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Serait-ce la contamination des fêtes de Noël mais tout semble fait pour que The Queen’s Gambit * ne soit pas une nouvelle série de Netflix mais un dessin animé de Walt Disney déguisé en série à succès de Netflix, à moins que ce soit le contraire. On y retrouve en effet ce qui a fait le succès de Disney (Zorro excepté) : les bonnes intentions, une morale limpide, une construction édifiante, bref tout ce dont l’enfer des scénaristes est pavé.

Nous sommes au Kentucky dans les années 50-60, la grande époque du classicisme américain. Orpheline de père inconnu et de mère suicidée, Beth Harmon est placée dans une institution chrétienne où la discipline et les tranquillisants assurent un calme relatif en attendant le miracle d’une adoption. Plutôt qu’à la chorale, c’est au sous-sol, auprès de Monsieur Shaibel, le concierge bourru, que Beth découvre en secret la passion qui va dévorer sa vie : le jeu d’échecs. Les petites pilules vertes de l’orphelinat ayant le don de lui permettre de visualiser les parties, chaque nuit, par hallucinations interposées, Beth fait son monde d’un carré de 64 cases noires et blanches. Un monde où elle n’est plus une “ survivante ”, comme dans la réalité, mais dont elle maîtrise les lois et les codes.

Son talent la pousse très vite à jouer hors de l’orphelinat mais c’est avec son adoption par un couple qu’elle trouve la liberté de prouver sa valeur dans des compétitions locales. Quelques temps plus tard, le père ayant disparu, elle reste seule avec sa mère adoptive, charmante mais elle-aussi portée sur l’alcool et les sédatifs. Les compétitions, qui rapportent un peu d’argent, sont une issue pour toutes les deux. Tournois après championnats, Beth gravit la hiérarchie de l’univers strictement masculin des échecs, répondant avec une douce mais ferme obstination aux prétextes qu’on oppose à son sexe.

C’est ainsi qu’elle atteint les sommets en quelques années et que se profile devant elle le Graal : battre les Russes, indétrônables maîtres du jeu. Revanche factice, certes, sur le destin qui lui était préparé, semblable à celui d’une Cendrillon où la magie de la fée aurait pris la forme de pilules vertes et d’innombrables bouteilles d’alcool. Le génie prospère sur le terreau de la souffrance, on ne se débarrassera jamais de cette fâcheuse antienne romantique. Intimement, pourtant, Beth finit par admettre sans l’avouer que si ses succès reposent largement sur son dopage, elle lui doit aussi ses plus grands échecs.

Il faudra que le récit parvienne à son terme et qu’elle prenne suffisamment confiance en elle pour recourir à sa puissance visionnaire naturelle et obtenir une victoire définitive. Première leçon de morale à l’usage des coureurs cyclistes et autres nageurs russes. Soufflée par son petit copain, cette décision de ne compter que sur ses propres qualités naît un peu avant, lors du décès de monsieur Shaibel. C’est son ancienne amie d’orphelinat qui la conduit à la cérémonie et lui offre l’occasion d’un pèlerinage dans le sous-sol de monsieur Shaibel. La même amie lui avance ses économies pour régler son voyage à Moscou. Beth croise aussi la première joueuse qu’elle ait battue et qui lui avoue son admiration. Ainsi, Beth réalise qu’elle n’est plus seule, qu’elle ne l’a jamais été, que la perte de sa mère a été effacée par l’affection que tant d’autres lui ont porté toute au long de sa vie, sans qu’elle s’en rende compte, tant elle vivait recluse dans sa forteresse intérieure.

Les Russes bénéficient d’avantages décisifs : les échecs font intimement partie de leur culture, ils jouent dès l’enfance, leurs joueurs sont professionnels et il travaillent en équipe. Entre les parties ou au cours d’ajournements, trois ou quatre grand maîtres conseillent le champion. Lucide sur ce sujet, Benny Watts, ex-rival et petit-ami de Beth, l’incite à s’entourer de conseillers. Au moment crucial, ils seront là, ses anciens adversaires-amis-amants qui lui offriront un appui décisif à quelques heures de la victoire. Le parallèle entre le jeu et la vie de Beth est limpide. Capable de génie, elle paie au prix fort sa solitude dans la vie comme aux échecs. Il faut que par une transmutation affective se substitue à l’éloignement ou l’absence des parents d’autres liens affectifs, avec des personnes de son âge, pour la plupart, ou même avec ce père de substitution que fut M. Shaibel.

La séquence finale montre une Beth réconciliée avec le monde. Plutôt que de rentrer immédiatement aux USA après sa victoire sur le champion du monde Borgov, elle prend le temps de se mêler à la petite foule des joueurs amateurs dont les tables s’alignent dans les parcs et sur les promenades moscovites. Elle propose une partie à ces admirateurs enthousiastes, juste pour le plaisir du jeu, juste pour partager un peu leur chaleur humaine. Sans autre enjeu que d’être ensemble.

