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Deutschland 83

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Il existe un style télévisuel allemand déprimant que j′appelle le style « Derrick », du nom de cette série qui a imperturbablement décliné un nuancier des couleurs atones où prédominaient les verts et les gris. Lorsque l′on compare cette esthétique à la pétulance des séries américaines, à l′audace esthétique de certaines séries britanniques ou à l′élégance asthénique des séries scandinaves, on s′interroge sur un tel refus de toute séduction. Une thèse personnelle (et certainement fausse) me fait croire qu′à l′époque de la pellicule, ces couleurs désaturées aux dominantes verdâtres étaient dues aux pellicules Agfa et qu′une fois l′habitude prise, on avait conservé ce style. Quoiqu′il en soit, se lancer dans une série telle que Deutschland 83 implique de se résoudre à subir une esthétique de centre des impôts et ne compter que sur la qualité de l′histoire. D′autant que la lenteur et la froideur de jeu n′augmentent pas le charme premier d′une série qui réussit, malgré tout, par on ne sait quelle magie, à captiver.

Deutschland 83 intérieur

Dans Deutschland 83, tout est vérifiable, exactement restitué des années 80 et plus précisément des derniers moments de la Guerre Froide où l′Europe s′apprêtait à basculer vers la paix alors que la guerre n′avait jamais semblée si proche. Pas une Traban ne manque à l′appel, ni de ces cigarettes infumables ou de ces cafés imbuvables qui agrémentaient le quotidien de l′autre côté du rideau de fer. L′écart entre une Allemagne moderne et américanisée et sa soeur figée dans les années 50 est posé comme une donnée objective, sans jugement. Après tout, les choses ne fonctionnaient pas très bien à Berlin Est, mais la vie n′y était ni pire ni meilleure qu′à l′Ouest tant qu′on n′exigeait pas qu′elle soit autrement. De l′autre côté, à l′Ouest, les militaires côtoient les communautés pacifistes au sein d′une société de consommation moderne, largement américanisée mais divisée entre par des aspirations contradictoires. La Bande à Baader n′est pas évoquée, sinon par le biais de l′attentat commis par Johannes Weinrich, le bras droit de Carlos, contre le centre culturel français de Berlin-Ouest.

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Au-delà d′une reconstitution minutieuse, c′est une analyse socio-politique fine de l′époque qui se développe avec, notamment, l′émergence des communautés pacifistes et l′intrusion du SIDA. Avec le temps, nous avons oublié la simultanéité de ces évènements. Nous nous les représentions mais sans nécessairement en comprendre les interactions. Deutschland 83 nous montre que ceux d′alors vivaient simultanément le déploiement des missiles Pershing II + l′irruption du SIDA + la révolte de la jeunesse + le mur de Berlin. Et c′est une leçon d′histoire.

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Deutschland 83 se situe donc en 1983, au moment où Reagan déploie ses Pershing II en Allemagne, soulevant une massive protestation pacifiste de la jeunesse allemande. De l′autre côté de la frontière mais aussi au sein de tous les milieux où elle est infiltrée en RFA, la Stasi est sur les dents. Aiguillonnée par la Russie d′Andropov, elle se persuade que l′installation des missiles est la première étape d′un affrontement nucléaire. Dans ce contexte tendu, Moritz, une jeune garde-frontière, se trouve infiltré par la Stasi au plus haut niveau de l′armée ouest-allemande. Plus largement, c′est le récit de la vie de deux familles, dans chaque Allemagne, qui structure le récit. D′un côté la famille du jeune espion, avec sa mère gravement malade, sa tante qui le recrute pour la Stasi et Annett sa petite amie stalinienne, de l′autre celle du général allemand, avec Yvonne, sa fille pacifiste, Alex, son fils, lui aussi militaire, mais en rupture de ban politique et sexuel et sa femme confrontée à lente explosion de la famille. Deux familles qui se détruisent lentement, minée par un conflit dont ils ne sont que les accessoires.

Deutschland-famille

Réduite au cadre d′une famille, la démonstration de l′opposition de deux systèmes antagonistes pourrait tenir sur une scène de théâtre. Il y a trois bonnes raisons à cette économie : elle permet de creuser la psychologique des personnages en ce qu′ils ont de plus intime, elle limite le nombre de ces personnages à l′essentiel et donc aux liens et aux interactions fondamentales, enfin elle évite l′abstraction d′un propos historique trop impersonnel. Après tout, depuis Le Cid ou Roméo et Juliette et jusqu′à Dallas, le conflit entre deux familles est un modèle tragique largement éprouvé. Davantage que pour les Pershings et la Stasi, on se surprend même à se passionner pour les sentiments du jeune espion, écartelé entre son amour pour sa fiancée est-allemande et son flirt imposé avec la fille du général.

