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FAM lancement Saturn

Certains (1) soutiennent que le triomphe planétaire du néolibéralisme, considéré comme « la fin de l′Histoire » a favorisé l′émergence de fictions dystopiques. La Guerre Froide s′achevant avec la chute du mur de Berlin, l′Histoire perdait son moteur : la rivalité idéologique entre le capitalisme et le communisme. Dès lors, il nous aurait donc manqué ce qui nous permettait de résister. 1984 ou Le meilleur des Mondes appartenaient à un monde dépassé. D’où la nécessité de construire imaginairement des alternatives à un néolibéralisme extraordinairement récupérateur, capable de digérer ses conflits internes mieux que tout autre système. En ce qui concerne la télévision, Black Mirror ou The Handmaid’s Tale ont confirmé cette résurgence de projections socio-politiques particulièrement angoissantes.
On pourrait tenir des propos similaires au sujet des uchronies. Counterpart, Le Maître du Haut Château, For all Mankind et bientôt The Plot against America, illustrent un genre lui aussi revenu à la mode et qui expose une autre version de notre réalité, née d′une divergence à un moment particulier de l′Histoire. Un évènement a fait prendre à l’Histoire une autre voie ; un autre monde, une autre société s’avèrent donc possibles ne serait-ce que pour tendre aux nôtres un miroir sans complaisance.
Rêver d′un présent différent de celui que nous connaissons a toujours quelque chose de stimulant. Quand Le Maître du Haut Château imaginait que les Allemands et les Japonais avaient gagné la Seconde Guerre Mondiale et s′étaient partagé les USA, For all Mankind réinvente plus modestement l′aventure spatiale : les premiers pas sur la Lune auraient été soviétiques.

FAM Newsweek

Sourire narquois chez le spectateur mais grimaces de dépit à Houston et réunions politiques d′urgence à Washington : les Soviétiques ont déjà envoyé le premier satellite, puis le premier homme dans l′espace, ils diffusent à présent les premiers pas sur la Lune et quand les américains se préparent à installer une base permanente sur la Lune, les voilà qui expédient la première femme au même endroit… Chaque fois, les Américains se font coiffer sur le poteau. Leur avance technologique ne serait-elle qu’une légende ? Il y a là de quoi piquer au vif la fierté nationale et provoquer la fureur présidentielle. Mais les conséquences immédiates de cette compétition débordent largement le cadre de l′aventure spatiale. Les premiers pas d′une femme sur la Lune déclenchent un mouvement féministe d′ampleur. « La place d′une femme est dans l′espace » proclame une banderole dans une manifestation de femmes à Londres aux côtés des plus traditionnelles exigences d′un salaire égal pour un travail égal. Lorsque Ted Kennedy sera élu président (2), l′une de ses premières mesures sera d′imposer l′égalité entre les femmes et les hommes au prix d′une petite magouille politicienne aux conséquences désastreuses. Conséquences qui, d’ailleurs, évoquent directement l’accident de la navette Challenger. L’uchronie est l’art des écarts mais aussi des rapprochements.

FAM manif Londres
Pour l′instant, Nixon veut faire tomber une tête, ce sera celle de Werner von Braun dont soudain les autorités américaines se souviennent qu′il avait adhéré au parti nazi pendant la guerre et que des centaines voire de milliers d′esclaves tirés des camps de concentration avaient travaillé et étaient morts dans son usine de Peenemünde. Sa défense est molle. Il proteste que son travail scientifique a été détourné pour réaliser des armes de destruction à partir de fusées tout à fait pacifiques. Il s′oppose même à ce que le programme Saturne V soit mis au service de l′armée américaine et qu′une base militaire soit installée sur la Lune. Qu′importe, il est chassé de la NASA.

FAM Von Braun
Mais sur ordre de la Maison Blanche, on organise aussi un programme de formation d′astronautes femmes parmi lesquelles doit figurer une noire. Par ricochet, l′héroïne soviétique aurait ainsi imposé le « politiquement correct » à l′administration de Nixon ! S′il y en a que cette uchronie doit faire se retourner dans leurs tombes, ce sont bien Dorothy Vaughan, Katherine Johnson, Mary Jackson, Christine Darden et leurs camarades, ces mathématiciennes et physiciennes noires surnommées « colored computers » sans lesquelles le programme Apollo n′aurait pas vu le jour, ou du moins, pas aussi vite. Comme tous les noirs travaillant à la NASA à cette époque, elles avaient en un premier temps eu à subir les lois ségrégationnistes.
Une astronaute est finalement imposée dans l′équipe d′Apollo 15, au détriment d′un homme. Il s′agit de Geraldyn Cobb qui, dans notre réalité, ne fut pas retenue en dépit de son expérience. Revanche sur l′Histoire que le générique de fin confirme en dédiant l′épisode à sa mémoire. Mais cela ne veut pas dire que For all Mankind néglige celles qui restent à terre. Modernes pénélopes, elles souffrent avec autant de courage d′avoir à offrir une image toujours impeccable en dépit de l′angoisse de l′attente ou des drames possibles. À travers elles, on devine qu’il s′agit moins de survaloriser le rôle de femme au foyer que de donner une profondeur émotionnelle aux missions spatiales.