Nous sommes en 1968. À aucun moment du récit, on aura entendu parler de la Guerre Froide, de la guerre du Vietnam ou d’émeute raciale. Tout juste comprend-on que les Soviétiques ne sont pas des amis. Le monde que l’on nous rappelle, celui des années 50-60, n’existe qu’au travers des costumes, des décors intérieurs et des voitures immaculés que l’on nous cite à foison. Pas un collant filé ni de rayure sur une carrosserie et encore moins de lynchage dans ce bel Etat du Kentucky. Il est tendance, ces derniers temps, d’aller piocher dans le classicisme américain (Ratched, Project Blue Book) mais c’est, dans le cas de The Queen’s Gambit, au prix d’un parfait mutisme sur la violence sociale et le racisme de l’époque. Les magazines de mode, évidement, enfoncent le clou. Beth, envoie même paître une Ligue chrétienne anti-communiste qui voudrait la recruter, quitte à perdre d’importants financements, elle ne croit pas en la politique, ou plutôt, les scénaristes n’ont pas envie de sortir des limites d’un cadre étroit : l’émancipation d’une femme au travers du jeu d’échecs.

Ce beau livre d’images est d’abord une œuvre d’illustrateur, l’époque choisie vaut pour ses couleurs pimpantes et son formidable design. Le graphisme, les mouvements passent en premier, jusqu’à frôler le ridicule avec cette vue d’un avion de ligne entrant dans le champ en corrigeant son assiette comme s’il venait d’éviter la caméra en plein ciel (ep 04). Si une perspective est signifiante, elle l’est au premier niveau de la narration. Deux exemples : l’énorme bocal en verre qui contient les pilules vertes tant désirées trône au point de fuite de la perspective de l’orphelinat, tel un objet à la fois désiré et inaccessible pour lequel chaque jour Beth va devoir docilement patienter. De même, lors du championnat du Monde, une douzaine de tables sont alignées sur une file impeccable, au centre d’une salle très haute et toute en longueur, bordée de chaque côté par les gradins des spectateurs. Au tout début de la compétition Beth et Borgov, son grand rival, sont placés aux deux extrémités, mais l’un tourné vers l’autre, comme si tous les autres joueurs n’étaient là que pour être éliminés et que les deux champions se retrouvent mécaniquement face à face.

Du moins, supose-t-on que tout ce qui relève du jeu d’échecs a-t-il été minutieusement documenté, pesé, calculé, étudié avec des spécialistes. Certains font même référence à la grande époque du duel Fischer contre Spassky, dont la lutte mobilisa l’attention du monde entier, spécialistes et béotiens confondus.

Pour raconter une telle histoire, nul besoin de fouiller les psychologies. Le Prince Charmant hésite un peu sur sa sexualité mais ce n’est qu’une concession à notre modernité. Beth est certainement la plus schématisée. Son maquillage, qui lui fait un visage parfaitement lisse, ses grands yeux un peu écartés et ses manières brusques la font ressembler davantage à un personnage de dessin animé en 3D qu’à une adolescente avec des problèmes de peau ou une jeune femme de chair et d’os. Les autres personnages sont bâtis et agissent conformément aux attentes : le Prince Charmant, le vieux grand-père bourru, l’ami rusé comme un renard, les jumeaux fidèles, l’ours (russe) intimidant mais patelin, la belle-mère inoffensive mais tout de même bien intéressée…

Aussi soigneusement mené soit-il, ce mini-feuilleton aurait gagné à s’extraire de la mécanique disneyenne et à s’écarter d’un énoncé idéologique aussi contradictoire avec ce qui semble être son sujet : l’émancipation des femmes **.

* La traduction du titre, Le Jeu de la Dame, est à la hauteur de la malheureuse tradition française en ce domaine.

** Sur cette question, je renvoie à l’excellent Mrs America.

The Queen’s Gambit est un mini-feuilleton en 7 épisodes créé par Scott Frank et Allan Scott, adapté du roman éponyme de Walter Tevis et diffusé fin 2020 sur Netflix. Il est interprété notamment par : Anya Taylor-Joy, Isla Johnston et Annabeth Kelly pour le rôle de Beth, Bill Camp, Moses Ingram, Marielle Heller, Marcin Dorociński, Thomas Brodie-Sangster…

Une réflexion sur “The Queen’s Gambit

  1. Alain, superbe critique, et il est vrai, ce qui sauve la série, au moins un peu, que le petit monde des joueurs et joueuses d’échecs a été fortement documenté, ainsi les mouvements de la main de Beth qui figurent le mouvement des pièces quand elle est livrée à l’obsession du jeu sont exactement l’un des tics des forts joueurs quand ils répètent …pour le reste, il est totalement impossible et celà ne s’est pas passé qu’à cette époque une femme ( mis à part, en URSS ) soit accueillit aussi bien par les joueurs, ni les enfants , hormis ce Bobby Fischer que tu cite… A plus et Amitié !!!

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