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Prenez un grand sac et jetez-y toutes les préoccupations, toutes les incertitudes de notre temps : crises bancaires, chômage, paupérisation, précarité, populisme, tensions et conflits internationaux, réchauffement climatique, « fake news » et « vérité alternative », mesures anti-réfugiés, transhumanisme, mariage gay, véganisme, robotisation, addiction aux moyens de communication, Brexit, Extrême-Droite, adolescents accros au virtuel, nourriture artificielle, etc. Il en ressortira un monde à la fois familier et totalement étranger où ce qui se définit encore aujourd′hui par rapport à une norme est devenu la norme. L′exemple avait été donné par Black Mirror au sujet des moyens de communication, mais cette fois, c′est l′ensemble des faits sociaux qui se voient prolongés dans un futur dystopique, comme si les effets de mode ne s′estompaient pas, comme si la démocratie devait à nouveau accoucher du fascisme et comme si la technologie allait irrémédiablement virtualiser notre monde. Dystopie certes mais dans un futur si proche qu′il n′est de toute évidence que le prolongement crédible de ce que nous vivons.

Y&Y main téléphone

Tout ceci est raconté du point de vue de la famille Lyons de Manchester, entre 2019 et 2036, ou plutôt vécu par chacun des membres de cette famille composée d′une arrière-grand-mère, de ses quatre petits-enfants, de leurs conjoints et de ses arrières petits-enfants. Un autre personnage mobilise symétriquement notre attention et la leur, comme celle de tous les britanniques : Vivienne Rook, femme d′affaires confirmée, politicienne novice mais populiste d′instinct dont on suit l′irrésistible ascension politique. À l′époque de la production Boris Johnson n′était pas encore premier ministre mais Vivienne Rook l′anticipe tout comme elle évoque quantité d′autres démagogues actuels, notamment ceux du Mouvement 5 étoiles dont elle s′inspire en baptisant son parti « 4 étoiles », Marine Le Pen pour son ignorance ou même Trump lorsque Rosie Lyons rapporte qu′elle serait millionnaire.

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Rien n′est réellement excessif dans Years and Years, nous sommes loin du cauchemar de The Handmaid′s Tale ou même de bien des fictions de Black Mirror, car sa force est d′anticiper l′ensemble des aspects de nos vies à court terme et non plus seulement un seul poussé à l′extrême. Nous nous y reconnaissons donc d′autant plus facilement. Years and Years n′est pas une mise en garde contre des dérives potentielles, nous sommes déjà les deux pieds dans ce monde-là. Lorsque Stephen Lyons perd l′argent de la vente de sa maison parce que sa banque fait faillite, c′est à l′image de la crise des subprimes de 2008, lorsqu′il doit trouver un emploi de coursier, c′est dans une société copiée sur Uber, Deliveroo et des dizaines d′autres qui précarisent le travail depuis 2010.

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Quand Daniel Lyons épouse son ami, c′est parce que le mariage pour tous est légalisé au Royaume uni depuis 2013. Quand Rosie Lyons perd son emploi dans une cantine, c′est parce que la direction opte pour des repas en emballages auto-chauffants qui existent déjà depuis des années. Lorsque Edith Lyon se fait irradier par l′explosion d′une bombe atomique américaine sur une île artificielle chinoise, il doit s′agir d′un des récifs des îles Spratley indûment colonisés et bétonnés par la Chine depuis 2013 et la sirène qui retentit à Manchester peu de temps après cette explosion à l′autre bout du monde, rappelle à la grand-mère les sinistres alertes du Blitz. Quand toute la famille entend les vulgarités et les mensonges de Vivienne Rook à la télévision, c′est Boris Johnson ou Nigel Farage que l′on reconnaît. Et  quand Viktor, l’amant ukrainien de Daniel se fait arrêter lors de son entretien à l’office des réfugiés puis expulser, ou quand, quelques épisodes plus tard, on le retrouve avec son copain embarquant dans un canot pour franchir la Manche, ce sont des dizaines, des centaines d’images des réfugiés sauvés, arrêtés, emprisonnés, expulsés ou morts sur nos côtes remontent brutalement à la surface.

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Rythmé par les feux d′artifice du 1er de l′an et les traditionnels anniversaires de l’arrière-grand-mère et de son petit fils, qui matérialisent le passage des ans, le récit conjugue efficacement les histoires et les points de vue des quatre membres de la fratrie Lyons. Tout ceci avec une vraie décence, sans prolonger ce qu′ils endurent au-delà du nécessaire. Le recours à un réseau de communication de groupe – un Skype un peu plus performant – permet de les réunir rapidement et de suivre les débats au sein de la famille. En s′appuyant ainsi sur les ellipses et un moyen technique répandu, le récit n′insiste jamais, évitant temps morts et lourdeurs.

