Le flic corrompu, lui non plus, n’est pas très sympathique, on l’adopte malgré tout, parce que la faiblesse n’est pas le moindre des défauts en ce monde.

The deuce 42ème

Sans cela, sans ce souci de patiemment modeler chaque personnage et de lui donner sa pleine humanité, The Deuce devenait une démonstration socio-politique trop théorique. Marx aurait sans doute préféré mais pas nous. On avait constaté le talent de David Simon et George Pelecanos à fusionner récit social et récit intime avec le bouleversant Show me a Hero. S’ils ne visent pas la même intensité tragique avec The Deuce, ils s’attachent obstinément et avec une immense intelligence à filmer au niveau où les choses doivent être filmées, c’est à dire ici à hauteur de rue. Plus précisément de la 42ème.

PS : À la demande d’une actrice, la production de The Deuce a été l’une des premières à embaucher sur le tournage une « coordinatrice d’intimité » pour encadrer les scènes de sexe. Lire ici

Note : * Lire ici

The Deuce est un feuilleton américain écrit par David Simon et George Pelecanos et diffusé sur HBO en 2018. Il est interprété notamment par : Maggie Gyllenhaal, James Franco, Gbenga Akinnagbe, Chris Bauer, Gary Carr, Dominique Fishback, Lawrence Gilliard Jr., Margarita Levieva, Emily Meade, etc…

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