FAM karen
Les femmes jouent ainsi un rôle éminent dans For all Mankind, source d’un étonnant parallèle entre leur émancipation et l′émancipation des êtres humains de leur planète originelle.
Cependant, la révolution des mœurs est loin d′être achevée. Le FBI soupçonne des fuites qui auraient alimenté le programme spatial soviétique. Il traque tous ceux qui pourraient avoir trahi ou même être seulement des maillons fragiles. Deux homosexuels, une aspirante astronaute et un technicien, sont soupçonnés. Ils se tireront du piège in extremis. Lorsque à bord de son vaisseau spatial à la dérive, Ellen avoue son homosexualité à son compagnon de vol blessé, celui-ci réagit brutalement. Quelques temps plus tard, ses derniers instants venus, il lâche néanmoins cette belle phrase : « N′avoue jamais ce que tu m′as confié, il y a encore trop de gens comme moi dans le monde ».

FAM Ellen dans l'espace
L’émancipation, la reconnaissance des droits des uns et des autres, tout cela est en cours mais ne se règle pas d’un coup de baguette magique. On en a l’illustration quand la même Ellen conclut la saison par une interview donnée depuis la Lune. À la question de savoir si les expéditions spatiales ne sont pas trop dangereuses, elle rétorque en évoquant les convois de pionniers de la conquête de l′Ouest et la découverte de l′Amérique par les navigateurs européens. La comparaison est malheureuse d’un point de vue contemporain qui ne peut faire l’impasse sur le sort réservé aux indiens. L’uchronie est là pour mettre à jour pour ce genre de contradiction, For all Mankind n′échappe pas à la règle. Il faut également se souvenir qu’avant d’être celui de For all Mankind, Ronald D. Moore fut celui du mémorable Battlestar Galactica, où il ne s’interdisait pas d’exprimer les conflits idéologiques qui traversaient la communauté humaine future comme celle des ennemis androïdes.

FAM immigrants nuit
Pour preuve, on pourrait aussi évoquer une narration secondaire dont toute l’importance nous saute aux yeux, à nous autres spectateurs de ce douloureux début de XXIème siècle : le franchissement de la frontière, de nuit, par un petit groupe de réfugiés mexicains, leur installation au Texas et l’intégration discrète d’une jeune fille latino passionnée de mathématiques à la Nasa. Dans les USA des années 70 l’évènement passerait presque inaperçu, il n’est destiné qu’à nous, spectateurs du XXIème siècle, contemporains de la fièvre xénophobe. Remarquée par la directrice de vol, la jeune Aleida deviendra peut-être un jour une ingénieure ou une astronaute. Au bout de quelques années, son père est repéré et refoulé au Mexique mais elle, au moins, a trouvé un avenir. Elle est l’une de ces « dreamers » qu’un Trump ambitionne aujourd’hui d’expulser. À l’heure où se construit un mur de la honte à la frontière des USA, cette histoire annexe répond directement à l’évocation des pionniers et des explorateurs héroïsés par le « roman national » nord-américain.

FAM module+Lem

L′aventure spatiale fut exaltante, elle l′est moins maintenant que les intérêts financiers prédominent (3). Les reconstitutions de For all Mankind sont d′un réalisme impressionnant, même si la ressemblance des personnages avec leurs modèles n′a pas été très précisément recherchée. Voir le module lunaire et le LEM survoler la Lune c′est découvrir l′image manquante de la conquête spatiale, celle que l′on n′avait fait qu′imaginer, une image fantôme flottant dans nos mémoires. Les images de cette époque sont ainsi. Personne n′a vu l′assassinat de Kennedy à la télévision et pourtant beaucoup sont persuadés d′y avoir assisté en direct. 600 millions de téléspectateurs ont suivi les premiers pas sur la Lune mais cela n’empêche pas des hurluberlus de prétendre aujourd’hui qu′il s′agissait d′une mise en scène tournée par Kubrick en studio. Ces deux évènements sont pourtant fondateurs de notre modernité. Si l′alunissage d′un puis d′une cosmonaute russe apparaît sur nos écrans avec le même degré de véracité à l′écran que l′alunissage d′Armstrong en 1969, c′est que les deux sont vraisemblables. Pas vrais, vraisemblables. La télévision n′a pas la puissance de preuve qu′avaient la photographie ou le cinéma. Elle entretient un rapport plus ténu avec la vérité. Pour tout dire, on n′y croit moins. C′est aussi ce dont parle cette uchronie.

FAM Femme lune

Notes :

(1) Sezen Turkmen, The thin line between hell and here : dystopian fiction under neoliberalism, Trent University, Peterborough, Ontario, Canada. 2017
(2) Ayant dû annuler son week-end à Chappaquiddick, Ted Kennedy n′aura donc pas d′accident de voiture, sa collaboratrice ne sera pas morte et le scandale n′entravera pas sa carrière politique.

For all Mankind est un feuilleton américain créé par Ronald D. Moore et diffusé sur Apple TV à partir de fin 2019. Il est interprété notamment par : Joel Kinnaman, Shantel VanSanten, Michael Dorman, Wrenn Schmidt, Jodi Balfour, Colm Feore, Sonya Walger,…

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