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Aussi anxyogène soit le monde à venir, cette saga familiale nous montre des individus à la fois familiers, dans lesquels nous pouvons nous reconnaître, et volontairement positifs. Ce sont tous des modèles de tolérance, y compris ceux qui votent pour Vivienne Rook. Ils se distinguent nettement les uns des autres, illustrant l′éventail qui s’étire du conservateur à l′activiste libertaire, mais dans un climat qui rend les différences possibles. Tous les arrivants sont adoptés avec sympathie, à commencer par Viktor. Bref, ce sont des gens bien. Ceci n’empêche pas les contradictions, comme celles de Daniel qui se félicite que son amant ait réussi à gagner l’Espagne parce que le gouvernement y est socialiste – donc plus ouvert aux réfugiés – et qui vote imperturbablement pour le parti conservateur.

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Les adolescents ont leur part dans cette histoire, au travers de la crise transhumaniste de Bethany, la fille de Stephen et de Celeste, qui fait son coming-out et explique à ses parents éberlués qu’elle a l’intention de se dématérialiser et devenir pure conscience virtuelle. Mais, s′il y a une première réticence vis à vis de Years & Years, elle touche au rôle des jeunes enfants qui ne font qu’acte de présence, guère plus que des meubles. À y repenser, on ne comprend pas très bien pourquoi une génération manque, dans cette famille Lyons, et pourquoi la dernière existe si peu. Une histoire a les mêmes responsabilités qu’une société, la façon dont on y traite les uns et les autres, à commencer par les enfants, lui donne sa valeur. La raison tient peut-être dans le discours que prononce Daniel pour lui-même en prenant son neveu nouveau-né dans ses bras : « Maintenant, tout me fait peur. Par où commencer ? Oublions le gouvernement. Les banques me terrifient. Mais aussi les sociétés, les marques, les entreprises qui nous prennent pour des algorithmes et polluent l’air, le climat, la pluie. […] Et maintenant, les États-Unis. Je n’aurais jamais cru avoir peur des États-Unis. Toutes ces fake news et faits alternatifs… Je ne sais plus où est la vérité ! Dans quel monde on vit, franchement ? S’il est aussi pourri maintenant, ce sera quoi quand tu auras 30 ans ou 10 ans ? Ou même cinq ans ? Ca donnera quoi ? ».

Y&Y Stephen livreur

Tolérants, ouverts, sympathiques mais intimement dépressifs, tels apparaissent les héros de Years and Years, nous renvoyant ainsi à nos propres responsabilités puisque nous sommes, nous spectateurs, à l’origine du monde qu’ils vivent. Il aurait fallu arrêter là, et nous aurions profité d’une série assurément lucide et bienveillante.

Hélas, les deux derniers épisodes dérogent à ce qui vient d’être dit. L’élection au poste de Premier Ministre de la terrible Vivienne Rook, la découverte de camps de concentration pour les réfugiés secrètement créés et le scandale qui s’en suit précipitent la série dans un nouveau genre : la série d’action high-tech. Quelque chose entre Black Mirror pour la dystopie glaçante, et 24 (heures chrono) pour les technologies d’avant-garde. Bethany ré-apparaît avec ses pouvoirs numériques démultipliés, la famille se transforme en un patchwork de liens improvisés, Stephen enfreint une à une les règles de la petite communauté et Edith, irradiée par l’explosion du tout début, abandonne la vie pour les paradis virtuels vers lesquels l’accompagne Bethany. Ce qui semblait relever d’un appel humaniste se déroute vers la science-fiction New Age.

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On sait, parce que cela a été répété dans toute la presse, que l’auteur, Russel T. Davies, a perdu son conjoint, Andrew Smith, en 2018. En fin de dernier épisode, un panneau lui dédicace la série. Les deux derniers épisodes plus particulièrement seraient une sorte d’hommage à la personne aimée. La mort d’Edith, programmée depuis son irradiation originelle, se calquerait sur le cancer de l’ami de Davis et, portée par l’espérance d’une vie éternelle, elle deviendrait sur la fin une ode à l’être aimé disparu. Soit. On ne peut reprocher à Russel T. Davis d’avoir puisé à cette source. Cependant, aussi brutal cela soit-il de le dire, ceci ne pouvait se faire en détournant le propos et la forme de la série ni, surtout, en cédant au sentimentalisme.

Years & Years est un feuilleton britannique en 6 épisodes (seulement) créé par Russel T. Davies et produit et diffusé par la BBC et HBO au printemps 2019. Il est interprété notamment par : Emma Thompson, Rory Kinnear, T’Nia Miller, Russell Tovey, Jessica Hynes, Ruth Madeley, Anne Reid,  Lydia West, Maxim Baldry, Sharon Duncan-Brewster,…

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