Deutschland 83 f

Il faut donc accepter cette condensation qui réduit les personnages à des sortes de rats de laboratoire. Une série peut-être une expérimentation narrative, une vérification de formes anciennes ou même une thèse historique illustrée. Tout est possible. Au prix, parfois, de dérapages, comme dans cet épisode invraisemblable où Alex, le fils du général, prend en otage un général américain dans un bordel. Mais l′essentiel est qu′insensiblement, nous parvenions à nous reconnaître dans chacun des personnages, qui sont tous les facettes d′une même histoire et qu′ainsi cette histoire immensément complexe faite de politique, de rapports de force, d′enjeux de pouvoir mais tout autant faite de chair et de sang, d′affects, de passions et de trahisons petites ou grandes, de blessures et de fidélités, devienne nôtre.

Unsere Mütter, unsere Väter (Generation War)

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Le premier choc, à la vision de Unsere Mütter, unsere Väter est d′y reconnaître deux des acteurs de Deutschland 83 : Ludwig Trepte qui interprète Alex, le fils de général qui se découvre homosexuel est ici un juif et Sylvester Groth, qui jouait le rôle d′un officier de la Stasi, devient un SS chargé de la traque des juifs. Les coïncidences sont trop flagrantes pour que le spectateur ne puisse faire de rapprochements.

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Cette mini-série en trois épisodes (ou ce long téléfilm en trois parties) narre le destin de cinq jeunes berlinois tout au long de la Seconde Guerre mondiale. Trois garçons dont deux frères et un juif et deux filles élevés dans le même quartier et soudés par une amitié d′enfance. Aucun d′entre eux ne souscrit à l′idéologie nazie. Chacun connaîtra un sort différent, une des filles deviendra une chanteuse célèbre grâce à son amant de la Gestapo, l′autre sera infirmière sur le Front de l′Est, le garçon juif sera déporté mais parviendra à s′enfuir et survivre au coeur d′un monde résolument hostile, l′un des frères sera un valeureux officier, son frère un soldat réticent. Deux mourront, pas ceux que l′on attendait ni dans les conditions que l′on imaginait.

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Plus artificielle encore que dans Deutschland 83, la proposition de départ est éventée dès les premières séquences. Ce groupe d′amis, on le devine tout de suite, se scindera en cinq trajectoires distinctes et chacune de ces trajectoires se voudra à la fois illustrative et exemplaire des années de guerre. Fondé donc sur 5 récits parallèles, le schéma narratif est simple : chaque personnage sera contraint par les évènements à une révolution intérieure : le soldat pacifiste se sacrifiera par panache, l′officier exemplaire, au contraire, désertera, le juif, de victime, deviendra résistant, l′arriviste complaisante se rebellera et refusera de plier devant la Gestapo. La bonne camarade, qui a traversé la guerre comme infirmière, sera la seule à rester ce qu′elle est, comme protégée par son humanité. La dernière séquence montre les quatre survivants réunis dans le même bar pour célébrer leur amitié retrouvée.

Ainsi conclue, Unsere Mütter, unsere Väter s′affirme non comme le portrait de la génération de la guerre, comme le prétend le titre anglais, mais comme celui d′une minorité qui ne voulut ni du nazisme ni de la guerre et s′y trouva impliquée par l′époque. Une séquence trouble ce tableau trop simple : celle où, la guerre terminée, le garçon juif se présente à l′administration pour mettre à jour ses papiers et tombe sur le gestapiste qui l′avait fait déporter, reconverti dans la nouvelle bureaucratie sous autorité américaine. La complaisance de l′officier américain présent ajoutée à l’impuissance du garçon juif sonnent particulièrement faux mais la scène rattrape l′impression d’une pérennité d′une Allemagne tolérante et généreuse au travers ce qui pourrait passer pour un « accident » de l′histoire.

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Le récit de groupe, sur le modèle américain, pêche souvent par bons sentiments. Band of brothers est l′exemple même du genre. L′objectif de ces histoires est si clairement avoué de faire de chaque vie un exemple et d′assigner à chacun une place dans le melting-pot humain qu′on se résout bien vite à attendre la fin de la leçon de morale. C′est pourquoi, en dépit de ses moyens et de sa sophistication, Unsere Mütter, unsere Väter convainc moins que Deutschland 83. En dépit de son schématisme, cette dernière s′ancre dans la famille, c′est à dire l′espace où la morale, justement, prend racine. Elle n′a donc pas à claironner une partition qu′elle déroule implicitement. La famille comme concrétion de la nation, l′espace intime comme noyau de l′espace collectif, on en dit ainsi beaucoup plus de la fidélité, de la trahison, de l′amour, des haines, du courage ou de la faiblesse et de toutes ces choses de l′âme.

Ku′damm 56 (Berlin 56)

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J′ai évoqué plus haut le sens que produisaient la présence de deux mêmes acteurs dans Deutschland 83 et dans Unsere Mütter, unsere Väter. Dans Ku′damm 56, sous les traits de Monika, on retrouve Sonja Gerhardt qui, dans Deutschland 83, tenait le rôle d′Annett, la fiancée du jeune espion, communiste et patriote sincère, qui devient informatrice de la Stasi pour se débarrasser d′un galant envahissant. Et puisque l′on en est à la famille, celle que nous dissèque avec une joyeuse férocité Ku′damm 56 (ou Berlin 56) est particulièrement réussie.

Ku'damm école

Propriétaire d′une école de danse de salon, madame Schöllack a trois filles : Helga, Eva et Monika. La première est fiancée et se marie, la seconde manoeuvre pour séduire son patron psychiatre, la dernière ne rêve que de danser le Rock-and-Roll, au grand désespoir de sa mère qui estime 1) qu′au delà du fox-trot, il n′y a plus que des musiques de nègres, 2) qu′une fille n′a pour avenir que le mariage et c′est même pour cela qu′elle lui a fait étudier les arts ménagers. Les hommes sont en retrait de cet univers féminin. Le père a officiellement disparu au cours de la guerre, Fritz, le collaborateur de madame Schöllack, joue le rôle de père de substitution, quand au psychiatre spécialiste des troubles nerveux féminins et adepte des électro-chocs, il se tient poliment à distance des conflits familiaux. Et tandis que le mariage idéal d′Helga, l′aînée, vire au fiasco, survient un beau parti, ténébreux à souhait, que madame Schöllack pousse dans les bras (qui n′en veulent pas) de Monika. La tentative d′idylle virera au tragique.

On pourrait voir dans cette histoire un conflit entre une société traditionnelle, fondée sur les valeurs et une discipline rétrogrades et une jeunesse transportée par le Jazz et le Rock qui se libère de cette oppression. Certes, mais ce conflit s′incarne. C′est au travers des corps que s′expriment les tensions qui contrarient une organisation sociale de façade, qu′il s′agisse des corps qui valsent sagement à l′école de danse, des corps tétanisés des hystériques que le psychiatre traite aux électrochocs, du corps libre et radieux de Monika lorsqu′elle danse le rock-and-roll ou du corps frustré de sa soeur aînée allongée aux côtés d′un homme qui ne la désire pas. L′espace de l′école de danse est dédié aux corps, celui du psychiatre aussi, qu′il s′agisse dans le premier cas de les calibrer aux normes de la bienséance, dans le second d′en traiter les comportements aberrants. Et les choses sont ainsi montrées que l′on ne doute pas que le premier, condensé d′une société toute entière, n′alimente le second. Car tout ce petit monde n′est qu′un décor fragile. Les tiroirs regorgent de souvenirs atroces. L′anti-communisme et le racisme affichés, la sujétition des femmes, tout cela sent trop un passé loin d′être liquidé.

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Satire vigoureuse d′une époque que 1968 a fait voler en éclat, Ku′damm n′épargne rien, ni l′hypocrisie des puissants, ni les passés troubles des parents, ni le désir sexuel de la jeunesse. On est pris à contre-pied lorsque Fritz, le personnage le plus compréhensif, révèle calmement à Monika qu′il était SS pendant la guerre et qu′il l′était par conviction. On est mal à l′aise d′imaginer qu′Helga tout comme Monika, finiront entre les électrodes du psychiatre, la première pour payer les désirs refoulés de son mari, la seconde pour sa joie de vivre assassinée par un élégant et richissime salaud. Ku′damm n′épargne rien ni personne mais traduit avec une réelle puissance théâtrale ce qui fait du corps physiologique un corps social.

Pourquoi ai-je pensé à Brecht ?

 

Ku’damm 56 est une série crée par Annette Hess et Sven Bohse et diffusée en 2016 sur la ZDF. Elle est intréprétée notamment par : Sonja Gerhardt, Claudia Michelsen, Maria Ehrich, Emilia Schüle, Sabin Tambrea, Heino Ferch,…

Deutschland 83 est une série crée par Anna Winger et Joerg Winger et diffusée sur Sundance TV en 20156. Elle est interprétée notamment par : Jonas Nay, Maria Schrader, Ulrich Noethen, Sylvester Grith, Sonja Gerhardt,…

Unsere Mütter, unsere Väter est une mini-série écrite par Stefan Kolditz et diffusée sur la ZDF et l’ORF en 2013. Elle est interprétée notamment par : Volker Brucht, Tom Schilling, Miriam Stein, Katharina Schüttler, Ludwig Trepte

 

Une réflexion sur “Ku′damm 56, Deutschland 83 & Unsere Mütter, unsere Väter

  1. Pingback: Osark & Fargo S03 | les carnets de la télévision

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